Utopie / Pierre Macherey / L’été des philosophes VII - Strass de la Philosophie
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Et d’ailleurs, pour en revenir aux considérations précédentes, les vrais philosophes sont faits pour qu’on leur soit infidèle, c’est-à-dire qu’on ne pratique pas à leur égard une fidélité aveugle, qui se contente de prendre leurs propos aux pieds de la lettre, et se repose paresseusement sur eux, sans chercher à voir plus loin, ce que, tout au contraire, ils nous incitent à faire.
Un des traits distinctif de la littérature utopique est d’ailleurs l’attention extrême qu’elle porte à tout ce qui touche à la sexualité, dans laquelle elle voit le point nodal où, pour tous sans exception, se joue l’alternative entre servitude et liberté : c’est sans doute à cela qu’elle doit le plus son caractère subversif. L’essentiel, chez les utopistes, est à chercher du côté des lignes de fuite : davantage que des questions d’organisation centrale, ils se préoccupent des voies de traverse, de ce qui se situe dans les marges, aux frontières du normal et de l’atypique, dans ces régions imprécises où les grands penseurs de la politique, qui ont la prétention de bâtir sur du solide, répugnent à s’aventurer.
Il me semble que, aujourd’hui, nous manquons cruellement d’#utopie. Dans son grand livre Idéologie et Utopie, Mannheim a tenté de reconstituer la trajectoire de la conscience utopique, depuis ses origines, qu’il situe dans l’épisode de la Guerre des paysans au XVIe siècle (pour lui, l’initiateur de la spéculation utopique, c’est Münzer, et non More), jusqu’à nos jours. Cette trajectoire, dont les étapes principales sont d’après lui, 1/ la rupture millénariste, 2/ le réformisme libéral bourgeois, 3/ le conservatisme qui préconise le retour à la tradition, 4/ le révolutionnarisme socialiste, représente un mouvement au cours duquel l’utopie se rapproche du réel au point de se fondre en lui, ce qui signifie sa disparition en tant qu’utopie proprement dite. Le destin historique de l’utopie, ce serait donc son auto-dissolution, dont elle porte en elle la nécessité. Il semble que les faits donnent raison à ce diagnostic : le sens de l’utopie, si vivant encore au cours du XIXe siècle, s’est comme exténué de nos jours ; nous avons perdu foi en l’utopie. C’est ce qui explique que la #science-fiction, qui relève en fait d’un tout autre esprit, ait pu lui servir de produit de substitution sur le plan propre de l’expression livresque. C’est comme si l’utopie avait succombé à ses délires nocturnes : l’heure du réveil, de la fin des illusions, aurait sonné. Nous sommes devenus « réalistes », c’est-à-dire désabusés, désenchantés, terriblement lucides. Mais cette lucidité n’est-elle pas justement notre utopie à nous, notre manière de nous illusionner sur nous-mêmes ? Je ne sais pas si l’esprit d’utopie reviendra, et sous quelles formes (car il est exclu qu’il revienne sous les mêmes formes) : mais je suis convaincu que, quelque part, où ? je n’en sais rien, il nous manque, il nous fait défaut. Etwas fehlt…, la petite chanson, encore elle…, tout espoir (le « principe d’espérance » de Bloch) n’est quand même pas perdu.
Cf. La science-fiction en prise avec le monde réel
►http://www.monde-diplomatique.fr/2000/08/EVANGELISTI/14127

