Visions cartographiques

Géographe Cartographe Journaliste Rêveur Utopiste Partageur

  • Je commence ici une serie que j’ai appelé « relai ». Il s’agit de relayer des analyses, des perspectives, réflexions intéressantes, appels divers, reportages, sur n’importe quel sujet. En ce moment, je suis le Procès Breivik en Norvège et je scrute la presse. Quand je trouve une analyse intéressante j’en fait un résumé que je traduis en Français.

    Litt tyngre hverdag
    Jeg trodde det skulle bli litt lettere etter hvert. Jeg tok feil.

    Kommentar Anders Giæver

    http://www.vg.no/vgpluss/article/UMCvlW

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    Chaque jour, c’est un peu plus lourd

    Je pensais que ce serait plus facile après un certain temps. Je me suis trompé.

    Par Anders Giaever

    Ça pleure du côté du bureau des juges. Les procureurs regardent vers le bas et se frottent les yeux. les avocats essayent vainement de contrôler leur voix. Les journalistes pleurent aussi. Le public pleure. Et bien sûr, les parents des victimes, les survivants pleurent aussi.

    Tout cela est très retenu, très digne, on pleure en sourdine, c’est presque silencieux. J’entends souffler sur les bancs derrière moi. occasionnellement, les sanglots sont étouffés. Je vois bien que les membres de la cour utilisent souvent leur mouchoir pour sécher leurs larmes. Et moi, je note consciencieusement pour essayer de rendre fidèlement l’atmosphère. Créer un filtre entre moi, les sinistres événements décrits et les mots si chaleureux que l’on entend sur les victimes dans cette salle 250 du palais de justice d’Oslo.

    Chaque présentation (rapport d’autopsie et évocation de la vie des victimes) dure environ dix minutes et suit un rythme régulier. Il y a d’abord le nom et la date de naissance sur l’écran. Un commissaire de police explique où et dans quelle position exactement les victimes ont été retrouvées. Les photos des scènes juste après les meurtres ont été supprimées. Un médecin légiste essaye de dire si la mort a été immédiate, et montre sur un mannequin l’endroit des impacts de balle.

    […]

    Les avocats décrivent qui étaient les victimes : Silje était une jeune fille tout en couleur et très amoureuse. Margaret s’occupait beaucoup de tous ceux qui étaient autour d’elle et prennait soin des plus faibles. Eivind signifiait tant pour nous… On nous l’a confisqué, mais son sourire restera à jamais avec nous. Suivent les photos des victimes sur l’écran.

    Ces descriptions, c’est un enfer insupportable.

    Après trois ans passé comme correspondant aux Etats-Unis, j’étais habitué aux images vidéo qui montraient sans pudeur tous les débordements émotionnels dans les tribunaux à travers le pays. Des pères désespérés évacués de la salle lorsqu’ils hurlent qu’ils vont tuer le meurtrier de leur enfant, des parents qui applaudissent lorsque l’accusé est condamné. L’accusé criant des obscénités au juge qui vient de le condamner….

    Rien de tout cela ici. Juste des larmes silencieuses. Et parallèlement, le processus judiciaire se poursuit comme il doit se poursuivre.

    Pourtant chaque jour, ici, c’est plus lourd

    La présentation de ces rapports d’autopsie interviennent pendant la troisième semaine du procès. Ce fût d’abord la lecture dévastatrice de l’acte d’accusation pendant laquelle toutes les victimes ont été nommée, et pendant laquelle fût décrite les conditions de leur meurtre. Puis vinrent les froides explications d’un Breivik totalement dénué d’émotion. Maintenant, ce sont les rapports d’autopsie détaillés, puis les témoignages des survivants.

    A chaque évocation, la monstruosité devient un peu plus réelle. Chaque explication fournit une nouvelle perspective sur les événements, On se frotte à cet horrible cauchemar avec l’impression de ne pouvoir y échapper.

    Breivik lui-même reste assis, là, comme un sphinx inabordable entre ses défenseurs, l’écran vidéo et la barre des témoins. Parfois, il note quelque chose. Lorsque l’émotion est très forte, je vois que beaucoup cherchent à croiser ses yeux : psychiatres, juges, avocats et journalistes le scrutent du regard..

    Mais Breivik n’a pas l’air de les voir, son propre regard erre ici et là, presque sans émotion.

    Mais seulement presque.

    On a l’impression que sous cette nonchalance contrôlée, il y a un homme mal à l’aise dont on sens qu’il perçoit quelques millimètres de la pression émotionnelle qu’il crée dans la salle 250.

    Va-t-il émotionnellement craquer ? Serait-ce finalement finalement la seule et la pire punition qu’il mérite vraiment ?