• Ambiance de 1967 (guerre des Six Jours), témoignage de Jacques Berque

    "Radio-Luxembourg m’invita à un dialogue avec Daniel Mayer. Je connaissais mon interlocuteur comme un démocrate impeccable. J’aurais peut-être voté pour lui en tant que candidat à la présidence de la République, comme il en avait été question quelques années auparavant. Nous étions, lui et moi, en ce moment même, occupés à préparer une intervenon touchant la persécution subie par des intellectuels iraniens. Nos rapports étaient donc cordiaux. J’arrivai, plein de débonnaireté, si j’ose dire, et fus instantanément surpris par le ton de passion scandalisée qu’adoptait ce militant. Il tenait pour inadmissible qu’un mouvement d’union sacrée ne se fût pas dessiné en France dès l’annonce de cette guerre, une guerre dont presque tous considéraient que les Arabes l’avaient déclenchée. On a su, depuis, que I’attaque a été délibérée de la part d’Israël, et, dans la meilleure hypothèse, préventive. Car je ne nie pas les provocations inconsidérées de Nasser. Ce fut alors que Daniel Mayer assura avoir honte d’être français. Dans la bouche d’un tel patriote, le mot m’accabla. C’est alors aussi qu’un collaborateur d’une revue de gauche, déplorant l’attitude de De Gaulle qui venait d’interdire le décollage d’avions portant des volontaires français en Israël, écrivit en substance : « Au moins, le président Johnson soutient Israël. Alors vive Johnson. » Johnson, à l’époque, c’était pour l’opinion mondiale celui qui arrosait le Vietnam de défoliants, et lançait des bombes porteuses de billes d’acier, qui déchiquetaient les enfants. Ces attitudes me chagrinèrent. Non ce n’était pas la confession religieuse - oblitérée chez la plupart - qui portait certains de mes concitoyens juifs à cette frénésie. Qu’y avait-il dans le sionisme qui pût pousser des intellectuels de gauche à un délire unilatéral, qui les écartait de toute discussion objective ? Il y avait ce qui avait bouleversé un grand intellectuel comme Sartre, à coup sûr le chef de file de notre intellientsia. Il y avait, il y a que pour le démocrate français, pour l’homme d’honneur et d’espérance, les horribles massacres qu’avaient subis les Juifs à l’époque d’Hitler faisaient considérer leur installation en Palestine comme une sorte de réparation, encore très faible par rapport à l’injustice subie, en tout cas incommensurable aux dégâts qu’elle entraînait. Je voyais là un sophisme. Je me disais, moi, que les Arabes n’avaient été pour rien dans les massacres d’Hitler. Que l’on accordât aux victimes d’Hitler une réparation, y compris territoriale, pourquoi pas ? Mais je ne voyais pas pourquoi les Palestiniens devaient en faire les frais, eux qui, ni de pied ni d’aile, n’avaient été engagés dans la Seconde Guerre mondiale, sinon pour défendre leurs terres contre les premiers colons sionistes, aidés par le mandat britannique. "

    [ Jacques berques, Arabies ]


  • La carte de la pauvreté dans le Sud-Ouest : la prise en compte de la rurbanité ?
    http://bearniaiseries.blogspot.fr/2014/06/la-carte-de-la-pauvrete-dans-le-sud.html

    La carte de la #pauvreté, officialisée par le Gouvernement, basée sur des critères économiques objectifs, vient d’être publiée. Le constat est évident : sont désormais prises en compte tout un tas de petites villes et moyennes en complète déliquescence depuis des années, villes profondément acculturées, où le pire de la #mondialisation côtoie souvent les restes aliénés des cultures autochtones populaires. C’est la France où se développe le vote #FN depuis deux décennies.
    https://scontent-a-cdg.xx.fbcdn.net/hphotos-xfa1/t1.0-9/1517415_10152536987809797_4131367140575612136_n.jpg
    Contrairement à ce qu’affirment des sociologues, pour critiquer cette nouvelle carte, il est assez faux de dire qu’elle serait un signe donné aux « petits blancs » des campagnes. Ce n’est pas que ça. L’affirmer, c’est faire montre d’une vraie méconnaissance de la réalité démographique de nombreuses villes petites et moyennes, dont les thématiques rejoignent souvent celles des villes périurbaines des plus grandes agglomérations.

    Le Lot-et-Garonne est un symbole avec l’inclusion de 4 villes qui complètent Agen : Marmande, Sainte-Livrade, Tonneins, Villeneuve-sur-Lot. Tout se cumule en Lot-et-Garonne : une économie en perte de vitesse (fermeture de la manufacture des tabacs de Tonneins, dépendance à la PAC de l’agriculture locale, ...), l’autoritarisme de l’État qui a fixé arbitrairement des populations (depuis les Italiens des années 30 jusqu’aux populations nord-africaines dans la seconde partie du XXème siècle), la vocation de lieu de passage entre métropoles (effet A62, pavillonarisation extrême), ...

    Cependant, le Lot-et-Garonne, parce qu’il a été le jouet de l’État qui y a testé une politique d’aménagement depuis 100 ans sans cohérence, est un peu particulier. Les villes où ce phénomène de #paupérisation s’installe de manière naturelle sont plus intéressantes, comme c’est le cas de Saint-Gaudens ou Pamiers. Les causes sont les mêmes, mais il est impossible de blâmer l’État véritablement : les dynamiques démographiques sont le seul produit du marché #immobilier. Les #classes_moyennes paupérisées de l’agglomération toulousaine ont migré dans de lointaines villes-satellites reliées à la métropole par l’#autoroute, où elles retrouvent une population locale qui a souvent perdu son activité industrielle traditionnelle.

    La prise en compte de la réalité économique de ces villes, loin des clichés sur les pays de cocagne, est une bonne chose, mais elle ne semble pas apporter de nos élites les solutions nécessaires. En effet, la carte de la pauvreté, outre l’aspect « subvention par tête de pipe », n’ouvre au fond qu’à des programmes de réhabilitation urbaine, or le problème de ces nouvelles villes pauvres, c’est moins le délabrement du bâti que l’absence de concertation en matière d’#aménagement_du_territoire avec les métropoles.

    On en vient - toujours - à la question de la #réforme_territoriale : en favorisant la construction de #régions centrées autour de #métropoles, qui auront pour but premier de finaliser la liaison entre ces dernières, nos élites vont accélérer le caractère d’hinterland de ces villes petites et moyennes, et conforter leur vocation de déversoir de tout ce que les métropoles boboïsées ne désirent plus, par les seules règles du marché. Au #RSA, on vit mieux à Pamiers qu’à Toulouse.

    Notre pays fonctionne tout entier pour le bien-être de ses seules grandes villes, dans l’espoir naïf qu’elles sont les uniques vectrices de la croissance économique. D’une certaine manière, le schéma français se généralise : une grande métropole accumule les richesses qu’elle daigne redistribuer sous la forme d’assistanat à ses périphéries moins dynamiques dont elle absorbe les forces vives. Ce fut longtemps Paris et la province. Ce sont désormais nos métropoles et leur région. Il est temps de briser ce modèle.

    écho à ce commentaire de @monolecte http://seenthis.net/messages/264639#message264670 sur la paupérisation
    #urbain_diffus #transports #banlieue_totale #culture_vernaculaire
    #déracinement #extrême-droite #centralisme

    • Voilà, c’est exactement ce que j’observe sur place : notre statut grandissant de colonies pénitentiaires des métropoles. Parce que les campagnes sont effectivement les nouveaux lieux de bannissement de ceux dont les villes n’ont plus besoin, avec l’idée sous-jacente qu’on pourra les forcer à bosser à vil prix dans les secteurs qui s’épanouissent sur la misère humaine : le tourisme, les services aux personnes, les travaux agricoles saisonniers.
      J’ai remarqué aussi que ces dernières années, on revient un peu à quelque chose de très semblable à la nourrice rurale de la période monarchique et de la période bourgeoise. Les enfants à problème des villes sont envoyés au vert, c’est à dire placés dans des familles d’accueil d’agriculteurs ou de ruraux propriétaires en perte de vitesse financière. De complément de revenu, cette activité est en passe de devenir le revenu principal dans beaucoup de familles du coin. Nos écoles rurales accueillent ainsi de plus en plus d’enfants déplacés, au moment même où la logique colonisatrice incite à fermer de plus en plus de postes d’enseignants chez nous pour les transférer dans les zones périurbaines de forte densité où s’entassent les jeunes actifs avec enfants (repoussés des centres-villes quand la naissance d’un enfant fait que la pression immobilière devient insupportable du fait du besoin d’espace supplémentaire !).
      De la même manière, les vieux et les handicapés urbains sont déplacés vers les zones rurales où la main d’œuvre captive et le mètre carré sont moins chers, mais où l’encadrement médical disparait à toute allure.

      En fait, tout se passe comme si la ville n’était plus qu’un immense organisme cannibale qui a le contrôle et absorbe toutes les matières premières que nous produisons à vil prix (parce que les prix sont fixés par les villes !) et rejette vers nous ce qu’elle considère comme des déchets, ce dont elle n’a plus besoin et qui l’encombre. Tout en refusant de plus en plus de jouer le jeu de la péréquation et de la redistribution.
      Ce qui se passe actuellement avec la redéfinition des niveaux de gouvernance et de compétence, c’est bien l’appropriation de toutes nos ressources financières et du pouvoir de décision sur et contre les ruraux, considérés eux-mêmes que comme des ressources primitives à consommer ou à se débarrasser. Des matières premières.

      Mais cela ne s’arrête pas là, parce que dans le même temps, nous héritons des mêmes problèmes que les villes : devant l’afflux de cassos’ des villes, les ruraux modestes, mais néanmoins propriétaires (nous avons énormément de propriétaires pauvres en zone rurale) se transforment en marchands de sommeil, retapant avec trois coups de peinture des granges ou des garages qu’ils peuvent ensuite louer bien confortablement à des gens qui n’ont pas ensuite les moyens de chauffer correctement des habitats qui s’avèrent souvent indignes à l’usage. Tout en leur crachant à la gueule, le cassos’ devenant le nouvel exutoire des frustrations de toute une petite classe populaire rurale qui cumule les sous-boulots pour garder un certain standing... comme une voiture en état de rouler pour aller bosser ou simplement acheter du pain...

      Bref, merci pour ce partage, @koldobika

    • @monolecte

      tout se passe comme si la ville n’était plus qu’un immense organisme cannibale qui a le contrôle et absorbe toutes les matières premières que nous produisons à vil prix (parce que les prix sont fixés par les villes !) et rejette vers nous ce qu’elle considère comme des déchets, ce dont elle n’a plus besoin et qui l’encombre. Tout en refusant de plus en plus de jouer le jeu de la péréquation et de la redistribution.
      Ce qui se passe actuellement avec la redéfinition des niveaux de gouvernance et de compétence, c’est bien l’appropriation de toutes nos ressources financières et du pouvoir de décision sur et contre les ruraux, considérés eux-mêmes que comme des ressources primitives à consommer ou à se débarrasser. Des matières premières.

      écho avec http://seenthis.net/messages/173394

      La ville-métropole n’a pu émerger qu’avec le développement du capitalisme et de l’État : par l’établissement de grands marchés urbains aux nœuds de circulation des flux d’êtres humains et de #marchandises, permettant aussi la centralisation des capitaux, et en parallèle par la centralisation du pouvoir qui était auparavant dispersé dans les innombrables fiefs, seigneuries ou républiques villageoises. Ainsi, de même que la grande économie n’a pu se constituer comme sphère autonome que lorsqu’elle s’est « désencastrée » des autres rapports sociaux, la #ville moderne n’a pu se constituer en tant que monde qu’à partir du moment où elle a rompu avec la #ruralité qui était en elle.

    • Campagnes à vendre Le miroir aux illusions
      http://www.infokiosques.net/spip.php?article961

      « Dans le passé, la France a été l’État le plus centralisé d’Europe, dont la grande majorité de la population était composée de paysans parcellaires. Mais, n’en déplaise aux nostalgiques, le capitalisme a depuis longtemps modifié la structure de la société campagnarde. Elle n’a plus grand-chose à voir, sauf parfois dans quelque vallée enclavée de haute montagne, avec les images d’Epinal. Deux guerres mondiales, puis l’accumulation forcenée du capital dès les années 50, sous l’égide de l’Etat et par le biais des plans d’aménagement du territoire national, l’ont labourée en profondeur. »


  • Une géographie de l’Islam classique - Fernand Braudel
    http://bougnoulosophe.blogspot.fr/2009/08/une-geographie-de-lislam.html
    chez @le_bougnoulosophe

    L’Islam c’est une longue route qui de l’océan Atlantique à l’Océan Pacifique perce la masse puissante et rigide du Vieux Monde. Rome n’a pas fait davantage quand elle a constitué l’unité de la Méditerranée.

    L’Islam, c’est donc cette chance historique qui, à partir du VIIe siècle, en a fait l’unificateur du Vieux monde. Entre ces masses denses d’hommes : l’Europe au sens large, les Afriques Noires, l’Extrême-Orient, il détient les passages obligés et vit de sa fonction profitable d’intermédiaire. Rien ne transite qui ne le veille ou ne le tolère. Pour ce monde solide, où manque, au centre, la souplesse de larges routes marines, l’Islam est ce que sera plus tard l’Europe triomphante à l’échelle de la planète, une économie, une civilisation dominante.

    Forcément cette grandeur a ses faiblesses : le manque d’hommes chroniques ; une technique imparfaite ; des querelles intérieures dont la religion est le prétexte autant que le fondement ; la difficulté congénitale, pour le premier Islam, à se saisir des déserts froids, à les écluser au moins à la hauteur du Turkestan ou de l’Iran. Là est le point faible de l’ensemble au voisinage ou en arrière de la porte de Dzoungarie http://fr.wikipedia.org/wiki/Dzoungarie, ente le double danger mongol et turc.

    Dernière faiblesse : l’Islam est prisonnier bientôt d’une certaine réussite, de ce sentiment confortable d’être au centre du monde, d’avoir trouvé les solutions efficaces, de ne pas avoir à en chercher d’autres. Les navigateurs arabes connaissent les deux faces de l’Afrique Noire, l’atlantique et l’indienne, ils soupçonnent que l’Océan les rejoint et ils ne s’en soucient pas…

    Sur quoi arrive, avec le XVe siècle, l’immense succès des Turcs : un second Islam, un second ordre islamique, lié celui-là à la terre, au cavalier, au soldat. « Nordique » et, par la possession des Balkans, terriblement enfoncé en Europe. Le premier Islam avait abouti en Espagne en fin de course. Le cœur de l’aventure de Osmanlis se situe en Europe et dans une ville maritime qui les emportera, les trahira aussi. Cet acharnement d’Istanbul à sédentariser, à organiser, à planifier est de style européen.

    Il engage les Sultans dans des conflits périmés, leur cache les vrais problèmes. En 1529, ne pas creuser un canal de Suez cependant commencé ; en 1538, ne pas s’engager à fond dans la lutte contre les Portugais et se heurter à la Perse dans une guerre fratricide, au milieu du vide des confins ; en 1569, rater la conquête de la Basse-Volga et ne pas rouvrir la Route de la Soie, se perdre dans des guerres inutiles de Méditerranée alors que le problème est de sortir de ce monde enchanté : autant d’occasions perdues !… »

    (Fernand Braudel, La Méditerranée)

    #islam #histoire
    pour la perception historique de l’Islam depuis l’Europe voir aussi http://www.parutions.com/pages/1-4-5-869.html
    et écho avec cette analyse de @mona reprenant Liogier http://seenthis.net/messages/164388


  • Sortir de l’essentialisme

    Notre analyse critique des modalités et des effets de construction du « problème musulman » ne signifie évidemment pas que les phénomènes sociopolitiques ayant trait à l’« islam » ne doivent pas être analysés. Par exemple, la violence politique se référant à l’islam ou l’activisme de mouvements prônant une coupure radicale avec le reste de la société constituent autant de phénomènes qu’il s’agit d’étudier. Mais, à l’inverse de la démarche des idéologues, des experts et de certains politologues qui promeuvent une lecture racialo-religieuse de l’agir musulman, nous pensons que les nombreux enjeux liés à la référence musulmane nécessitent le recours à une démarche « profane » d’investigation, c’est-à-dire une analyse qui explique, selon l’expression canonique du sociologue Émile Durkheim, un fait social par un fait social (facteurs historiques, économiques, sociaux, politiques, etc.) . Il s’agit, comme l’ont fait par exemple Stéphane Beaud et Olivier Masclet sur le cas de Zacharias Moussaoui ou Gilbert Achcar au sujet des révoltes arabes, de rejeter une supposée « essence » religieuse des faits observés et de s’interroger sur le sens du recours à la référence musulmane par les acteurs sociaux. Cette approche rompt avec la tendance de l’expertise « politologique » ou sécuritaire à légitimer l’alarmisme politique dominant sur l’islam, en réduisant les populations musulmanes, leurs désirs et leurs pratiques individuelles ou collectives à un agir strictement « religieux ». En d’autres termes, il nous semble nécessaire et urgent de rejeter l’écrasement de la pluralité et de la complexité des identités sociales dont sont porteurs les musulman-e-s, ainsi que la miniaturisation du « musulman » dans une différence perçue comme définitivement dangereuse. Cette essentialisation du « musulman » – comme jadis celle de l’« immigré » ou du « beur » – est l’un des fondements de l’islamophobie.

    Si nous évoquons ici des phénomènes aussi extrêmes que l’usage du terrorisme, et que nous citons quelques noms de chercheurs ayant pris soin de se démarquer des lectures essentialistes, c’est pour mieux appeler tous les observateurs à adopter une telle démarche quand ils abordent des pratiques sociales d’apparence « religieuse » comme le port d’une kippa, d’un hijab, d’une « grande croix » ou d’une barbe fournie. Ces faits sociaux ne doivent pas être mécaniquement envisagés comme des « problèmes » : dans la plupart des cas, ils ne sont que des manifestations somme toute assez banales de la pluralité culturelle et confessionnelle dans une société démocratique. L’ampleur du « problème musulman » est avant tout affaire de perception : plus la perception de l’Autre sera hostile et restrictive, plus le « problème musulman » paraîtra grand.

    Hajjat & Mohammed, Islamophobie , La Découverte, 2013, p. 262-263.


  • http://pmcdn.priceminister.com/photo/Rodinson-Maxime-Islam-Et-Capitalisme-Livre-9796230_ML.jpg

    "Cela est maintenant clair pour tous. Le problème des pays sous-développés, du contraste grandissant entre le monde prospère et repu des sociétés industrielles et l’univers famélique où se débat le reste de l’humanité, est un des deux ou trois grands problèmes capitaux de notre temps. En traiter, c’est soulever en chaîne une masse d’autres questions clés. Tout ce Tiers Monde, comme on dit, est hanté par le désir de s’aligner au plus tôt, du moins à certains égards, sur le monde industriel sous un de ses deux aspects ou avec un mélange des deux. Qu’est-ce que cela implique au juste ? Jusqu’où est-il nécessaire d’aller dans l’alignement pour atteindre cette enviable prospérité ? Faut-il aller jusqu’à sacrifier des valeurs particulièrement chéries, qui ont fait la particularité, l’individualité, l’identité des peuples en question ? Et si c’étaient ces valeurs justement qui avaient causé le retard à présent évident ? Ou certaines d’entre elles ?

    Le problème est débattu partout avec cette ardeur et cette passion que soulève seulement ce qui est réellement vital pour tous. Et en particulier dans cette très importante fraction des pays sous-développés que représente le monde musulman. Précisons : le monde où a dominé pendant les derniers siècles la religion musulmane. Car on ne saurait trop préciser, et l’unité de ce monde sur tous les plans est justement en question. Partout dans ces pays donc le débat se noue autour des notions clés : développement économique, socialisme, capitalisme, nation, Islam. Comment doivent être liés ces différents concepts ? La politique la plus immédiate, la plus pratique, la plus quotidienne requiert des éclaircissements et des solutions. Les gouvernants agissent, les idéologues et les politiciens présentent des programmes en fonction des réponses, implicites ou explicites, réfléchies ou passionnelles, théoriques ou pragmatiques qu’on apporte à la question.

    On rejoint vite d’ailleurs des problèmes qui débordent le temps présent, qui débouchent sur des débats plus théoriques et plus fondamentaux. Quels sont les liens, les rapports entre l’activité économique, l’activité politique, l’idéologie religieuse ou non, la tradition culturelle ? Ici les théories s’affrontent, philosophes, sociologues, savants entrent dans le jeu, proposent leurs thèses, inspirées en partie sans doute par les faits qu’ils étudient (ou qu’ils sont censés étudier !), mais aussi par les passions, les intérêts, les aspirations de leur milieu, par les formes de pensée que leur ont léguées leurs devanciers, parfois, et plus souvent qu’on ne pense, par le simple désir de briller dans quelque salon, quelque amphithéâtre ou quelque salle de réunion. Pourtant on peut y retrouver les mêmes orientations générales qui se sont toujours affrontées à propos de la compréhension des phénomènes de la société humaine.

    Ce livre est une contribution à l’éclaircissement de ces problèmes, orienté à la fois vers les phénomènes actuels et vers les grandes questions fondamentales. Je les ai abordées sous un angle particulier. Mais, à l’écrire, je me suis aperçu que tout était néanmoins mis en cause.

    Capitalisme et Islam. La question a été débattue à la fois par les musulmans et par les orientalistes, les économistes et les historiens européens. Peu de gratuité dans ce débat. Les musulmans, sous l’effet de la piété ou du nationalisme, ou des deux, tenaient à montrer que rien, dans leur tradition religieuse, ne s’opposait à l’adoption de méthodes économiques modernes et progressives ou encore que ladite tradition était orientée vers la justice économique et sociale. Certains savants européens sympathiques à l’Islam maintiennent aussi l’une ou l’autre de ces thèses. D’autres qui lui sont plutôt hostiles (et ils sont rejoints par un flot de publicistes dépourvus de toute science) veulent au contraire montrer que l’Islam, en interdisant à ses adeptes toute initiative économique progressive, voue ceux-ci à la stagnation, à moins que (version récente) il ne les prédispose fatalement à une alliance diabolique avec le communisme intrinsèquement pervers. D’où on peut tirer que ces peuples doivent être ardemment combattus dans l’intérêt du progrès de la civilisation en général. Toutes ces thèses, si contradictoires soient-elles, reposent, remarquons-le bien, sur la même présupposition implicite. Elles supposent que les hommes d’une époque et d’une région, que les sociétés obéissent strictement à une doctrine préalalble, constituée en dehors d’eux, en suivent les préceptes, s’imprègment de son esprit sans transformation essentielle, sans qu’ils l’adaptent à leurs conditions de vie et à leurs modes de pensée implicitement suggérés par celles-ci. Cette présupposition, dont les tenants de ces thèses n’ont même pas conscience en général, me paraît fausser toute la problématique de ce débat. Mais j’examinerai néanmoins leurs idées sans tenir compte de cette objection fondamentale puisque, aussi bien, elle ne sera pas admise par tous.

    Il n’est que quelques auteurs sérieux, en général d’inspiration
    marxiste, pour avoir posé la question d’une manière impartiale et en même temps conforme à une vue sociologique plus saine des rapports entre les doctrines idéologiques et les réalités sociales. Pourquoi, en vérité, le capitalisme a-t-il triomphé à l’époque moderne en Europe et pas (entre autres) dans les pays musulmans ? Mais aussi pourquoi le capillalisme européen a-t-il envahi si facilement le monde musulman ? Dans le passé et actuellement, l’Islam (ou au moins la tradition culturelle des pays musulmans) ont-ils favorisé ou favorisent-ils le capitalisme, le socialisme, une économie arriérée de type « féodal » ou œncore poussent-ils vers une tout autre voie, vers un système économique nouveau qui leur serait spécifique ? "

    [ Maxime_Rodinson , Islam et Capitalisme ]

    • D’un autre côté, la guerre en cours ne se limite pas à l’affrontement des pays riches contre les pays pauvres, puisqu’elle se fait aussi énormément en interne avec la paupérisation des classes moyennes dans les pays riches et l’indécente prospérité des classes privilégiées des pays pauvres.
      En gros, la seule opposition qui transcende toutes les autres, c’est le capital lui-même et la guerre des classes ne connait pas de frontières, précisément.

    • Ce n’est pas si compliqué : la guerre a lieu entre riches et pauvres, elle est internationale, et certains prétendent de l’avoir déjà gagnée. Qu’ils se détrompent.

      Après il y a la question si j’appartiens à telle classe paysanne, telle classe ouvrière ou si je suis un intello appauvri par ce que mes reportages de foot ou people sont maintenant écrits par des robots. On s’en balance. C’est une question tactique, idéologique, scientifique, trop abstraite qui me fait perdre du temps quand je mène un combat précis pour défendre mon existence contre les dérégulateurs qui mélangent #rapture et #disruption afin de créer le meilleur des mondes cryogénético-élitiste.

      C’est à en vomir, passons aux choses sérieuses.

      Concrètement la question d’appartenance à une classe peut servir afin de constater quels nouveaux alliés potentiels sont à gagner pour combattre dans nos rangs de défavorisés.

      Est-ce qu’une alliance est possible avec les petits bourgeois qui vivent encore de l’exploitation directe de ceux qu’ils emploient ? Est-ce qu’elle se justifie par la présence d’un ennemi commun qui met en danger notre modèle d’affaires précaire au point de ruiner le commerce de mon boss et de me plonger dans la misère totale alors que lui passera des jours tranquilles pour pas cher au bord de la méditerranée confortablement servi par ses esclaves grecques ?

      Oublions les questions trop morales et trop théoriques. Il faut choisir con camp et former les rangs pour relever le défi.

      Bon dimanche à vous tous ;-)

      #lutte_des_classes

    • Les « riches » et les « pauvres », c’est quoi, des catégories bibliques...? ;) Le génie de l’ouvrage de Rodinson, c’est à la fois de permettre le décentrement (sortir de l’ethnocentrisme occidental, dont l’évolutionnisme stalinien n’est qu’un des derniers avatars), tout en conservant l’essentiel, à savoir la lecture « matérialiste » de l’histoire comme méthode*... Car, n’en déplaise, il n’y a pas de voie royale pour l’émancipation (cela se saurait) ! *http://seen.li/143s


  • http://www.continuum-sxb.com/wp-content/uploads/2014/05/Impression-Reliee-2.jpg

    "L’institution est un acte de magie sociale qui peut créer la différence ex nihilo ou bien, et c’est le cas le plus fréquent, exploiter en quelque sorte des différences préexistantes, comme les différences biologiques entre les sexes ou, dans le cas, par exemple de l’institution de l’héritier selon le droit d’aînesse, les différences entre les âges.

    En ce sens, comme la religion selon Durkheim, elle est « un délire bien fondé ». Les distinctions les plus efficaces socialement sont celles qui donnent l’apparence de se fonder sur des différences objectives (je pense par exemple à la notion le « frontière naturelle »).

    Il reste que, comme on le voit bien dans le cas des classes sociales, on a presque toujours à faire à des continuums , des distributions continues, du fait que différents principes de différenciation produisent différentes divisions qui ne sont jamais complètement superposables. Pourtant la magie sociale parvient toujours à produire du discontinu avec le continu.

    L’exemple par excellence est celui du concours, point de départ de ma réflexion : entre le dernier reçu et le premier collé, le concours crée des différences du tout au rien, et pour la vie. L’un sera polytechnicien, avec tous les avantages afférent, l’autre ne sera rien. Aucun des critères que l’ on peut prendre en compte pour justifier techniquement la distinction (comme différence légitime) de la noblesse ne convient parfaitement.

    Par exemple le plus piètre escrimeur noble reste noble (même si son image s’en trouve ternie, à des degrés différents selon les traditions nationales et selon époques) ; inversement, le meilleur escrimeur roturier reste roturier (même s’il peut tirer de son excellence dans pratique typiquement « noble » une forme de « noblesse »)..."

    ( #Pierre_Bourdieu, " Ce que Parler veut dire ")


  • De l’affinité naturelle entre néo-conservatisme et néo-libéralisme

    "Si l’État néolibéral est intrinsèquement instable, qu’est-ce qui pourrait le remplacer ? Aux États-Unis, le néo-conservatisme entend clairement apporter des réponses à cette question. Réfléchissant à l’histoire récente de la Chine, Wang suggère également que, au niveau théorique, le « néo-autoritarisme », le « néo-conservatisme », le « libéralisme classique », le fondamentalisme du marché, la modernisation nationale (…) : tous ces discours entretiennent, d’une manière ou d’une autre, une relation étroite avec la constitution du néolibéralisme. Le fait que ces expressions se soient successivement substituées les unes aux autres (et même qu’elles soient mutuellement contradictoires) donne à voir les transformations de la structure du pouvoir, aussi bien dans la Chine contemporaine que dans le monde contemporain en général.

    Il reste à voir si cela débouchera sur une reconfiguration plus générale des structures de gouvernance à travers le monde. Quoi qu’il en soit, il est intéressant de noter l’apparente convergence entre la néolibéralisation d’États autoritaires comme la Chine ou Singapour et l’autoritarisme croissant qui se manifeste dans des États néolibéraux comme les États-Unis et la Grande-Bretagne. Que l’on songe à la manière dont ont évolué, au États-Unis, les réponses apportées à l’instabilité intrinsèque de l’État néolibéral.

    Comme les néolibéraux qui les ont précédé, c’est au sein des universités que les « néo-cons » ont longtemps cultivé leurs idées sur l’ordre social (Léo Strauss, à l’université de Chicago, jouissait d’une influence significative), mais aussi dans des think tanks généreusement dotés ou encore dans des publications influentes (comme Commentary). Les néo-conservateurs américains défendent le pouvoir des milieux d’affaires, l’initiative privée et la restauration du pouvoir de classe. Aussi le néo-conservatisme est-il parfaitement en phase avec le programme néolibéral fondé sur le gouvernement des élites, la défiance à l’égard de la démocratie et la garantie de la liberté des marchés. Il s’écarte toutefois des principes du néolibéralisme pur sur deux points fondamentaux : premièrement, il prône l’ordre comme réponse au chaos des intérêts individuels ; deuxièmement, il fait de la moralité le ciment nécessaire pour maintenir l’intégrité du corps politique face aux dangers extérieurs et intérieurs.

    Par cette exigence d’ordre, le néo-conservatisme s’inscrit dans le prolongement du néolibéralisme, dont il dévoile le caractère autoritaire. Mais il avance aussi des réponses qui lui sont propres à l’une des contradictions centrales du néolibéralisme. Si, comme l’a dit Thatcher, il n’y a « pas de société mais seulement des individus », alors le chaos des intérêts individuels pourrait très bien finir par l’emporter sur l’ordre. L’anarchie du marché, de la concurrence et d’un individualisme débridé (espoirs, désirs, inquiétudes et peurs individuels ; choix de styles de vie, d’habitudes et d’orientations sexuelles ; modes d’expression de soi et comportement avec les autres) crée une situation de plus en plus ingouvernable, qui pourrait conduire à la rupture de tous les liens de solidarité, voire à l’anarchie et au nihilisme.

    Dans ces conditions, un certain degré de coercition apparaît nécessaire pour restaurer l’ordre. Les néo-conservateurs voient dans la militarisation un antidote au chaos des intérêts individuels et sont particulièrement enclins à souligner les menaces, réelles ou imaginaires, qui pèsent sur l’intégrité et la stabilité de la nation. Aux États-Unis, cela revient à laisser libre cours à ce que Hofstadter appelle « le style paranoïaque de la politique américaine », qui présente une nation assiégée, menacée par des ennemis intérieurs et extérieurs. Ce style de politique a une longue histoire aux États-Unis. Le néo-conservatisme n’est pas nouveau, et depuis la Deuxième Guerre mondiale il a trouvé refuge au sein d’un puissant complexe militaro-industriel qui a tout intérêt à la militarisation permanente. Mais avec la fin de la Guerre froide, qui pouvait bien menacer la sécurité des États-Unis ? L’Islam radical et la Chine sont alors apparus comme les deux principaux ennemis extérieurs, et les dissidents de l’intérieur (les Davidiens brûlés à Waco, les milices qui ont soutenu l’attentat à la bombe d’Oklahoma City, les émeutes qui ont suivi le passage à tabac de Rodney King à Los Angeles, et enfin les désordres qui ont éclaté à Seattle en 1999) ont fait l’objet d’une surveillance accrue. L’émergence bien réelle de la menace de l’islam radical au cours des années 1990, qui a atteint son apogée avec le 11 Septembre, est finalement apparue comme l’objet principal d’une guerre permanente contre « le terrorisme », qui exigeait, pour assurer la sécurité de la nation, une militarisation à la fois extérieure et intérieure. Si la menace révélée par les deux attentats contre le World Trade Center appelait bel et bien une réponse militaire ou policière, les néo-conservateurs, une fois au pouvoir, ont mis en œuvre une militarisation du pays et de sa politique étrangère que beaucoup jugeaient disproportionnée.

    Le néo-conservatisme a longtemps attendu son heure en coulisses. Ce mouvement hostile à la permissivité liée à l’essor de l’individualisme cherche à restaurer les valeurs morales pour en faire le centre de gravité du corps politique. Cette possibilité est, d’une certaine manière, déjà esquissée dans le cadre des théories néolibérales qui, « en mettant en question les fondements politiques des modèles interventionnistes de pilotage économique (…) ont réintégré dans l’économie des questions de morale, de justice et de pouvoir - du moins à leur manière ». Ce que font les néo-conservateurs, c’est modifier la « manière » dont de telles questions sont débattues. Leur intention est de contrer les effets dissolvants du chaos des intérêts individuels que le néolibéralisme produit immanquablement. Ils ne s’écartent nullement du programme néolibéral de construction ou de restauration du pouvoir de la classe dominante. Mais ils cherchent à assurer une légitimité à ce pouvoir et à exercer un contrôle social qui passerait par la création d’un climat consensuel autour d’un ensemble cohérent de valeurs morales. Cela soulève immédiatement la question suivante : quelles valeurs morales doivent prévaloir ? Il serait tout à fait possible, par exemple, d’en appeler au système libéral des droits de l’homme, puisque, après tout, comme l’affirme Mary Kaldor, le militantisme en faveur des droits de l’homme vise « non seulement l’intervention pour défendre les droits humains, mais aussi la création d’une communauté morale ». Aux États-Unis, les doctrines de l’« exceptionnalisme » et la longue tradition de combat pour les droits ont donné naissance à des mouvements moraux mobilisés autour de questions comme les droits civiques, la faim dans le monde et la philanthropie, mais aussi à un fanatisme missionnaire.

    Toutefois, les valeurs morales qui sont désormais centrales pour les néo-conservateurs doivent être comprises comme des produits de la coalition particulière constituée dans les années 1970, entre, d’une part, l’élite sociale et les milieux d’affaires soucieux de restaurer leur pouvoir de classe, et, d’autre part, la base électorale gagnée au sein de la « majorité morale » d’une classe ouvrière blanche mécontente. Les valeurs morales touchaient au nationalisme culturel, à la droiture morale, au christianisme (de type évangélique), aux valeurs familiales et au droit à la vie, en profonde opposition aux nouveaux mouvements sociaux comme le féminisme, la défense des droits des gays, la discrimination positive et l’écologie. Sous Reagan, cette alliance était essentiellement d’ordre tactique, mais le désordre intérieur des années Clinton a propulsé le thème des valeurs morales en tête du programme républicain de George Bush fils. Il forme aujourd’hui le noyau du programme moral du mouvement néo-conservateur.

    On aurait tort de voir dans ce tournant néo-conservateur une exception américaine, même s’il l’est sous certains aspects. L’affirmation des valeurs morales repose en grande partie sur les idéaux de la nation américaine - la religion, l’histoire, la tradition culturelle, etc. -, des idéaux qui ne sont nullement l’apanage des États-Unis. Cela nous ramène à l’un des aspects les plus troublants de la néolibéralisation : la curieuse relation qu’y entretiennent l’État et la nation. En principe, la théorie néolibérale ne voit pas la nation d’un bon œil, y compris lorsqu’elle prône un État fort. Pour que le néolibéralisme s’épanouisse, il faut couper le cordon ombilical qui, dans le libéralisme intégré, rattache l’État à la nation. C’était particulièrement vrai dans des États qui, comme le Mexique ou la France, avaient une forme corporatiste. Le Partido Revolucionario Institucional au Mexique a eu longtemps pour mot d’ordre l’unité de l’État et de la nation, mais cette unité s’est défaite peu à peu, au point qu’avec la néolibéralisation conduite dans les années 1990, une bonne partie de la nation s’est retournée contre l’État. Le nationalisme est, depuis longtemps, une caractéristique de l’économie mondiale et il eût été bien étrange qu’il disparaisse sans laisser de trace à la suite des réformes néolibérales ; en réalité, il a connu un certain regain, précisément en réaction au processus de néolibéralisation. L’essor de partis fascistes d’extrême droite, qui traduit un fort sentiment anti-immigration en Europe, en est un bon exemple. Plus affligeant encore est le nationalisme ethnique qui a surgi à la suite de l’effondrement économique de l’Indonésie et qui a abouti à une agression brutale contre la minorité chinoise.

    Mais, comme nous l’avons vu, l’État néolibéral a besoin pour survivre d’un certain type de nationalisme. Contraint de devenir un acteur compétitif sur le marché mondial, cherchant à établir le climat le plus favorable aux affaires, il mobilise le nationalisme pour parvenir à ses fins. La concurrence produit d’éphémères gagnants et perdants dans la lutte globale pour conquérir la meilleure position, ce qui peut être pour un pays une source de fierté ou d’examen de conscience. Le nationalisme dans les compétitions sportives internationales en est un signe. En Chine, l’appel au sentiment national pour procurer à l’État une bonne position (sinon une hégémonie) dans l’économie mondiale est clairement assumé. Le nationalisme est également répandu en Corée du Sud et au Japon, deux pays où il constitue sans doute un antidote à la dissolution des anciens liens de solidarité sociale sous l’impact du néolibéralisme. De puissants courants de nationalisme culturel s’agitent dans les vieux États-nations (comme la France) aujourd’hui réunis dans l’Union Européenne. La religion et le nationalisme culturel ont fourni au Parti nationaliste hindou l’assise morale qui lui a permis de développer des politiques néolibérales en Inde ces dernières années. L’invocation des vertus morales dans la révolution iranienne et le tournant autoritaire qui s’en est suivi n’ont pas conduit à un abandon total des pratiques de marché dans le pays, alors même que la révolution s’était attaquée à la décadence de l’individualisme débridé du marché. C’est une impulsion similaire qui sous-tend le vieux sentiment de supériorité morale qui imprègne des pays comme Singapour ou le Japon, par rapport à ce qu’ils considèrent comme l’individualisme « décadent » et le multiculturalisme invertébré des États-Unis. Le cas de Singapour est particulièrement instructif. Singapour a combiné le néolibéralisme en matière de marché avec un pouvoir d’État coercitif et autoritaire draconien, tout en invoquant des formes de solidarité morale fondées sur les idéaux nationalistes d’une île assiégée (après son exclusion de la fédération de Malaisie), les valeurs confucéennes et, plus récemment, une éthique cosmopolite très particulière, adaptée à sa position actuelle dans le commerce international. Le cas britannique est lui aussi particulièrement intéressant. Margaret Thatcher, avec la guerre des Malouines et la posture d’opposition qu’elle a maintenu face à l’Europe, invoquait le sentiment nationaliste à l’appui de son projet néolibéral – mais elle défendait en réalité l’Angleterre et Saint George, non le Royaume-Uni, ce qui lui valut l’hostilité de l’Écosse et du Pays de Galles.

    Clairement, si le flirt du néolibéralisme avec un certain type de nationalisme constitue un danger, les noces sauvages du néo-conservatisme avec une mission morale nationale représentent une menace bien plus grande. La perspective de voir de nombreux États, tous prêts à recourir à des pratiques coercitives draconiennes, et chacun adhérant à des valeurs morales supposées supérieures, se livrer une concurrence féroce sur la scène mondiale, n’a rien de rassurant. Ce qui apparaît comme une solution aux contradictions du néolibéralisme pourrait bien devenir un problème. La dissémination d’un pouvoir néo-conservateur, voire carrément autoritaire (du type de celui qu’exerce Vladimir Poutine en Russie, et que le Parti Communiste exerce en Chine), même enraciné dans des formations sociales très différentes, souligne les risques de basculement dans des nationalismes rivaux qui pourraient entraîner des guerres. Si une quelconque nécessité est ici à l’oeuvre, elle relève davantage du tournant néo-conservateur que d’une quelconque « vérité éternelle » des différences nationales. Pour éviter les catastrophes, il faut donc rejeter la solution apportée par le néo-conservatisme aux contradictions du néolibéralisme. "

    David Harvey

    http://www.contretemps.eu/lectures/lire-extrait-br%C3%A8ve-histoire-n%C3%A9olib%C3%A9ralisme-david-harvey


  • http://images-01.delcampe-static.net/img_large/auction/000/071/731/557_001.jpg

    « Le passeport est la partie la plus noble de l’homme. D’ailleurs un passeport ne se fabrique pas aussi simplement qu’un homme. On peut faire un homme n’importe ou, le plus étourdiment du monde et sans motif raisonnable ; un passeport, jamais. Aussi reconnaît-on la valeur d’un bon passeport, tandis que la valeur d’un homme, si grande qu’elle soit, n’est pas forcément reconnue( ... ) Disons que l’homme n’est que le véhicule matériel du passeport. On lui fourre le passeport dans la poche intérieure du veston, tout comme, à la banque, on met un paquet d’actions dans un coffre-fort. En soi, le coffre n’a aucune valeur, mais il contient des objets de valeur(...) Supposons que vous et moi nous nous baladons sans une pièce questant qui nous sommes le jour ou il l’on viendrait nous déporter, impossible de nous trouver - ce serait l’anarchie... »

    [Bertolt Brecht, Dialogues d’exilés ]


  • RIP Gabriel Garcia Marquez

    http://1.bp.blogspot.com/-LT_vB5kawq4/TcaW57hVsjI/AAAAAAAAAV0/9oYhtOpDcBw/s320/Gabriel%2BGarcia%2BMarquez%2Bwith%2BBook%2Bon%2BHead.jpeg

    "Ainsi, pour la première fois depuis que j’ai commencé à publier des livres, je me suis retrouvé à traiter, quoique de façon brève et détournée, certains des thèmes abordés dans cette grande Némésis des écrivains colombiens qu’est Cent Ans de solitude. Et aussitôt je me suis mis à faire ce que je n’avais jamais fait, lire Cent Ans de solitude en tant que romancier. En effet, jusqu’alors, je l’avais toujours lu avec l’attitude détachée et un peu ironique de celui qui écoute patiemment les récits d’un grand-père : en admirant son caractère incontestable de chef-d’œuvre, mais conscient que ce chef-d’œuvre ne m’était d’aucune utilité. J’ai dès lors été amené à me poser la question suivante : y a-t-il une autre manière de lire Cent Ans de solitude ?

    J’ai donc consacré un certain temps à cela : à mal interpréter le roman, à le transformer en quelque chose de différent de ce que nous avons lu pendant près de quarante ans. La première chose que je devais faire, c’était m’affranchir des idées reçues, et notamment de l’étiquette la plus nocive collée au roman, celle du “réalisme magique”. Mais je ne l’ai pas fait en me rappelant, comme on le fait si souvent, que le réalisme magique n’est même pas un concept latino-américain, mais allemand. Je ne l’ai pas fait non plus en me rappelant que le critique d’art Franz Roh est l’un des premiers à l’avoir manié, non pas pour parler de littérature mais pour définir la nouvelle école de peinture qui était en train de surgir, par opposition à l’expressionnisme. Je n’ai pas eu recours à ces arguments, parce que le débat sur la nationalité des termes me paraît vain, et surtout peu intéressant. Il m’a en revanche paru plus intéressant de me reporter à [l’écrivain cubain] Alejo Carpentier et à son essai très souvent cité, Du réel merveilleux latino-américain.

    On dit généralement que Du réel merveilleux latino-américain est une sorte de programme ou de système qui préfigure ou anticipe les règles du jeu du réalisme magique. Il est paru pour la première fois, sous forme de préface réduite, dans les premières éditions du Royaume de ce monde (1949), et nous autres lecteurs avons généralement accepté sans broncher le fait que la préface de Carpentier soit ce qui a permis l’avènement des grands livres de cette tradition, et en particulier de Cent Ans de solitude. Mais il m’est apparu dernièrement qu’il y avait là une incohérence assez curieuse. Du réel merveilleux latino-américain, disons-le une fois pour toutes, est un acte de contrition.

    En 1927, Alejo Carpentier est incarcéré pour avoir manifesté contre le dictateur cubain Gerardo Machado ; là, dans sa cellule, en l’espace de neuf jours, il écrit son premier roman, Ecué-Yamba-Ó. Dès qu’il sort de prison, Carpentier part pour Paris, et nous soupçonnons qu’il le fait pour fuir non pas Machado, mais Ecué-Yamba-Ó. Ce roman, d’entrée de jeu, lui a semblé une erreur, un nouvel exemple de la rhétorique fatiguée du réalisme latino-américain. A Paris, Carpentier fait la connaissance des surréalistes et est ébloui par leur recherche d’une réalité qui ne dédaignerait pas le monde des rêves, mais qui se laisserait enrichir par lui, une réalité qui admettrait tout ce que le réalisme du XIXe siècle avait rejeté en bloc..."

    http://www.courrierinternational.com/article/2014/04/18/relire-cent-ans-de-solitude


  • Du Provincialisme français

    http://www.valeursactuelles.com/sites/default/files/styles/va-article/public/valeurs4038_001.jpg?itok=ZIP1EgZ2

    "Le désir de frontières - et donc de séparation et de provincialisation - rassemble des courants néorévisionnistes et provincialistes fort hétéroclites dont l’unité réside dans le rejet viscéral de toute vision autre qu’occidentale à la fois de l’Occident lui-même et du monde des autres. Cette constellation - en réalité une addition de trajectoires aux origines et aux destins différents - regroupe des idéologues venus d’horizons divers. L’on y retrouve, pêle-mêle, ceux pour qui la perte de l’empire et en particulier celle de l’Algérie française furent une catastrophe, des marxistes dogmatiques - pour lesquels la lutte des classes constitue le fin mot de l’histoire-, des anciens de la Gauche prolétarienne, des catéchistes de la laïcité et du modèle républicain, des défenseurs autoproclamés des valeurs de l’Occident ou encore de l’identité chrétienne de la France, des critiques de l’Europe matérialiste, des nostalgiques du sacré et de la culture classique, des lecteurs de Maurras et de Mao confondus, des membres de l’ Académie française, des tenants de l’antiaméricanisme de gauche comme de droite, des croisés antipostmodernistes et adversaires de la « pensée 68 », ceux pour qui Auschwitz doit demeurer l’axe de la mémoire collective du monde occidental et la métaphore fondatrice du récit de la réunion de l’Europe, diverses faces de l’extrémisme français (de la gauche insurrectionnelle au populisme aristocratique et aux royalistes), des relais politico-culturels et médiatiques tels que France-Culture, Le Figaro Magazine, Le Point, L’Express ou Marianne. " (Achille #Mbembe)


  • http://extranet.editis.com/it-yonixweb/IMAGES/DEC/P3/9782707176646.JPG

    « Derrière les controverses sur le #hijab ou la burqa - ou plus généralement le sort des femmes musulmanes - se profilent et s’enchevêtrent plusieurs processus. Le premier est l’institution d’un « féminisme d’État », qui se sert de la question des « femmes musulmanes » pour mener un combat de nature raciste contre une culture islamique posée comme fondamentalement sexiste. A gauche comme à droite, le #féminisme républicain est transformé en une couveuse de l’#islamophobie. L’on s’en sert non seulement pour alimenter des représentations et des pratiques racistes, mais encore pour les rendre acceptables puisqu’elles sont exprimées sur le mode de l’euphémisme et de la litote. Le deuxième consiste en une « injonction paradoxale de liberté » qui va de pair avec la culturalisation des valeurs républicaines. En droite ligne du procès colonial de civilisation, le projet est d’émanciper, en toutes bonne conscience, des individus « pour leur bien », si besoin est contre leur gré, et par le biais de l’interdit, de l’ostracisme et de la Loi, dont la fonction première n’est plus de faire justice, mais de stigmatiser et de produire des figures honnies. »

    Achille Mbembe


  • Amnésie et réécriture de l’histoire

    "Depuis la fin de la Renaissance, l’Europe entretient des échanges permanents – humains, financiers, matériels et culturels – avec la sphère extra-européenne et pourtant, quelques siècles après la grande expansion mondiale de la fin du XVe siècle, un mythe s’est installé dans toute l’Europe, qui voudrait que les nations européennes se constituent entièrement de l’intérieur, que leurs cultures soient le fruit du terroir et soient inscrites depuis la nuit des temps sur un bout de terre immuable. 



    C’est cette conception de la constitution d’une nation qui a mené à la fracture fondamentale qui distingue aujourd’hui encore la politique migratoire européenne de celle des Etats-Unis. L’approche américaine de l’immigration est arrimée à des circonstances historiques liées à l’appropriation d’un continent, et c’est cette même histoire d’appropriation qui continue à induire un sentiment de honte chez la plupart des Euro-Américains qui pourraient autrement être tentés de se présenter comme des indigènes.

    

L’Amérique doit reconnaître son identité hybride et construite, puisque les seuls qui puissent raisonnablement prétendre au statut d’indigènes sont ceux-là mêmes que cette nouvelle identité visait à déplacer. Mais en Europe, aucun déplacement de ce type n’intervient dans la mémoire historique : les Européens peuvent plus facilement s’imaginer être leurs propres indigènes et, par là même, imaginer l’impact démographique du monde extra-européen sur le continent comme le signe avant-coureur d’un hypothétique déplacement total. L’angoisse nativiste des Européens repose sur des valeurs que l’on ne saurait railler ou balayer d’un revers de main. 



    
Elles ne sont pas totalement étrangères aux divers mouvements visant à défendre les traditions locales : l’exaltation du terroir et du “slow food”, la suspicion à l’égard des multinationales. Mais comme la vénérée tomate et tant d’autres produits de diverses cuisines européennes, l’identité culturelle européenne est également le résultat de très anciens réseaux d’échanges internationaux. Depuis des siècles, ces réseaux servent surtout à l’enrichissement de l’Europe au détriment du reste du monde, et c’est ce déséquilibre qui explique en grande partie les schémas migratoires actuels. L’Europe n’a jamais été autonome et le rôle qu’elle a tenu dans le monde l’a certes enrichie mais lui a aussi légué une responsabilité unique envers l’immense partie de la planète dont elle a tiré sa prospérité. 



    Justin E. E. Smith

    "http://www.courrierinternational.com/article/2014/01/20/pourquoi-les-francais-n-ont-rien-a-craindre-de-l-immigration?


  • Faut-il provincialiser les #Lumières ?
    http://www.laviedesidees.fr/Faut-il-provincialiser-les.html

    Les Lumières ne sont pas le produit d’une inspiration purement européenne et doivent également être pensées dans le cadre d’un espace beaucoup plus vaste. Un collectif donne à voir toute la vivacité de la tradition française de la critique de l’Orientalisme.

    Livres & études

    / #études_postcoloniales, Lumières, #orientalisme

    #Livres_&_études


  • "Moi, Mohamed, 14 ans, adhérent du Front national"

    http://www.lepoint.fr/images/2014/03/11/julien-mohamed-fn-2495203-jpg_2141502.JPG

    "Fan de Paranormal Activity, accro à Internet et à son smartphone, Mohamed ressemble à tous les adolescents de son âge. Ou presque. Cet élève de troisième se targue, à 14 ans, d’être le plus jeune adhérent du Front national. "C’est une fierté", s’enthousiasme-t-il, attablé dans un bar sans âme de Gonesse, une cité-dortoir du Val-d’Oise. Fils d’immigrés algériens, Mohamed vit dans le quartier de la Fauconnière, connu pour être "le plus chaud de la ville". Et c’est d’ailleurs cette "insécurité permanente" qui l’a poussé à adhérer au FN : "Je n’ai jamais été agressé, mais j’ai vu des gens l’être."

    À sa droite, Julien acquiesce. Élève de seconde, à 15 ans, il milite lui aussi pour le Front national. Et contrairement à Mohamed, le FN, c’est une affaire de famille. En lecteur averti, il ne jure que par La France orange mécanique, un essai de Laurent Obertone tendant à démontrer que la France évoluerait vers un climat de violence accrue. "Le chômage, l’insécurité, nous vivons ça au quotidien", se justifie-t-il. Avant de reconnaître que ses parents travaillent et qu’il habite un pavillon dans un quartier paisible..."

    http://www.lepoint.fr/societe/moi-mohamed-14-ans-adherent-du-front-national-11-03-2014-1799565_23.php

    De la « haine de soi » : d’Arendt à Fanon...

    http://bougnoulosophe.blogspot.fr/2012/06/de-la-haine-de-soi-darendt-fanon.html?showComment=1341231140

    #Haine_de_soi
    #FN
    #Fanon
    #Arendt
    #Aliénation
    #Immigration_postcoloniale


  • La grammaire intérieure du jet de pierre

    http://31.media.tumblr.com/edb6db961991307c9933e72e0c41aba4/tumblr_n24a425TSt1sg8qugo1_1280.jpg

    « Lancer des pierres est un droit et un devoir de naissance pour qui se trouve sous domination étrangère. Lancer des pierres, essentiellement, est une métaphore de la résistance. La poursuite des lanceur de pierres, qui comprend l’arrestation de gamins de huit ans, fait inséparablement partie, même si ce n’est pas toujours écrit, de la description du rôle des représentants de la domination étrangère – non moins que les tirs, les tortures pendant les interrogatoires, la spoliation des terres, les entraves à la liberté de mouvement et même la distribution de l’eau. La violence de soldats âgés de dix-neuf ans, de commandants âgés de quarante-cinq ou de bureaucrates et de juristes, cette violence est réelle. Ils sont enrôlés pour défendre les fruits d’une violence impliquée par le fait même de la domination étrangère – ressources, bénéfices, privilèges, jouissance de la force.

    La résistance et le fait de se tenir debout (soumoud) face à la violence physique et surtout institutionnelle : c’est la phrase fondamentale de la grammaire intérieure de la vie palestinienne dans ce pays. Jour après jour, heure après heure, instant après instant. Sans répit, sans trève. Et, malheureusement, non seulement en Cisjordanie (y compris Jérusalem-Est) et dans la bande de Gaza, mais aussi dans les frontières de la souveraineté israélienne (avec quelques différences dans les modes de violence et de résistance). Mais des deux côtés de la Ligne verte s’entassent des couches sédimentaires de suffocation, de souffrance, d’amertume, d’angoisse, de colère et d’interrogation : comment les Israéliens peuvent-ils être aveugles au point de croire que leur violence pourra durer toujours ? »

    #Amira_Hass

    http://bougnoulosophe.blogspot.be/2013/04/la-grammaire-interieure-du-jet-de-pierre.html

    http://www.maannews.net/eng/ViewDetails.aspx?ID=679643

    #Palestine
    #féminisme
    #Empowerment


  • De la "colonisation discursive"

    http://sites.duke.edu/docst110s_01_s2011_bec15/files/2011/04/third-world-womens-alliance.jpg

    « C’est par la production de cette "différence du tiers-monde" que les féminismes occidentaux s’approprient et "colonisent" les complexités et les conflits fondamentaux qui caractérisent les vies des femmes de classes, de religions, de cultures, de races et de castes différences dans ces pays.... » (#Chandra_Mohanty).

    #feminisme



  • "Free Angela And All Political Prisoners" de Shola Lynch

    http://aboutportant.files.wordpress.com/2012/10/free_angela_and_all_political_prisoners.jpg

    « Issue d’une famille d’intellectuels afro-américains, Angela Davis s’est inscrite comme une figure historique de son pays dès la fin des années 60. Jeune professeure de philosophie, militante communiste, féministe convaincue, proche du parti des Black Panthers, elle est traquée par le FBI dans les années 70 et accusée d’avoir organisé la tentative d’évasion de trois prisonniers noirs qui s’est soldée par la mort d’un juge. Libérée, elle s’impose comme le symbole de la lutte contre toute forme de soumission et d’oppression, à la fois vigoureuse égérie d’un mouvement révolutionnaire d’une période charnière de son pays et première vraie star noire internationale... »

    http://www.premiere.fr/Bandes-annonces/Video/Free-Angela-And-All-Political-Prisoners-VOST

    http://www.premiere.fr/Bandes-annonces/Video/Free-Angela-And-All-Political-Prisoners-Extrait-1-VOST

    http://www.premiere.fr/Bandes-annonces/Video/Free-Angela-And-All-Political-Prisoners-Extrait-2-VOST

    http://www.premiere.fr/Bandes-annonces/Video/Free-Angela-And-All-Political-Prisoners-Extrait-3-VOST

    #Angela_Davis
    #Black_Panthers
    #Black_Power


  • http://www.history.pitt.edu/inc/images/RedikerSlaveShipFrench_000.jpg

    "Dès l’introduction, Marcus Rediker ne cache pas combien la confrontation directe avec les archives manuscrites l’a traumatisé, le conduisant à une réflexion longue et profonde sur la nature humaine : tout homme condamne la traite négrière et ne peut ressentir qu’un sentiment de dégoût à lecture de tant d’horreurs : enfants, femmes et hommes enchaînés, battus, amputés, torturés, marqués au fer rouge, jetés par-dessus bord, échangés comme du bétail. Si beaucoup de livres et d’articles ont été publiés ces dernières années sur la traite et l’esclavage, avec The Slave Ship. A Human History nous avons l’un des premiers sinon le premier livre dont le navire négrier est l’objet central et quasi exclusif ; pas un navire ou un voyage en particulier, mais l’univers de ces milliers de navires qui transportèrent des millions d’êtres humains entre les littoraux d’Afrique et d’Amérique. Le singulier du titre, The Slave Ship [Le Navire négrier], n’est pas qu’un effet de rhétorique ; il traduit la volonté de décrire l’horreur depuis l’intérieur du navire et à partir de ses « locataires », de mettre des noms sur des visages de marins et d’esclaves, de situer et de nommer afin d’humaniser ces millions de victimes noires oubliées dont il ne reste aujourd’hui qu’une brève mention manuscrite, quand il en existe une."

    http://www.revuedeslivres.onoma6.com/articles.php?idArt=121&PHPSESSID=f48c7caa02962e6fcffef6d51b47

    #Esclavage
    #traite_atlantique
    #Marcus_Rediker


  • Stuart Hall : Entretien avec Mark Alizart - Centre Pompidou

    http://www.centrepompidou.fr/cpv/ressource.action?param.id=FR_R-1db2521ad1fd8b35be4a6339bdf2f82e&param

    « Stuart Hall, parangon la nouvelle gauche britannique, vient de nous quitter à l’âge de 82 ans. Longtemps inconnu en France, ses travaux ont gagné en audience notamment à la suite de l’effort de traduction réalisé par les éditions Amsterdam à partir de 2007. Hall a pourtant joué un rôle pionnier, tant d’un point de vue théorique que politique, dans l’histoire du marxisme anglophone.
    Dès la fin des années 1950, il se lance dans le projet qui verra naître, en 1960, la New Left Review. Il contribue ainsi à l’élaboration d’un espace de débat et de confrontation théorique marxiste, dont la résilience et la richesse n’ont jamais fait défaut jusqu’à aujourd’hui. En 1968, Stuart Hall prend la direction du Center for Contemporary Cultural Studies de Birmingham. Son programme de recherche propulse alors une génération de jeunes marxistes autour d’une problématique neuve et originale, associant la sociologie des médias et de la culture, l’analyse politique néo-gramscienne et une méthodologie inspirée des meilleures productions de l’althussérisme français (Louis Althusser et Nicos Poulantzas en particulier).

    Loin de toute affiliation dogmatique, Hall développe un cadre théorique nouveau pour aborder la question raciale et le racisme des années 1970, afin de saisir les nouveaux phénomènes à l’œuvre dans la progression des droites radicales et des mouvements anti-immigration en Grande-Bretagne. Il propose une théorisation inédite de l’idéologie, saisie à la fois comme expérience pratique, modalité à travers laquelle la classe est habitée, co-construite, investie par les agents sociaux, mais aussi comme ciment des rapports sociaux, reflétant ces derniers tout en les légitimant, leur donnant une apparence d’éternité.

    Fidèle à un héritage néo-gramscien, Hall a toujours été travaillé par la question politique et stratégique. Au début des années 1980, armé des concepts et des outils théoriques qu’il a lui-même forgés dans la décennie précédente, il produit une intervention décisive dans les colonnes de Marxism Today, à l’époque revue du Parti communiste de Grande-Bretagne, dans laquelle ont écrits d’autres figures comme Eric Hobsbawm. Dans des textes qui feront date, il élabore la notion de thatchérisme, enjoignant la gauche radicale à comprendre la nouveauté du phénomène Thatcher, son originalité par delà les stratégies classiques du parti conservateur et des classes dominantes. Par là, il assumait une rupture avec la gauche du parti travailliste, à laquelle il reprochait de demeurer impuissante face à l’ampleur du thatchérisme et à l’incapacité du mouvement ouvrier à apporter une réponse syndicale classique aux offensives néolibérales. Cette prise de distance polémique lui a été beaucoup reprochée, parfois pour le meilleur quand elle a suscité des débats stratégiques sur les perspectives du mouvement ouvrier en Grande-Bretagne, et pour le pire quand les commentateurs ont voulu faire injustement de Hall un précurseur du New Labour et du blairisme.

    Si Stuart Hall a pu développer un cadre d’analyse théorique en dissonance avec le marxisme, introduisant une méthodologie pluraliste que d’aucuns qualifieront de postmarxiste, son travail laissera surtout la trace d’une recherche menée sur le long terme autour d’objets délaissés par le marxisme classique : la communication médiatique dans sa matérialité et son économie, la culture populaire comme terrain de la luttes d’hégémonies, la race et l’ethnicité en tant que formations sociales semi-autonomes et historiquement spécifiées. »

    http://www.contretemps.eu/lectures/stuart-hall-%C2%AB%C2%A0pour-ceux-qui-en-ont-d%C3%A9sir-tout-reste-accom

    #Stuart_Hall


  • https://www.al-kanz.org/wp-content/uploads/2014/02/Le-Monde-votation-suisse.png

    « Je dirais que les médias et les arts en général, et le cinéma et la télévision en particulier, occupent une place centrale dans la circulation des images et, dans une certaine mesure, dans la circulation des stéréotypes concernant la race, les rapports de race et ce que l’ethnicité veut dire dans une société donnée. D’une certaine manière, ce qu’une société sait et pense de la race n’existe pas en dehors de ses modes de représentation médiatique. Les médias sont en effet constitutifs de ce que nous connaissons et pensons, de ce que nous ressentons à propos de nous-même. En regardant, les manières dont la race émerge et est traitée dans les médias à un moment donné, il est ainsi possible d’obtenir une vision approfondie des transformations en cours dans les rapports de race et d’ethnicité. »

    [Stuart Hall , Race et cinéma]

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  • http://www.lesinrocks.com/wp-content/thumbnails/uploads/2014/02/stuart-tt-width-604-height-406.jpg

    Figure intellectuelle majeure de la gauche marxiste anglaise des trente dernières années (la New Left ), sociologue dont l’œuvre porte la marque des “cultural studies”, Stuart Hall vient de disparaître à l’âge de 84 ans. Moins connu en France que dans les pays anglo-saxons, où son travail a marqué des générations de chercheurs travaillant sur les cultures populaires ou les études postcoloniales, il est considéré comme l’inspirateur majeur du multiculturalisme dans les sciences sociales.

    Premier éditeur de la New Left Review , de 1960 à 1961, et co-auteur de Popular Arts, en 1964, Hall a été directeur du Centre for Contemporary Cultural Studies de l’université de Birmingham de 1967 à 1979, où il travailla notamment auprès du célèbre sociologue Richard Hoggart, spécialiste des cultures populaires. Il passa son temps à réfléchir à des thèmes divers tels que l’immigration, la politique identitaire et la société multiculturelle, avec d’autres chercheurs politiquement engagés, parmi lesquels Ralph Miliband, le défunt père d’Ed Miliband, actuel chef du Parti travailliste.

    Parallèlement à son enseignement, ses articles et prises de position engagées contre le “thatchérisme” – expression dont il est l’auteur – ont fait de lui la figure dominante d’un groupe d’auteurs subversifs associés au magazine Marxism Today , critiquant radicalement la crise de l’Etat social et des formes instituées de la lutte des classes. Il s’attachait surtout ces dernières années aux questions d’identité et d’ethnicité.

    Né en 1932 à Kingston, en Jamaïque, d’un père jamaïcain et d’une mère d’origine européenne, Stuart Hall laisse derrière lui une œuvre dont l’influence n’a cessé de s’amplifier dans le monde des sciences sociales, en dialogue constant avec d’autres traditions intellectuelles, comme celles de Gramsci, Barthes, Foucault ou Bourdieu par exemple. Son modèle “encodage/décodage” est resté comme un manifeste fondateur des Cultural Studies, en avançant que les cultures populaires ont des systèmes de valeurs et des univers de sens propres. La culture est d’abord un lieu de conflits et il n’existe pas, selon lui, de correspondance absolue entre le moment de la production (l’encodage) et celui de la réception (le décodage).

    En France, les éditions Amsterdam ont publié certains de ses textes, comme Identités et cultures, en 2007, recueil de pièces maîtresses de ce champ d’études anglo-saxon qui place la culture au cœur même du processus de construction identitaire. De la formation des cultures diasporiques aux politiques noires britanniques, des situations postcoloniales au concept de multiculturalisme, Stuart Hall a éclairé certains enjeux centraux de la scène politique contemporaine.

    Un portrait intellectuel de Stuart Hall coécrit par Eric Macé, Eric Maigret et Mark Alizart est également paru aux éditions Amsterdam, ainsi qu’un autre texte de Hall, Le Populisme autoritaire. Puissance de la droite et impuissance de la gauche au temps du thatchérisme et du blairisme (2008).

    http://www.lesinrocks.com/2014/02/12/livres/disparition-de-stuart-hall-penseur-des-11472154

    #Stuart_Hall



  • Racisme et articulation

    « Peut-être est-il effectivement impossible d’expliquer la race dans les seuls termes des rapports économiques, mais il est aussi fallacieux d’expliquer les structures raciales sans prendre en compte le cadre spécifique des rapports économiques dans lesquels ces structures prennent place. À moins d’attribuer à la race un caractère unique, unifié et transhistorique - de telle sorte que, quels que soient le lieu ou l’époque, elle manifeste toujours les mêmes caractéristiques autonome ce que l’on pourrait peut-être expliquer par une sorte de théorie générale des préjugés dans la nature humaine (argument essentialiste extrêmement classique) -, il faut accepter d’affronter la spécificité historique de la race dans le monde moderne. Nous sommes alors bien obliger d’admettre que les rapports de race sont directement liés aux processus économiques : difficile d’oublier que sont passées par là la conquête, la colonisation et la domination commerciale, ou bien que se déploient aujourd’hui les « échanges inégaux » qui caractérisent dans l’économie mondiale les relations qu’entretiennent les régions métropolitaines développées et les régions satellites « sous-développées ». Le problème ici, n’est donc pas de savoir si la prise en compte des structures économiques est pertinente pour la compréhension des divisions raciales, mais de comprendre la manière dont ces deux réalités sont théoriquement connectées. »

    « Principe de spécificité historique : il ne nous faut pas traiter le racisme comme une caractéristique générale des sociétés humaines, mais le considérer à chaque fois dans sa spécificité historique. Il nous faut partir de l’hypothèse de la différence et de la spécificité plutôt que de celle d’une «  structure  » unique, transhistorique et universelle du racisme. »

    « La question n’est pas de savoir si l’homme-en-général perçoit distinctement les groupes dotés de caractéristiques raciales ou ethniques différentes, mais bien plutôt de comprendre quelles sont les conditions spécifiques qui rendent cette forme de distinction socialement pertinente et historiquement active. Qu’est-ce qui confère son effectivité, en tant que force matérielle concrète, à cette potentialité humaine abstraite  ? »

    « Il faut comprendre le racisme comme un ensemble de pratiques économiques, politiques et idéologiques d’un genre particulier et concrètement articulé à d’autres pratiques au sein d’une formation sociale donnée. Ces pratiques attribuent une position aux différents groupes sociaux conformément aux structures élémentaires de la société  ; elles fixent et attribuent ces positions via des pratiques sociales  ; et, enfin, elles légitiment les positions qu’elles ont ainsi attribuées. En un mot, ce sont des pratiques qui garantissent l’hégémonie d’un groupe dominant sur une série de groupes subordonnés, mais de manière à ce qu’il domine l’ensemble de la formation sociale sous une forme favorable au développement de sa base économique productive sur le long terme. »

    « Au niveau économique, il est clair que l’on doit accorder à la race sa propre effectivité, une effectivité «  relativement autonome  ». Cela ne signifie pas que le niveau économique serait suffisant pour fonder une explication de la manière dont ces relations fonctionnent concrètement. Il est nécessaire de comprendre la manière dont les différents groupes raciaux et ethniques ont été politiquement insérés, ainsi que les relations entre ces différents groupes qui ont eu tendance à transformer, éroder, ou au contraire préserver ces distinctions à travers le temps – non seulement comme des traces ou des résidus des modes précédents, mais également comme des principes actifs et structurants de l’organisation actuelle de la société. Les catégories raciales sont incapables à elles seules de rendre compte de ce phénomène. »

    « Le racisme n’est pas seulement un problème pour les Noirs qui en font les frais, ni ne concerne seulement les sections de la classe ouvrière blanche et les organisations souillées par son empreinte. Il ne peut pas non plus être surmonté tel un virus qui infecterait le corps social, en lui injectant une dose massive de libéralisme politique. Le capital reproduit la classe comme un tout, y compris ses contradictions internes – comme un tout structuré par la race. Il domine en partie ces classes divisées grâce à ces divisions internes dont le racisme est l’un des effets. Il contient et désamorce les institutions de représentation des classes, en les neutralisant, c’est-à-dire en les confinant à des stratégies et à des luttes axées sur la race et en les rendant incapables de surmonter les barrières raciales. Le racisme rend le capital capable de briser toute tentative de construire des moyens alternatifs de représentation qui pourraient être capables de représenter plus adéquatement la classe en tant que tout – contre le capitalisme, et contre le racisme. Les luttes sectorielles articulées par la race continuent au contraire d’apparaître comme les seules luttes défensives possibles pour une classe divisée en elle-même, dans son face-à-face avec le capital. Ces luttes sont donc également le terrain à partir duquel se déploie l’hégémonie du capital. Je précise qu’il ne s’agit absolument pas de dire que le racisme serait simplement le produit d’un tour de passe-passe idéologique. »

    «   Nous devons commencer à enquêter sur les diverses manières dont les idéologies racistes ont été construites et rendues opératoires dans différentes conditions historiques  : les racismes du capitalisme marchand et de l’esclavage dans lequel les esclaves sont des marchandises  ; celui des conquêtes et du colonialisme  ; celui du commerce et du «  haut impérialisme  », de l’«  impérialisme populaire  » et du prétendu «  post-impérialisme  ». Dans chaque cas, et pour chaque formation sociale spécifique, le racisme en tant que configuration idéologique a été reconstitué par les relations de la classe dominante et profondément retravaillé. »

    « Si le racisme se révèle particulièrement puissant et son inscription dans la conscience populaire particulièrement profonde, c’est que, grâce aux caractéristiques comme la couleur de peau, les origines ethniques ou les origines géographiques, il a «  découvert  » ce que les autres idéologies ont été obligées de construire  : un fondement en apparence «  naturel  » et universel, inscrit dans la nature même. Mais, il a beau être apparemment fondé sur un donné biologique, le racisme a des effets sur les autres formations idéologiques d’une société, et son développement entraîne la transformation de l’ensemble du champ idéologique sur lequel il opère. »

    « Les racismes déshistoricisent, c’est-à-dire traduisent des structures historiquement spécifiques dans la langue intemporelle de la «  nature  »  ; ils décomposent la classe en individus pour les recomposer en ces nouveaux «  sujets  » idéologiques d’une grande cohérence  : traduisent les «  classes  » en «  Noirs  » et «  Blancs  », les groupes économiques en «  peuples  », et les forces matérielles en «  races  ». Ce processus constitue de nouveaux «  sujets historiques  » des discours idéologiques – c’est-à-dire, comme nous l’avons déjà vu, crée de nouvelles structures d’interpellation. Ce processus produit les «  sujets racistes  » naturalisés, en tant qu’ils sont les «  auteurs  » d’une forme spontanée de perception raciale. »

    « Pourtant les processus (de racialisation ) ne sont eux-mêmes jamais indemnes de la lutte des classes idéologique. En effet, les interpellations racistes peuvent elles-mêmes devenir les sites et les enjeux de la lutte idéologique, elles peuvent être occupées et redéfinies pour devenir les formes élémentaires d’une formation d’opposition – là où, par exemple, les inversions symboliques du «  black power  » contestent violemment le «  racisme blanc  ». Les idéologies du racisme restent donc des structures contradictoires qui peuvent à la fois fonctionner comme les véhicules de l’imposition des idéologies dominantes et comme les formes élémentaires de cultures de la résistance. Toute tentative de circonscrire les politiques et les idéologies du racisme qui omettrait ces luttes et ces contradictions est condamnée, si elle veut donner l’illusion de son adéquation, à embrasser un réductionnisme destructeur. »

    [Stuart Hall, "Race, articulation et sociétés structurées ’à dominante’"]

    http://www.contretemps.eu/lectures/lire-stuart-hall-race-articulation-soci%C3%A9t%C3%A9s-structur%C3%A9es-d

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