Nidal

Auteur du blog Loubnan ya Loubnan. Je signe d’un pseudonyme arabe et j’écris essentiellement sur l’actualité libanaise, mais je suis français et je vis en France.

  • Tunisie, les éditocrates repartent en guerre - Les blogs du Diplo
    http://blog.mondediplo.net/2011-10-27-Tunisie-les-editocrates-repartent-en-guerre

    Car, nous le savons tous, des élections libres donneront dans tout le monde arabe un poids important aux islamistes (dans ses différentes déclinaisons, et Ennahda en Tunisie n’est pas les Frères musulmans en Egypte ou au Maroc) et le choix est clair : soit le retour aux dictatures que l’Occident a soutenues sans états d’âme ; soit la confiance dans la démocratie, dans les peuples, qui, même musulmans, aspirent à la liberté et non à une dictature de type taliban.

    Pour une fois, je ne suis pas d’accord avec Alain Gresh. Voir ce que j’écrivais hier :
    http://seenthis.net/messages/38880

    Ça n’est pas parce que les éditocrates français sont tous délirants et racistes qu’il faut simplement « se féliciter » du résultat du vote. Surtout en écrivant plus loin :

    Oui, Ennahda est une organisation conservatrice, notamment sur le plan des mœurs et de la place des femmes ; elle est libérale en matière économique ; son fonctionnement a longtemps été vertical (comme tous les partis de la région), même s’il est désormais contesté par les nouvelles générations et les nouvelles formes de communication.

    D’autant qu’il n’y a pas de raison d’accepter l’alternative binaire suivante :

    Il ne s’agit donc pas de donner une image idéalisée du mouvement, mais de reconnaître que, comme le Hamas en Palestine, il est une partie de la société, et que son exclusion signifie l’instauration d’une dictature militaire.

    On peut ne pas « exclure » ce parti conservateur et économiquement libéral, mais on peut parfaitement s’interroger sur ses financements et ses soutiens – financements et soutiens qui, apparemment, sont ceux qui étaient alliés à l’ancien régime (Ben Ali est en retraite en Arabie séoudite). Certes « nos » démocraties ne font pas tellement mieux, mais ça n’est pas, que je sache, une raison pour se réjouir.

    La transparence des financements politiques et la limitation des dépenses de campagne ne sont pas des lubies. Les questions ont été abordées semble-t-il par la commission électorale, et c’est justement En-Nahda qui s’y serait opposé. Je rappelle ce que disait le New York Times :

    Alarmed at the flood of money, the commission overseeing the political transition sought last June to impose rules limiting campaign spending, banning foreign contributions and even barring candidates from giving interviews to foreign-owned news media, a move thought to be aimed mainly at thwarting the potential of the Qatar-owned network Al Jazeera to favor Ennahda candidates.

    In response, Ennahda withdrew its representative on the commission. Party officials have variously said that they pulled out because the commission was overstepping its authority, or that the restrictions curtailed their ability to reach Tunisians in expensive precincts abroad. But members of the commission say Ennahda objected only to the restrictions on foreign fund-raising.

    Des élections dans le monde arabe, il y en a au Liban. L’un des camps en présence touche à chaque élection un milliard de dollars de la part de l’Arabie séoudite, et à peine élu, à l’époque de Rafic Hariri, cet argent servait également à acheter purement et simplement tous les partis politiques et tous les députés élus à grands coups de centaines de milliers de dollars. Après, rien d’étonnant à subir un système politique pourri jusqu’au trognon.

    Alain Gresh cite alors l’éditorial de Guetta comme texte faisant « la part des choses ». On y lit pourtant :
    L’impardonnable faute des laïcs tunisiens - Libération
    http://www.liberation.fr/monde/01012367764-l-impardonnable-faute-des-laics-tunisiens

    C’est tout le contraire. Drapé dans le Coran comme d’autres l’étaient dans l’onction ecclésiale, Ennahda incarne une droite réactionnaire, très semblable aux droites religieuses de l’Europe d’avant-guerre ou de l’Amérique d’aujourd’hui et propre à attirer, comme il l’a fait, les couches les plus traditionalistes de la société, petits commerçants et petits fonctionnaires en quête d’ordre, de repères et d’identité.

    Pour l’anecdote, je n’imagine pas que l’arrivée au pouvoir (par le vote démocratique) d’une « droite religieuse des années 30 » en France, ou de la « droite religieuse » dans l’Amérique d’aujourd’hui ne soit pas, purement et simplement, considéré comme une catastrophe absolue par Alain Gresh.

    Plus sérieusement, Alain Gresh souligne qu’il ne partage pas l’idée de Guetta « d’un nécessaire front des laïcs ». Mais toute la question est pourtant là : voilà désormais le débat politique qui va se résumer à la relation entre le parti vainqueur et les autres partis, sur la base de la nature « islamiste » de ce parti, et non sur toutes les questions vitales et urgentes qui touchent la vie des gens. (Guetta suggérant déjà que toutes les questions autres que le rapport à l’islamisme – rebaptisées « querelles de chapelles » – auraient dû être mises de côté par les « laïcs ».) Tout le monde devrait se ficher mal de savoir si les femmes mises en avant par En-Nahda sont « en cheveux » ou sont voilées – mais se demander quelle politique économique et sociale elles viennent défendre.

    Je crois qu’on peut aller dans plusieurs sens en même temps :
    – se réjouir, avec les Tunisiens, et comme Alain Gresh a évidemment raison de le faire, de ces premières élections ; et imaginer qu’il s’agit d’une première étape ;
    – refuser évidemment les simplifications racistes de nos éditorialistes, et là encore Alain Gresh a raison de le faire ;
    – en revanche, ne pas se réjouir du tout d’un parti comme celui-ci ;
    – surtout : se méfier très clairement des mouvements de fond qui sont à l’œuvre, avec beaucoup d’argent qui circule, pour contre-carrer ce que les révolutions populaires pourraient réellement apporter. En clair : la possibilité d’une contre-révolution financée par les pays du Golfe.

    • Pour résumer. Il serait dommage que la question se résume à :
      – « les arabes votent naturellement islamiste, et c’est très mal » (éditocratie rance),
      – « les arabes votent naturellement islamiste, mais c’est la démocratie qui fonctionne bien » (Gresh, Sage…).

      Il est tout de même très possible que de très lourds financements, méthodes professionnelles de propagande, achats massifs de voix, etc., soient en réalité indispensables pour permettre l’arrivée au pouvoir d’« islamistes » qui sont, c’est épatant, compatibles avec l’OTAN, commerciaux avec Israël, partisans du capitalisme néolibéral et de la libre circulation des capitaux étrangers, etc. (Le Liban est un très bon exemple, la Tunisie de Ben Ali n’était pas loin.)

    • Je suis globalement d’accord avec ton analyse excepté sur un point : les méthodes de propagande ne sont pas « indispensables » : les gens peuvent voter pour des cons, partout, sans incitation particulière. L’inverse est plutôt rare, au final.