#arf Armand, c’était un chaud lapin
E. Armand, un anarchiste pas comme les autres
Par Gaetano Manfredonia
DE LA « CITÉ DE DIEU » À L’INDIVIDUALISME ANARCHISTE
E. Armand (1872-1962), de son vrai nom Ernest-Lucien Juin (et non pas Émile comme l’on trouve souvent écrit de manière erronée), est considéré comme l’un des principaux théoriciens de l’individualisme anarchiste. Son parcours militant est des plus singuliers. Membre de l’Armée du Salut de décembre 1889 à décembre 1897, il évolue progressivement après cette date vers des conceptions anarchistes chrétiennes assez proches des thèses de Tolstoï, tout en ne partageant pas intégralement son précepte de « non-résistance au mal par la violence ». En mai 1901, il fait paraître le premier numéro de la revue L’Ère nouvelle qu’il dirige à partir du numéro 10 (février-mars 1902) avec Marie Kugel. Cette publication marque un tournant décisif dans son évolution intellectuelle qui va le porter, en l’espace de quelques mois, à se revendiquer ouvertement de l’anarchisme.
Dans L’Ère nouvelle, une place très grande sera accordée aux différentes tentatives de « communisme pratique », connues sous le nom de « milieux libres », qui fleurissent après 1900. Convaincu que le meilleur moyen pour réaliser sur terre son idéal de cité future consistait à vivre dans la société actuelle « comme nous vivrons dans la société à venir », Armand aura tendance à accorder à ces essais – malgré leur portée limitée et leur état « embryonnaire » – une importance morale et éducative très grande. Le but qu’il leur assignait, toutefois, n’était pas de changer directement la société mais d’éduquer par l’exemple. « Ces essais – précisa-t-il – n’ont que la valeur d’une expérience. C’est leur raison d’être et c’est leur force. » Ainsi, tout en ne se faisant guère d’illusions sur la possibilité de ces tentatives de durer sur le long terme, Armand et Kugel seront partie prenante du mouvement réalisateur qui se dessine. En 1902, ils adhèrent au projet visant à instituer une société « pour la création et le développement d’un Milieu Libre en France ». À partir du numéro 26 (25 novembre-1er décembre 1903), L’Ère nouvelle se présente explicitement comme un « organe d’entente libertaire, revue d’émancipation intégrale, d’idéalisme pratique et de communisme appliqué ».
D’abord la maladie, puis la mort de Marie Kugel, survenue le 12 mars 1906, vont le plonger dans une période de doute. Elle se traduira par l’abandon de sa foi chrétienne et une nouvelle radicalisation de ses conceptions anarchistes de plus en plus tournées vers l’exaltation de la joie de vivre et l’affirmation de la nécessité de concevoir l’anarchiste comme un « réagisseur » destiné inévitablement à entrer en conflit avec le milieu social « archiste » (autoritaire). Devenu collaborateur de L’anarchie, qu’avaient fondé en 1905 Libertad et Anna Mahé, il se montrera complaisant envers les pratiques illégalistes alors en pleine éclosion au sein des milieux libertaires. Estimant que l’anarchiste était dans un état permanent de légitime défense vis-à-vis du milieu autoritaire dans lequel il vivait, il trouvait tout à fait légitime qu’il puisse être « amené à vivre extra-légalement » même « au point de vue économique ». Il regrettait donc que les anarchistes n’apportent pas leur solidarité aux « réfractaires économiques ». Emporté par sa dialectique, il pourra se laisser aller à écrire qu’« en poussant jusqu’à l’absolu nous pourrions établir, sans crainte de contradiction, que l’anarchiste illégal est l’unique anarchiste ». Arrêté le 6 août 1907 sous l’accusation de complicité d’émission de fausse monnaie, il sera condamné le 9 mai 1908 à cinq ans de prison.
Libéré au début de l’année 1910, il reprendra ses activités propagandistes qu’il mène désormais explicitement en se plaçant d’un point de vue anarchiste-individualiste, conception dont il se fera à partir de ce moment le vulgarisateur et l’interprète inlassable. Tout en poursuivant la publication de ses revues, il continue de fournir des nombreux articles à L’anarchie . En avril 1912, au moment même où la répression s’abat sur les milieux individualistes à cause des agissements de ce que la presse de l’époque a appelé la « bande à Bonnot », il accepte de devenir le directeur responsable de cette revue pendant quelques mois. Après sa sortie de prison, cependant, la position d’Armand sur la question de l’illégalisme s’est considérablement modifiée au point de considérer désormais ce type de propagande comme un simple « pis aller ». Dans plusieurs de ses textes postérieurs à 1914, il reconnaîtra que l’illégalisme ne constituait rien de plus « qu’un moyen de vie économique plus risqué, plus dangereux surtout que les autres » et qu’il n’était, de ce fait, « ni à prôner ni à préconiser ». Pourtant, Armand se refusa toujours à condamner explicitement les agissements des illégalistes comme étant incompatibles avec les idées anarchistes. Cette attitude le portera à polémiquer violemment avec d’autres anciens « théoriciens » de ces pratiques, tels Victor Serge ou André Lorulot, à qui il reprochera de vouloir faire oublier leur part de responsabilité dans la dynamique qui avait conduit aux faits sanglants des « bandits tragiques ».
Conscient des impasses dans lesquelles les mots d’ordre individualistes de « vivre sa vie » tout de suite et par tous les moyens avaient conduit nombre de militants, Armand va de plus en plus prendre ses distances avec ce type de révoltes directes mais aveugles. L’expérience ayant prouvé qu’il était impossible de vivre pleinement en anarchiste dans la société actuelle, il fallait que les individus conscients se cherchent et s’associent dans le but de résister aux contraintes du milieu en attendant qu’ils puissent « élargir la brèche que leurs devanciers [avaient] pratiquée » : « L’anarchiste individualiste – expliquait-il – voudrait bien aujourd’hui […] n’être ni de la chair à domination ni de la chair à exploitation [mais] il est clair que ce n’est pas en se cognant la tête contre l’enceinte sociétaire qu’on résoudra le conflit […]. La solution, la voici : puisqu’on ne peut exister hors la société, il convient d’y vivre, mais comme un passant, en y campant. C’est déjà possible intellectuellement, moralement, parfois économiquement. Et c’est quelque chose, cela. »
Lorsque la guerre de 1914 éclate, en accord avec cette posture de « réfractaire », il refuse d’abdiquer ses idées sur l’autel de l’Union sacrée. En janvier 1915, il rédige un tract signé « des vôtres » dans lequel il réaffirme sa haine de la guerre tout en mettant en garde les libertaires contre l’illusion d’un possible mouvement insurrectionnel après le conflit armé. En novembre 1915, avec d’autres militants individualistes, il fait paraître d’abord le journal pendant la mêlée, puis par-delà la mêlée . Son but affiché est de poursuivre sa propagande tout en s’efforçant de résister au courant chauvin et autoritaire qui entraîne les foules. Son refus de prendre position dans le conflit ne l’empêchera pas de s’attaquer vertement aux anarchistes qui avaient jeté aux orties leur antimilitarisme d’antan. En dépit de la censure, il laissera percer son pacifisme dans plus d’un article. Cette attitude intransigeante lui sera fatale. Le 16 octobre 1917, il est arrêté sous le prétexte fallacieux qu’il aurait favorisé la désertion d’un soldat. Malgré la faiblesse de l’acte d’accusation, il est condamné, le 5 janvier 1918, par le Conseil de guerre de Grenoble à cinq ans de prison. Une importante campagne en sa faveur sera lancée mais il ne retrouvera sa liberté qu’en avril 1922.
Armand va mettre à profit sa détention pour systématiser ses idées. L’aboutissement sera la parution de son principal ouvrage théorique, L’Initiation individualiste anarchiste, dans lequel il développe une conception originale de ce courant qui se différencie tant des thèses de Max Stirner et de l’Américain Benjamin Tucker que de celles des partisans de l’individualisme héroïque plus ou moins influencés par les écrits de Nietzsche ou de Bergson. Dès sa sortie de prison, il lance un énième périodique, l’en dehors – dont le premier numéro est daté du 31 mai 1922 – qui renoue avec les objectifs réalisateurs des premières années de L’Ère nouvelle. Ce qui le motive maintenant, c’est moins de prouver expérimentalement qu’il était possible de vivre « sans dieu ni maître » que de favoriser toute forme d’association volontaire, tant à caractère économique qu’éthique, en mesure de garantir les individus contre les aléas d’un milieu hostile. S’il ne semble plus disposé à entrer ouvertement en conflit avec le milieu archiste au point de se mettre dans l’illégalité, il ne renonce pas pour autant à chercher à vivre pleinement sa vie en s’associant avec d’autres individus partageant ses propres idées.
La période de l’entre-deux-guerres sera une période particulièrement féconde et active au cours de laquelle les thèses d’Armand vont connaître un indiscutable rayonnement aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du mouvement libertaire, tout en faisant l’objet de multiples attaques. L’en dehors, tiré à 6 000 exemplaires, paraîtra régulièrement jusqu’à l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale. En octobre 1939, la décision est prise de suspendre sa parution avant qu’un arrêté du ministre de l’Intérieur du 19 décembre l’interdise définitivement. Pour Armand commence alors une nouvelle période noire. Arrêté le 27 janvier 1940, à Thouars, en possession de la traduction d’un texte antimilitariste, il est condamné le 16 avril à trois mois de prison ferme avant d’être interné dans différents camps du 16 mai 1940 au 3 septembre 1941.
À la Libération, il va, encore et toujours, renouer le fil de son engagement en faisant paraître L’Unique, d’abord séparément (juin 1945-juillet-août 1956), puis sous forme d’un bulletin inséré dans la revue Défense de l’homme, entre septembre 1956 et février 1962.
Militant infatigable et auteur prolixe, Armand n’aura cessé pendant plus de soixante ans de promouvoir ses idées par l’écrit et par la parole. Le nombre de ses articles – bien que comportant d’innombrables redites – est impressionnant. À cela, il faut ajouter les dizaines de petites brochures, parfois seulement de quelques pages, qu’il rééditera inlassablement à des milliers d’exemplaires. Il n’est pas toujours facile, dans ces conditions, de suivre le cheminement exact de ses idées, d’autant plus que sa pensée est en constante évolution, ce qui l’amène périodiquement à réviser ses positions, comme l’attestent les multiples retouches successives qu’il apporte à ses textes. Il y a toutefois chez lui un certain nombre de constantes perceptibles dès ses premières années d’engagement anarchiste, qui resteront pratiquement inchangées jusqu’à sa mort et qui constituent le véritable fil conducteur de sa pensée.
a) L’anarchisme n’est pas exclusivement une doctrine philosophique mais une manière de vivre. L’anarchiste véritable doit être considéré comme un « réagisseur » au milieu. « Est anarchiste – expliquait-il dès 1907 – quiconque nie l’autorité de l’homme sur son semblable et l’exploitation de l’homme par son semblable. […] Mais cette définition n’aurait qu’une valeur négative si elle n’avait comme complément pratique un effort conscient pour vivre hors de cette autorité et de cette exploitation qui sont incompatibles avec la conception anarchiste. De sorte qu’est anarchiste l’individu qui, consciemment, soit qu’il y ait été amené par le raisonnement, soit qu’il y ait été amené par le sentiment, vit hors l’autorité et hors l’exploitation. De là découle que l’anarchisme n’est pas uniquement une doctrine philosophique, […] il est une vie. L’anarchiste n’est pas seulement converti intellectuellement à des idées qui se réaliseront quelque jour, dans quelques siècles, il tend dès maintenant […], il vise dès à présent à pratiquer ses conceptions dans l’existence journalière, dans les rapports quotidiens avec ses camarades, dans le contact avec ses semblables ne partageant pas ses idées. » L’anarchiste conséquent avec lui-même ne saurait donc différer dans le temps les actes émancipateurs mais il se doit de s’efforcer de vivre autant que possible hors de l’autorité et de l’exploitation, ici et maintenant.
b) La réalisation d’une société anarchiste n’est pas inévitablement liée au succès préalable d’une révolution violente menée par les masses populaires ou prolétariennes. Contrairement aux conceptions du changement social prônées par les anarchistes syndicalistes et insurrectionnels, Armand estimera toujours que, sans transformation préalable des mentalités individuelles, toute tentative de renversement par la force de l’ordre existant était destinée à échouer, même si elle se réclamait des idéaux antiautoritaires : « Un libertaire conscient ne s’attend pas à voir s’établir du jour au lendemain une société telle qu’il la souhaiterait, puisqu’il sait que son avènement dépend de la libération des mentalités humaines. Il n’attend rien ni des bouleversements catastrophiques, ni de l’excitation passagère et irréfléchie des masses, pas plus que des appels aux instincts inférieurs de l’homme. » Par conséquent, les chances de réaliser à l’avenir une société libertaire dépendaient exclusivement « de la formation d’individualités conscientes, réellement décidées à vivre librement sans autres limites que la liberté de vivre d’autrui ». Le rôle de ces « individualités » étant de montrer « déjà dans la société actuelle ce que peuvent accomplir le travail libre et l’entente en commun, par la formation de groupes d’éducation et de solidarité fraternels, de coopératives de production et de consommation de tous genres, de Milieux Libres de toutes sortes, de sociétés ignorant le tien et le mien, d’autant plus assurés de la réussite qu’ils se composeront d’éléments décidés et préparés ». Dans ses textes postérieurs à sa période chrétienne, Armand remplacera les appels au communisme et à la fraternité par la référence à l’égoïsme bien compris des individus mais cela ne changera en rien sa vision « éducationniste-réalisatrice » du changement social à laquelle il restera attaché toute sa vie.
c) Une société anarchiste idéale ne saurait être uniformément réglée sur un modèle préconçu de régime moral, économique ou intellectuel. Tout en défendant inlassablement ses conceptions, Armand se gardera toujours de vouloir imposer à qui que ce soit ses solutions ou ses vues. Cette posture est d’autant plus fondamentale qu’il se fait une idée résolument antidogmatique de ce que pourrait être le fonctionnement d’une société anarchiste. « La solution libertaire – affirmera-t-il dès 1905 – ne saurait imposer de formule définitive ni de voie unique au développement de l’être humain pris individuellement ou collectivement. » Voilà pourquoi, même après qu’il sera devenu individualiste, il continuera à penser que « tout ce que le libertaire peut demander ou exiger des sociétés actuelles ou de celles à venir, c’est qu’elles lui laissent la possibilité de faire l’essai loyal de ses conceptions économiques ou morales à son heure et avec les camarades de son choix. Aux autres de déterminer leur voie d’après les résultats de leur propre expérience ».
Loin des affrontements entre les partisans des solutions communistes, collectivistes et/ou mutuellistes qui déchirent le mouvement anarchiste, ce qui l’intéresse c’est donc qu’une pluralité de solutions alternatives puissent être expérimentées. L’expérience seule pouvant déterminer a posteriori les plus avantageuses pour l’éclosion d’un milieu social favorable à l’épanouissement de toutes les potentialités physiques, intellectuelles et morales des individus.
d) En attendant une hypothétique transformation radicale de la société, les individus conscients peuvent et doivent chercher à se garantir réciproquement une réduction de la souffrance inutile et évitable dans tous les domaines. Dès 1908, Armand affirme l’importance de la camaraderie ou de l’entraide entre individus partageant les mêmes idées en tant que moyens pour s’efforcer d’éliminer la « souffrance évitable ». Même après son tournant individualiste, la pratique de la camaraderie continue à être perçue comme un moyen à disposition des individus « pour se préserver des aléas de l’existence ». Cette pratique, cependant, n’est plus envisagée d’une manière purement sentimentale mais se trouve désormais associée à la mise en place d’un système de garanties mutuelles qu’Armand appelle dans L’Initiation individualiste anarchiste le « garantisme ». D’après cette thèse, il fallait que les individus constituent des associations volontaires de toutes sortes afin de se protéger mutuellement des risques sociaux auxquels ils s’exposaient en voulant vivre pleinement leur vie. Le but de ces associations – qu’elles se présentent sous un aspect coopératif ou mutuelliste – étant de favoriser tout effort « tenté ou accompli par un compagnon ou un groupe de compagnons pour jouir de la vie aussi consciemment et intensément qu’il est possible, ou pour amener à un maximum toujours plus réduit la souffrance, la douleur, les éventualités auxquelles les expose la pratique ou l’expérimentation de leurs opinions, de leurs conceptions de la vie ».
DU MARIAGE CHRÉTIEN À LA CAMARADERIE AMOUREUSE
Parmi les préoccupations récurrentes d’Armand, il faut mentionner la place majeure qu’il finira par accorder au « problème sexuel » ou aux questions concernant ce qu’il appelle la « morale sexuelle ». Dans ce domaine aussi, la pensée d’Armand a évolué. Sur bien des points, son évolution est d’ailleurs surprenante même si elle peut s’expliquer en partie par les vicissitudes de sa vie conjugale et sentimentale.
Lors de sa période salutiste, Armand s’était marié, après quatre ans de fiançailles, avec une femme très attachée aux principes religieux. Peu de temps après leur mariage, il s’aperçut qu’il y avait une profonde incompatibilité entre leurs deux caractères, ce qui se solda par des disputes de plus en plus violentes puis par la séparation des époux. Celle-ci interviendra définitivement en février 1902, après qu’il eut rompu tout rapport avec l’Armée du Salut. D’un commun accord, il fut décidé que la mère s’occuperait de leurs enfants. « Je considère – se justifiera-t-il par la suite – comme répugnante et immorale une cohabitation de ce genre lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’harmonie et de communion de cœur et d’esprit. »
Sa rencontre avec Marie Kugel, une « compagne selon son cœur », va le déterminer en faveur de l’union libre, conception que lui et Marie défendront dans les colonnes de L’Ère nouvelle . Armand, notamment, se défendra avec véhémence de l’accusation proférée contre lui par un certain nombre de chrétiens d’être devenu un « ennemi du mariage légal et permanent » ou de vouloir « poursuivre la destruction de la famille ». Dans la brochure autobiographique datée du 15 août 1904, il est possible de lire sous sa plume l’affirmation suivante : « […] Je considère immoral et anti-libertaire l’accomplissement de l’acte sexuel avec un être dont on n’est pas profondément épris. […] J’espère simplement que l’humanité en viendra un jour à cette conception de l’amour. »
Au moment où il formule publiquement ces confidences, ses positions ont déjà considérablement évolué. Dès 1903, tout en continuant à se réclamer de l’union libre et à vanter l’importance du lien familial, il avait esquissé une première conception purement affinitaire de la famille, « formée sans plan arrêté d’avance, indépendante des liens », pouvant réunir un ou plusieurs couples et dont les membres ne seraient pas tenus d’appliquer une « ligne de conduite morale » unique. Tout comme la réalisation de l’idéal libertaire n’impliquait pas la soumission de tous les membres de la société à un régime économique déterminé, elle « ne saurait exiger non plus une conception morale collective ». Tout en considérant que la famille traditionnelle et le mariage n’avaient pas leur place au sein des colonies communistes, il estimait qu’il n’était pas question de vouloir y appliquer, « en amour surtout », un système quelconque.
On peut faire dater de cette époque sa lutte, dont il ne se départira plus jamais, contre tout préjugé, enseignement ou doctrine visant à imposer, sous n’importe quel prétexte, une forme quelconque de morale sexuelle aux individus. Mais, surtout, il ne tardera pas à se réclamer à son tour de l’« amour libre » ou de la « liberté sexuelle ». Au sein de L’Ère nouvelle, une large place sera faite désormais aux articles en faveur de la pratique de l’amour libre ou qui annoncent la disparition de la famille. Avec la franchise désarmante qui est la sienne, il avouera : « Instinctivement, inconsciemment, j’aspire à la jouissance de la Vie soit dans certaines de ses manifestations, soit dans toutes. »
La maladie de Marie puis sa mort ne feront que le renforcer dans cette nouvelle orientation qui le portera à se faire le chantre de l’amour dans sa dimension non plus exclusivement sentimentale ou affective mais explicitement sexuelle. Dans le numéro du 15 janvier 1906, il signale que L’Ère nouvelle va traiter, « d’une façon plus spéciale que par le passé », du « problème sexuel », question jugée désormais aussi importante que la « question économique ». Dans le numéro suivant, daté de février-mars, il annonce la mort de sa compagne et, en même temps, il fait mention pour la première fois de la « souffrance » que peuvent éprouver des « camarades » « repoussés brutalement par des femmes » pourtant en théorie favorables à l’amour libre. Ces conceptions éparses et fragmentaires seront reprises et systématisées, en 1907, dans un article intitulé « De la liberté sexuelle », aussitôt publié en brochure, où Armand se prononce en faveur de ce qu’il appelle explicitement l’« amour plural ». Il demandait également, pour la liberté sexuelle, le même type de reconnaissance publique que pour la liberté intellectuelle ou économique car il était persuadé « qu’à son développement et à son évolution sont liés non seulement l’accroissement du bonheur individuel et collectif mais encore en partie la disparition de l’état de choses actuel ». Ces idées vont servir de point de départ à une réflexion plus ample dont l’aboutissement sera la rédaction de plusieurs chapitres d’Initiation individualiste anarchiste.
Jusque-là, les propos d’Armand, malgré leur ton plus tranché, ne différaient pas fondamentalement de ceux proférés par d’autres anarchistes partisans de l’amour libre. C’est seulement avec la parution de la revue l’en dehors que ses conceptions en la matière vont subir une radicalisation croissante, ce qui va le conduire à réorienter sa propagande réalisatrice dans un sens beaucoup plus « éthique » qu’économique. Dès le début de l’année 1924, il va se faire le promoteur de la théorie de la « camaraderie amoureuse » selon laquelle il n’y avait rien de répréhensible du point de vue individualiste et anarchiste à pratiquer les « gestes de l’amour » entre camarades, même si on n’éprouvait pas de sentiments amoureux les uns envers les autres.
Accusé de vouloir obliger en quelque sorte les individus à accepter d’avoir des relations sexuelles contre leur gré, Armand répondra à ces objections par un article où il réaffirmait l’idée que l’amour devait être considéré comme synonyme de jouissance sexuelle et que les expériences érotico-sentimentales étaient des manifestations normales de camaraderie entre individus partageant un même idéal. « Nous considérons – écrivait-il – tout et toute camarade comme un amant ou un compagnon, comme une amante ou une compagne possible, en perspective. Nul d’entre nous ne trouve à redire à se voir sollicité en vue d’une expérience amoureuse, quel que soit le ou les camarades qui en fassent la proposition. » L’attirance purement sexuelle, d’ailleurs, n’était pas considérée comme la seule motivation pour avoir des relations sexuelles. D’autres types d’affinités devaient être pris en compte. Tout comme pour Fourier, la nature des attraits qui pouvaient conduire à accepter les avances de l’autre était très diverse. La liberté en fait d’amour consistait à « ne se refuser à aucun des constituantes ou constituants d’un milieu auquel on s’est joint par suite des affinités qu’on y rencontrait : affinités d’ordre intellectuel ou sentimental, de raffinement esthétique ou d’habilité mécanique ». La question de la liberté du choix était donc un faux problème car la pratique de la camaraderie amoureuse, loin de représenter un « renoncement » ou un « sacrifice » pour celui ou celle qui donnait son corps, ne constituait que l’application au domaine particulier des relations sexuelles-affectives des idées contractuelles et associationnistes exposées précédemment dans L’Initiation individualiste anarchiste. La camaraderie amoureuse devait être envisagée, au même titre que les autres formes de camaraderie entre individualistes anarchistes, comme une sorte d’« association volontaire » dont les composants auraient conclu un accord tacite « aux fins de s’épargner mutuellement toute souffrance évitable ». Conformément aux thèses sur le garantisme, la pratique de la camaraderie amoureuse ainsi entendue constituait un autre des moyens par lesquels les individualistes, constamment aux prises avec les « tracasseries, les empiétements, les attaques, les persécutions » du milieu archiste, cherchaient à se protéger, à se secourir et à se réconforter réciproquement.
Fort de cette argumentation, Armand multipliera au cours des années suivantes les prises de position en faveur de la camaraderie amoureuse, thèse à laquelle il consacrera plusieurs brochures dont les principaux développements seront réunis en un seul volume, en 1934, sous le titre La Révolution sexuelle et la camaraderie amoureuse. Si le nombre de redites est important, chaque nouvelle publication lui permet de revenir sur ses arguments pour apporter des nouvelles nuances à sa pensée. Tout comme Proudhon, Armand sera amené à accorder toujours plus d’importance au principe de réciprocité. Mais, tandis que le penseur bisontin se limitait à réclamer que les producteurs se garantissent mutuellement le débouché pour leurs productions, Armand élargissait cette assurance à tout domaine en mesure de faciliter la satisfaction des besoins et des désirs, de quelque nature qu’ils soient. Là où le producteur proudhonien cherchait à se protéger des déconvenues de la concurrence capitaliste en ayant accès à la gratuité du crédit, il proposait d’élargir cette assurance à d’autres types de risques liés aux pratiques monopolisatrices et « propriétaristes » en matière sexuelle. L’objectif était pourtant bel et bien le même : faire en sorte que l’individu (isolé ou associé) ne soit pas broyé par les effets dévastateurs de la libre concurrence en économie de marché. Vu sous cet angle, on pourrait être tenté de voir, dans le fonctionnement d’une telle association établie en vue de se prémunir contre un type particulier de risques « sociaux », l’expression tout d’abord d’une forme de solidarité de type assurantielle. Ceux qui avaient droit à pouvoir bénéficier des prestations de camaraderie amoureuse étaient ceux qui « cotisent », c’est-à-dire qui acceptent les avances sexuelles des autres. Dans certains de ses textes, Armand pousse très loin cette vision des choses au point de comparer les associations de camaraderie amoureuse à des coopératives de production et de consommation de services sexuels.
En fait, derrière ces formulations semblant ravaler les futurs coopérateurs à de simples objets de consommation sexuelle, il renouait avec une des indications les plus fécondes de Fourier : celle du droit à la jouissance pour tous. Il était convaincu qu’un milieu individualiste où il y aurait eu une seule individualité « privée de jouissance ou de consommation » était tout sauf un « milieu de camaraderie ». Par conséquent, il ne pouvait y avoir de discrimination d’aucune sorte entre les membres constituant les coopératives de camaraderie amoureuse. Tous devaient être placés sur un plan de stricte égalité. Ni l’aspect extérieur de ses membres, ni l’âge, ni toute autre considération d’ordre physique ou intellectuel ne pouvait servir de critère pour limiter ou priver un de ses membres des services particuliers que la coopérative se fixait comme but de fournir. Agir autrement aurait été réintroduire sous des formes déguisées le privilège et l’inégalité parmi les contractants. La pratique de la camaraderie amoureuse, par conséquent, impliquait que l’on ne s’arrête pas sur l’« apparence extérieure ».
Mais, surtout, en affirmant le droit pour tous les coopérateurs à une égale jouissance, Armand visait explicitement à empêcher qu’au sein de ces associations ne puissent se reconstituer de nouvelles formes de « monopole » sous couvert de « laisser-faire » dans le domaine des sentiments et des préférences érotiques. La camaraderie amoureuse présentait l’avantage, par rapport à la « loi des cœurs » – défendue par des militants comme Sébastien Faure –, de supprimer « le privilégié de l’apparence – le privilège du beau gosse ou de la coquette, le monopoleur sentimental ou érotique […] ». De même que pour les autres manifestations de la vie individualiste à caractère économique, il s’agissait d’assurer aux contractants non seulement l’« équité au point de départ » mais également le rétablissement, sous certaines conditions, de l’« équité en cours de route », seul moyen d’empêcher que les inégalités, engendrées par la liberté de choix, ne lèsent les individus. Dans un souci d’équité, les associations de camaraderie amoureuse nécessitaient la mise en œuvre d’une solidarité également « verticale » (de ceux qui ont à ceux qui n’ont pas). Une fois accepté le principe de réciprocité, le coopérateur devait être en droit d’espérer pouvoir obtenir plus de services que s’il était resté isolé ou s’il avait dû se plier aux duretés de la libre concurrence. L’idée qu’Armand pouvait se faire de la liberté de l’amour est tout aussi éloignée des conceptions libérales – pour lesquelles les pratiques sexuelles, au même titre que les relations économiques ou intellectuelles, ne doivent faire l’objet d’aucune réglementation – que des conceptions « amour-libristes » défendues par la majorité des libertaires auxquelles il reproche, en faisant la part belle à l’instinct, au caprice ou à la spontanéité, de ne pas garantir les individus contre la souffrance. Sur ce point précis, il se détachait des imitateurs anarchistes de Fourier, pour qui les passions individuelles pouvaient toujours s’accorder au bénéfice de tous, sans se soucier des conséquences négatives que la recherche de la libre satisfaction des passions et des penchants individuels de chacun pouvait entraîner chez les moins bien dotés en ressources sexuelles ou esthétiques.
Et c’est toujours au nom de cette même exigence de camaraderie qu’il refusait de mettre sur le même plan sa conception de la camaraderie amoureuse avec l’« amour libre » pratiqué par la bourgeoisie qu’il qualifie de « caricature ».
LES COMBATS POUR UNE NOUVELLE ÉTHIQUE SEXUELLE
Le garantisme ou le principe de la réciprocité en matière sexuelle ne sont pourtant pas les seuls arguments utilisés. Face à des critiques et à des objections persistantes, Armand sera amené à valoriser la portée « sociale », voire franchement subversive de ses propos. Il insistera en de multiples textes sur l’importance de l’« extension » et de l’« abondance » de la camaraderie amoureuse en tant que moyen pour resserrer les liens parmi les individualistes et rendre possible la pratique d’une camaraderie plus « efficace » mais également « plus effective, moins calculée, moins restreinte ».
En voyant dans la multiplication des relations érotico-sexuelles un des principaux facteurs de création et de renforcement du lien social, il renouait avec une autre des idées les plus fécondes de Fourier pour qui l’assouvissement des passions amoureuses, au même titre que celui de la gourmandise, constituait le socle de son organisation phalanstérienne. Tout comme pour celui-ci l’« attirance sexuelle » est considérée comme un des ressorts essentiels de toute société humaine. Voilà pourquoi il fallait cesser de considérer les questions d’ordre sexuel comme étant secondaires ou subordonnées à celles économiques et politiques. De leur solution, en revanche, dépendait en grande partie la possibilité de créer un milieu social favorable à l’épanouissement des pratiques anarchistes, ce qui le portait à écrire : « Pour exprimer toute ma pensée, la formule révolutionnaire de l’amour libre, c’est le toutes à tous, tous à toutes . »
En défendant la camaraderie amoureuse, Armand ne se bornait pas à faire de la surenchère par rapport aux thèses habituelles en faveur de l’amour libre mais il voulait promouvoir une « éthique amoureuse AUTRE » que celle en vigueur. « […] C’est d’une civilisation de l’amour toute différente que la civilisation actuelle qu’il s’agit », précisait-il. Il s’agissait ni plus ni moins du combat entre deux éthiques sexuelles : l’« ancienne », qui subordonnait la femme à l’homme et légitimait l’exploitation et la domination, et la « nouvelle » qui, ignorant l’exclusivisme en amour, permettait seule de placer la femme sur un pied d’égalité avec l’homme. La propagande en faveur d’une « émancipation sexuelle absolue » ou d’une « liberté de mœurs complète » comportait de ce fait, aux yeux d’Armand, une dimension subversive indéniable car, comme il l’expliquait, « l’amoralisme sexuel – à condition d’être anarchique (c’est pourquoi je dis amoralisme et non immoralisme), c’est-à-dire conçu négativement par rapport à l’État, à la loi, à toute coercition sociale – l’amoralisme sexuel détruit en l’unité humaine des valeurs de servitude comme le vice, la vertu, la pureté, la chasteté, la réserve, la retenue, la fidélité et tant d’autres qui rendent nécessaires l’État ou l’Église dans leur rôle de gardiens ou de professeur de moralité. Là où l’amoralité est courante quant aux relations sexuelles, il n’y a plus besoin de conservateurs des traditions morales, de préservateurs de bonnes mœurs. C’est pourquoi le sexualisme que nous propageons est révolutionnaire ».
La nécessité de promouvoir une éthique sexuelle nouvelle va pousser Armand à s’attaquer d’une manière de plus en plus directe à la famille et aux innombrables préjugés en ce domaine, largement partagés par la plupart des libertaires eux-mêmes.
L’institution familiale, tout spécialement, fait l’objet d’une remise en cause radicale. Armand concentre désormais ses critiques non seulement contre le couple monogame, marié ou union-libriste, mais contre l’idée même de famille dans laquelle il voit « un État en petit » même quand les parents sont anarchistes. Ni le couple ni la famille ne lui paraissent aptes à « développer la conception anarchiste de la vie ». Dans les deux cas, on aboutit à une sorte d’exclusivisme sexuel et affectif destructeur de l’« esprit de sociabilité » sans lequel il ne pourrait y avoir de camaraderie anarchiste : « L’institution de la famille, avec obéissance obligatoire au père ou à la mère, est une image en petit de la société archiste. Le père y représente le législateur et la mère l’éducateur officiel. » Quant au couple, il n’hésite pas à affirmer qu’il est « destructeur d’autonomie individuelle et implique toujours et dans les meilleures conditions sacrifice d’un des éléments à l’autre. Le couple comporte toujours abstention, restriction, refoulement, résignation : il est donc opposé au développement de l’individu ». Certes, il n’exclut pas catégoriquement la possibilité de la part des individus anarchistes d’entretenir des liens familiaux ou affectifs suivis, à condition toutefois que cela n’entraîne pas la formation de couples et de familles « à l’état permanent ». « Il est évident – précisait-il – que la famille ou le couple à l’état passager ou inconstant, c’est-à-dire impliquant passage des enfants d’une famille dans une autre, modification ou échange des éléments constitutifs du couple, cohabitation à plusieurs renouvelée et variable, ne présente plus ces inconvénients. Même lorsqu’un ou deux éléments restent invariables, il y a neutralisation de la tendance au conformisme par l’apparition des éléments nouveaux. » De son côté, il estimait que parmi les individualistes, mis à part le cas de tempéraments particuliers, la tendance générale était d’appliquer le « chacun chez soi » ou encore la cohabitation de durée restreinte, « pratique que facilite la pluralité en amour ». Cette volonté de « casser » la famille et tout ce qui pouvait faciliter sa reconstruction le portait également à refuser d’envisager la satisfaction des besoins sexuels exclusivement par le biais de l’amour en couple, fût-il renouvelé et changeant. Déjà dans L’Initiation individualiste anarchiste, il s’était ainsi prononcé, à côté des couples passagers ou durables, pour des formes de « pluralité simultanée » ou pour des « ménages à plusieurs, polygéniques ou polyandriques ».
Armand n’escamote pas pour autant les problèmes pouvant surgir de la mise en pratique généralisée de ses thèses, notamment en matière de procréation et de prise en charge des enfants. Il revendique pour toute femme « pleine et entière faculté […] de régler à son gré sa fonction maternelle, soit donc d’éviter toute maternité non désirée et d’employer à cette fin toute méthode et tout moyen approprié. – Tutelle exclusive de l’enfant jusqu’à ce qu’il soit en âge de se déterminer pour et par soi-même. Faculté pleine et entière pour la mère de déléguer totalité ou partie de cette tutelle à tout individu – homme ou femme – ou à toute association ». Contrairement à ce que préconisait Tucker, cependant, il refusait de considérer l’enfant comme étant la propriété exclusive de la mère (à titre de production personnelle) avant qu’elle ne renonce au droit de possession sur son produit. Ses préférences allaient plutôt à la formation de groupes d’amour-libristes, partisans de la maternité, qui prendraient en charge les aléas de la procréation. Il insistait également sur la possibilité accordée aux enfants de se défendre de l’emprise de leurs parents. Il reconnaissait à l’enfant, garçon ou fille, « faculté pleine et entière […] d’appel ou de recours à un arbitrage, soit pour demander une modification ou une transformation quelconque de son état de tutelle, soit pour réclamer l’octroi de son émancipation – ou pour tout autre motif –, le choix de l’arbitre ou tout au moins de l’un des arbitres restant dévolu à l’enfant ».
Comme pour tous les anarchistes « réalisateurs », la mise en place de nouveaux rapports sociaux passait inévitablement par l’éducation préalable des individus. La pratique de l’amour libre impliquait que les personnes concernées possèdent un minimum de notions contraceptives ou hygiéniques afin d’éviter des grossesses non désirées ou les maladies vénériennes. Dans ce but, les Éditions de l’en dehors publièrent des brochures consacrées aux moyens pour éviter les maladies sexuellement transmissibles. Armand, toutefois, se gardait bien de multiplier la parution de textes de vulgarisation à caractère plus ou moins scientifique. L’éducation qu’il privilégie est d’abord d’ordre moral, ce qui le porte à s’attaquer en priorité aux « préjugés » les plus largement répandus – y compris dans les milieux d’avant-garde –, à commencer par celui de la jalousie sexuelle et de l’« exclusivisme en amour », assimilés à une « maladie de l’amour ». Ces préjugés représentaient, à ses yeux, l’obstacle le plus important à la réforme de l’éthique sexuelle qu’il préconisait. Le propriétarisme sexuel était d’autant plus pernicieux qu’il provoquait des excès passionnels, accompagnés d’actes de violence, voire de crimes, ce qui légitimait l’action répressive de l’État ou bien le « jeu des sanctions pénales ».
Parmi les autres « préjugés » qu’Armand pointe du doigt, il faut mentionner ceux liés à l’âge. Dans L’Initiation individualiste anarchiste, non seulement il avait affirmé qu’il était tout à fait normal qu’une jeune fille puisse s’« éprendre » d’un homme « parvenu à l’automne de la vie », mais il avait avancé l’idée que dans le domaine de la sexualité ceux qui avaient « beaucoup expérimenté » étaient peut-être plus qualifiés pour « initier les jeunes ». En surenchérissant sur cette idée, il écrira dans les colonnes de l’en dehors qu’aucun individualiste anarchiste ne pouvait être considéré comme étant trop jeune ou trop vieux pour « désirer connaître toutes les jouissances, tous les bonheurs, toutes les sensations ».
L’exigence de promouvoir une nouvelle éthique sexuelle le porte également, au fil des numéros de l’en dehors, à élargir le champ de ses préoccupations et à accorder une place de plus en plus importante à la discussion de thèmes ou de pratiques sexuelles « non conformistes », thèmes quasiment inexistants dans la presse « d’avant-garde » de son temps. Tel est le cas de l’homosexualité, question qu’Armand n’avait pas abordée dans L’Initiation individualiste anarchiste mais à laquelle il finira par consacrer, en 1931, une étude intitulée « L’homosexualité, l’onanisme et les individualistes ». Dans ce texte, il reconnaît le droit aux homosexuels des deux sexes, sans exception, « de s’associer, de publier des journaux, des revues, des livres, pour exposer, défendre leur cas, réunir à leurs groupements les uranistes qui s’ignorent ». Son attitude vis-à-vis de l’« inversion sexuelle » se voulait « dénuée de préjugés, de parti pris », capable de concilier « le point de vue scientifique avec le respect le plus absolu de la liberté individuelle ». Il refuse ainsi de considérer l’homosexuel comme un malade et encore moins comme un dégénéré.
Dénonçant toute forme de « tabous sexuels », il affirme le droit pour chaque individu de disposer de son corps comme il lui plaît et à se livrer à toutes les expériences librement consenties. En abordant la question de la transsexualité, il prend ouvertement position en faveur du droit des individus à changer de sexe s’ils le désirent. Il proclame hautement sa volonté de réhabiliter les plaisirs défendus, les « caresses non conformistes », ce qui le porte à défendre les « non-conformistes sexuels » (lui-même aurait eu des préférences pour le voyeurisme). La plupart de ces prises de position seront réunies dans l’ouvrage La Révolution sexuelle et la camaraderie amoureuse, où un chapitre entier est consacré à la question : « Pourquoi l’État traque-t-il les non-conformistes sexuels ? », tandis qu’un autre porte sur les « fantaisistes sexuels », catégorie dans laquelle il range toute pratique sexuelle hors norme : fétichiste, sadomasochiste ou autre.
Pourtant, cette « recherche voluptueuse » dans le domaine des relations sexuelles ne pouvait être considérée comme légitime qu’à condition que les résultats de ces pratiques ne privent celui qui les commettait de son « autocontrôle » ou n’entament sa « personnalité ». Il s’agit là d’une restriction de taille qui le porte à écrire : « […] L’essentiel pour nous est que [par] la jouissance éprouvée, le plaisir ressenti, l’être se retrouve en pleine possession de son individualité. Peu importe alors comment le plaisir est amené ou créé, pourvu qu’il y ait plaisir – plaisir mutuel, plaisir isolé ou associé, plaisir obtenu sans contrainte ni tromperie, plaisir soumis à la volonté de celui ou de ceux qui le recherchent, le réalisent, le raffinent, le compliquent même. Si les moyens de jouissance dénoncés comme vicieux, exécrables, non conformistes, hors nature, ne diminuent pas celui ou ceux qui s’en servent ou en profitent, ils sont NORMAUX : sinon ils sont anormaux . » Armand, tout en affirmant que chaque individu avait le droit d’assouvir comme il l’entendait ses penchants sexuels quels qu’ils soient, prend toujours bien soin de préciser que cela n’était possible que si plusieurs conditions étaient réunies simultanément : « qu’il n’y ait ni violence, ni fraude, ni cruauté, ni dol » ; que, « pour trouver des compagnons de pratique, [les individus] ne recourent qu’à l’invite ou à la publicité, qu’à la persuasion ou au graphisme verbal ou figuré, et ne s’adressent qu’à des personnes en état de les comprendre » ; que cela ne pouvait concerner qu’« une personne parvenue à l’âge où elle est capable de passer contrat, de disposer (dans des buts sexuels ou érotiques) comme il lui plaît de tout ou partie de son corps ».
LES TENTATIVES DE MISE EN PRATIQUE DES THÈSES SUR LA CAMARADERIE AMOUREUSE ET LEUR ÉCHEC
Ces combats en faveur du sexualisme révolutionnaire étaient conçus comme un moyen d’attaque contre les structures autoritaires de la société. Mais, surtout, Armand était profondément convaincu que les réalisations pratiques qui découlaient de sa conception de la liberté de l’amour présentaient l’énorme avantage, par rapport à d’autres types de réalisations alternatives, de pouvoir être immédiatement « expérimentées » entre individus partageant les mêmes convictions, sans besoin d’être remises au lendemain de la révolution.
Passant outre les nombreuses critiques que ses thèses sur la camaraderie amoureuse avaient soulevées, il publie dans l’en dehors, en juin 1925, les statuts d’une association de « camaraderie pratique » appelée « les Compagnons de l’en dehors ». Ces statuts, prévus pour une durée initiale de cinq ans, visaient la formation d’un milieu composé d’éléments « sélectionnés » en fonction de l’intérêt qu’ils portaient aux thèses des Compagnons de l’en dehors. Ainsi qu’il était indiqué dans l’article 2, le but avoué d’un tel milieu était « de faciliter la fréquentation […], de resserrer les liens de camaraderie » et de « faire un effort en vue de la satisfaction des besoins et des désirs de ses constituants, de quelque nature qu’ils soient ». Encore plus directement, l’article 7 précisait qu’en matière sexuelle le milieu préconisait, outre le combat contre la jalousie, « que les rapports amoureux entre ses constituants et constituantes soient aussi libres, aussi variables, aussi multiples que le sont ou devraient l’être leurs rapports intellectuels et éthiques ». Le caractère hétérosexuel de cette association n’est pas explicitement formulé mais l’article 10 prévoyait que le nombre de femmes devait être tendanciellement égal à celui des hommes. Une cotisation annuelle était prévue ainsi que l’édition de cartes-quittance qui devaient servir de passeport aux compagnons se déplaçant en France ou à l’étranger et se rendant visite mutuellement. Il était également prévu que des listes de noms de compagnons et de compagnes soient distribuées à ceux en ayant fait la demande. Si le but était un « désir de fréquentation », le demandeur devait prévenir les personnes concernées huit jours avant la visite, « en joignant un timbre pour la réponse ». Les personnes sollicitées ne pouvaient pas se dérober à de telles demandes et devaient y répondre dans les quarante-huit heures. Les seules causes de refus acceptées étaient l’absence, la maladie et les « besoins urgents » de la propagande en faveur des thèses de l’en dehors, mais la durée de ces visites était limitée à douze heures en ville et à vingt-quatre heures à la campagne (article 25). Cet article prévoyait aussi que le compagnon de l’en dehors devait se présenter muni de sa carte-quittance, ce qui impliquait qu’il serait « reçu chaleureusement, affectueusement, que l’hospitalité la plus large lui [serait] offerte », y compris le gîte et le couvert, selon les possibilités de celui qui recevait. Entre chaque visite, toutefois, il devait s’écouler au moins un intervalle de quarante jours. Il n’y avait pas officiellement d’exclusion mais la carte d’adhésion pouvait ne pas être renouvelée pendant deux années consécutives lorsque son titulaire avait pris part à une polémique d’ordre personnel en public ou commis une indiscrétion causant un préjudice à d’autres membres du milieu. Elle pouvait aussi être annulée définitivement lorsqu’il avait été « dûment établi » que son titulaire avait utilisé la violence physique, abusé de la confiance ou pratiqué la prostitution avec un des membres du milieu (article 37). Un « compagnon » était, enfin, considéré comme démissionnaire s’il avait laissé sans réponse valable un « avertissement répété de visite » ou même une demande « renouvelée » de renseignement et d’information (article 38).
Ces statuts, on le voit, abondaient de détails tatillons en vue de préserver l’autonomie, la liberté individuelle voire l’anonymat de chacun des contractants tout en cherchant à éviter qu’il y ait dérobade de dernière minute à propos de la mise en pratique effective de la camaraderie, y compris à caractère amoureux. Le tout cependant aboutissait à enfermer les relations interindividuelles dans un cadre fort rigide, voire carrément bureaucratique, entaché de juridisme, qui contrastait avec les intentions affichées du milieu visant l’épanouissement de formes de camaraderie les plus libres et les plus complètes. Les modalités de fonctionnement interne des compagnons de l’en dehors restaient, en outre, passablement obscures. Aucune précision par exemple n’était fournie sur les causes qui pouvaient motiver l’ajournement d’une demande d’adhésion. Si les cas d’exclusion étaient mieux indiqués, les statuts oubliaient de dire qui prenait la décision finale ou comment les compagnons allaient s’y prendre en cas de contestation de la décision. Toute demande de renseignement et d’adhésion, enfin, devait être envoyée à l’adresse d’Armand, le seul maître d’œuvre du projet, à la fois l’instigateur et l’animateur d’après des critères qu’il avait lui-même définis et auxquels il n’avait nullement l’intention de renoncer. Afin d’éviter de possibles contestations ultérieures, l’article 3 des statuts précisait d’une manière très claire que le milieu des Compagnons de l’en dehors était « une initiative individuelle, conçue et réalisée de la même façon que le journal l’en dehors ».
Armand prévoyait que cette association se serait constituée dès qu’il y aurait eu vingt-cinq participants. Espérant atteindre très rapidement ce nombre, il avait fixé ses débuts officiels pour le 15 octobre 1925. Les sympathisants pourtant ne semblent pas s’être bousculés, comme l’attestent les maigres informations qu’il est possible de grappiller dans l’en dehors. Le numéro de fin avril 1926 fait état d’une 33e adhésion aux Compagnons de l’en dehors, les effectifs étant répartis entre la France, l’Allemagne, les États-Unis, le Brésil, la Suisse, l’Argentine et le Maroc, ce qui laisse supposer que le nombre des membres pour la France ne devait pas dépasser, à ce moment-là, la vingtaine d’individus. Ces résultats plus que mitigés, pourtant, ne semblent pas avoir découragé Armand outre mesure puisque, devant la quasi-stagnation des effectifs des Compagnons de l’en dehors, il riposte par la multiplication de ses initiatives « réalisatrices ». Fin mai 1926, il donne naissance à une association de combat « contre la jalousie » destinée exclusivement à la diffusion de ses thèses en matière de camaraderie amoureuse. Pour adhérer à ce nouveau groupement, appelé « Association internationale de combat contre la jalousie sexuelle et l’exclusivisme en amour » (AICCJSEA), il suffisait d’être abonné à l’en dehors ou de prouver qu’on était un lecteur assidu en présentant les en-têtes des dix derniers numéros. En mars 1927, c’est au tour du « Club Atlantis » d’être créé, présenté dans l’en dehors comme un « groupe de réalisation sélectionné » réservé aux abonnés de la région parisienne. Ses critères d’adhésion ainsi que son but étaient des plus vagues. Il était néanmoins indiqué qu’il s’adressait aux personnes « pleinement d’accord avec certaines des revendications proposées dans ce journal ». Il sera précisé ultérieurement que les informations concernant le Club Atlantis étaient fournies verbalement. En revanche, la liste des membres de l’AICCJSEA était imprimée et transmise à chaque membre.
En dépit de cet activisme, les résultats restèrent des plus médiocres. Le nombre d’adhérents aux Compagnons de l’en dehors ne progressa guère d’une manière significative. Un an à peine après son lancement, le problème de la faiblesse du recrutement en général, et celui du recrutement féminin en particulier, est ouvertement porté à connaissance des lecteurs de l’en dehors qui s’interrogent sur les moyens d’y remédier. L’insuffisance des adhésions féminines y était qualifiée comme étant « vraiment trop choquante » pour une association préconisant la pluralité de l’amour. La reconnaissance de l’échec sera patente lorsque, devant le nombre infime de compagnes, la décision est prise de suspendre les adhésions masculines sauf si celles-ci se produisaient « parallèlement à une candidature féminine ».
Les problèmes de fonctionnement rencontrés par les Compagnons de l’en dehors, mis à part l’« abstention de l’élément féminin », étaient en fait essentiellement de deux ordres : d’une part, le refus d’un certain nombre de compagnons de se plier aux dispositions trop rigides prévues par les statuts (ce qu’il appelle le « caprice ») ; d’autre part, la tendance à la reconstruction du couple au sein même de cette association. Armand, pourtant, ne manifestera pas la moindre intention d’amender son projet ou de lui donner un fonctionnement moins sectaire. Bien au contraire, devant la multiplication des critiques, il réagit en réaffirmant le bien-fondé de ses options et en poursuivant son œuvre réalisatrice. Ainsi, à côté des associations précédentes, un nouveau groupement verra officiellement le jour, « les Amis de l’en dehors », chargé d’assurer le soutien financier et la diffusion du journal, mais qui devait servir également à recruter et à sélectionner les sympathisants pour les autres essais.
En dépit de sa ténacité, les résultats ne s’améliorèrent guère au cours des années suivantes. En septembre 1931, les Compagnons de l’en dehors revendiquent une 71e adhésion, puis une 72e en juillet 1932. Rien de bien considérable, toutefois, si l’on tient compte des démissions dont il est possible de trouver des traces dans les colonnes de l’en dehors. Quant au défaut de recrutement de l’élément féminin, il reste toujours aussi criant. Mais, surtout, Armand va renforcer au fil des années le caractère de plus en plus sectaire de ces associations, présentées désormais comme le « prolongement » direct de ses activités et fondées sur le principe de l’« animateur unique », à savoir Armand lui-même. En février 1930, parmi les modifications apportées aux statuts des Compagnons de l’en dehors pour la période 1931-1935, il était clairement spécifié par le nouvel article 3 que « le Milieu peut et doit être considéré comme une union des amis personnels de son animateur ». Devenu meneur d’une œuvre strictement personnelle, il pouvait candidement affirmer : « Il est convenu d’avance que j’arbitre nécessairement les conflits où mon intervention serait nécessaire ou demandée. » Enfin, non content de revendiquer pour lui le rôle fort enviable de juge et arbitre, il crée, en avril 1934, afin de pouvoir mieux sélectionner les adhérents potentiels et écarter les « fumistes » ou les « farceurs », le statut de stagiaire pour les postulants, dont la durée n’était pas fixée à l’avance. Comment s’étonner que ces organisations n’aient jamais pu prendre leur envol ? La tentative d’Armand semble d’ailleurs péricliter au fil du temps. En janvier 1936, une 186e adhésion à l’AICCJSEA est signalée mais, à partir de mai 1936, les annonces pour les Compagnons de l’en dehors disparaissent ainsi que celles pour l’AICCJSEA. Les deux associations semblent avoir fusionné pour donner naissance aux « Compagnons du combat contre la jalousie et pour une nouvelle éthique sexuelle ».
Encore dans le numéro d’août-septembre 1939, avant que le conflit mondial n’oblige Armand à mettre fin à ses activités, il est fait état d’une 199e adhésion à ses associations. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le bilan d’ensemble de ces initiatives reste des plus mitigé. Non seulement le nombre de personnes concernées directement par ses associations demeurera toujours fort limité, mais les tentatives de mise en pratique de la camaraderie amoureuse ne furent nullement bien concluantes. Ces associations ont-elles d’ailleurs jamais véritablement fonctionné, ne fût-ce que sur une très petite échelle ? Rien n’est moins sûr. Nous avons pu retrouver une liste nominative, imprimée par Armand, des membres des Compagnons de l’en dehors au 15 septembre 1931, sur laquelle ne figurent que dix-sept noms, dont huit seulement habitant en France métropolitaine. D’après leur prénom, en outre, ce milieu de camaraderie amoureuse semble n’avoir compté à ce moment-là qu’une seule fille. La Liste générale des membres de nos diverses associations et de nos abonnés multiples – datée du 15 avril 1933 et révisée le 31 août 1933 – fait état toujours d’une vingtaine de Compagnons de l’en dehors dont un seul porte avec certitude un prénom féminin. Certes, le nombre de personnes mentionnées comme étant affiliées à l’AICCJSEA ou aux Amis de l’en dehors est nettement plus élevé, de cent cinquante environ. On est bien loin, pourtant, des rêves un peu fous d’Armand affirmant que seule l’application à l’échelle mondiale de la pratique de la camaraderie amoureuse aurait pu permettre de lutter efficacement contre la montée des dictatures et du totalitarisme.
Une des causes majeures de cet échec, pourtant, tient moins au caractère novateur ou excessif de son entreprise qu’à la démarche suivie par Armand lui-même. Refusant d’envisager ces réalisations autrement que comme étant l’émanation directe de son bon vouloir, il va édicter des règlements plus minutieux les uns que les autres dans le seul but de pouvoir en garder la maîtrise. Mais, en agissant de la sorte, en refusant de voir ses initiatives évoluer, en voulant les enfermer dans un cadre trop rigide, il tuait à proprement parler ce qu’il pouvait y avoir de véritablement subversif dans sa démarche. À l’épreuve des faits, ses grandes envolées à propos de l’élargissement des liens de camaraderie par la pratique de la camaraderie amoureuse se révélaient être de petits calculs d’épicier voulant rester maître dans sa propre maison et cherchant à profiter d’abord pour lui-même des avantages hypothétiques qu’il envisageait pour les autres.
PORTÉE ET LIMITE DES THÈSES D’ARMAND
Que peut-on penser, dans ces conditions, des thèses d’Armand ? Il est facile de pointer aussi bien ses contradictions que ses faiblesses théoriques.
Sur le plan de sa vie privée, tout d’abord, cet ennemi de la famille et de la cohabitation se remariera, le 4 avril 1911, avec Denise Rougeault, avec qui il vécut jusqu’à sa mort en 1962, sans que l’on sache exactement quel type de relations ce vieux couple a pu entretenir pendant près d’un demi-siècle. Il se montrera toujours particulièrement discret sur sa vie personnelle en général et sur sa vie familiale en particulier. Ixigrec (pseudonyme de Robert Collino), dans l’ouvrage collectif consacré à Armand après son décès, dira simplement d’elle qu’elle avait compris admirablement la « nature très particulière de son ami » et que le qualificatif de « sainte » serait celui que la définirait le mieux.
Nombre de ses prises de position théoriques apparaissent dictées par des préoccupations purement personnelles. Certes, pour un personnage affichant ostensiblement ses convictions individualistes, cette manière de procéder n’est en rien scandaleuse mais elle amoindrit considérablement la portée de ses propos. Les tirades contre les souffrances engendrées par le refus des avances sexuelles de la part d’un compagnon pourtant estimé semblent taillées sur mesure pour convaincre les camarades de sexe féminin d’accepter d’avoir des relations sexuelles avec lui. Même chose en ce qui concerne ses envolées contre la tyrannie de l’apparence ou bien contre le préjugé de l’âge. Il est bon de rappeler qu’au moment où Armand se lance dans sa croisade en faveur du sexualisme révolutionnaire, il a déjà plus de 50 ans et qu’il n’a rien d’un Apollon. Derrière ses affirmations selon lesquelles on n’est jamais trop jeune ou trop vieux pour rechercher le plaisir sexuel, il est facile de déceler une sorte de plaidoirie pro domo. Quant à sa manière de présenter l’homosexualité, elle est explicitement conditionnée par ses préférences hétérosexuelles affichées, ce qui lui interdit de faire preuve d’une grande originalité.
En reprenant à son compte le discours médical dominant de l’époque, il continue à considérer l’homosexualité (masculine ou féminine) comme une forme d’« anomalie sexuelle », un « phénomène congénital (et non acquis) dans la plupart des cas d’inversion vraie » qu’il était inutile de vouloir réprimer mais qui ne se situait pas moins en marge de la normalité. Ainsi, tout en défendant avec courage le combat en faveur de la dépénalisation de l’homosexualité dans les pays anglo-saxons et germaniques, il se déclarait excédé par les « productions littéraires » de « certains invertis sexuels – et il y en a trop de ceux-là » qui « dépassent la mesure en affirmant sur un mode dithyrambique que l’amour homosexuel est supérieur à l’amour normal, hétérosexuel ». N’oublions pas, enfin, que la camaraderie amoureuse telle qu’il cherche à la mettre en pratique ne concerne que des individus de sexe opposé, le « tous à toutes, toutes à tous » ne prenant jamais en compte la possibilité du « tous à tous et toutes à toutes ». Or il serait facile de montrer en utilisant ses propres arguments que, en restreignant les formes de camaraderie amoureuse aux relations hétérosexuelles, il limitait considérablement l’extension des liens de camaraderie tout court. Il y a là, sans doute, une des principales failles du raisonnement d’Armand qui, apparemment, n’était guère disposé à s’engager dans des expériences qui soient à la fois d’amour plural, bisexuels ou homosexuelles. Conscient du caractère ambigu de ses propos, il finira par préciser de lui-même sa pensée sur ce point. Dans Notre individualisme, le résumé de ses thèses qu’il publie en 1937, il mentionne clairement parmi les revendications individualistes la constitution d’associations volontaires aux fins purement sexuelles pouvant regrouper selon les tempéraments non seulement des hétérosexuels mais des homosexuels, des bisexuels ou des « unions mixtes ».
La limite principale de ses thèses réside, toutefois, dans la manière elle-même de concevoir la pratique de l’amour libre ou de la camaraderie amoureuse qui ne reflète que le strict point de vue masculin. Dans les textes d’Armand, on croule sous les injonctions faites aux camarades de sexe féminin pour qu’elles s’émancipent en acceptant les avances des mâles mais il n’est presque jamais question d’une remise en cause des rôles masculins et féminins, ou même tout simplement de la division sexuelle du travail dans la société et dans le cadre des tâches ménagères. On peut, dès lors, se demander légitimement quel crédit accorder à ses tirades en faveur de l’amour libre. Comment ne pas être tenté d’y voir une nouvelle ruse des hommes pour profiter d’une libéralisation des mœurs sans réelle contrepartie dans d’autres domaines ?
Ces limites ne sont pas exclusivement celles d’Armand mais également de la très grande majorité de ceux qui, au sein des mouvements libertaires et socialistes des XIXe et XXe siècles, ont vu dans la libération sexuelle un moyen pour transformer les relations de domination et favoriser l’émancipation de la femme. Certes, il ne s’agit pas de minimiser la portée radicale des propos de tous ces militants qui, avant même 1914, avaient affirmé la nécessité de lier le combat émancipateur sur le terrain économique à celui pour la suppression du patriarcat. Le nombre considérable d’articles de journaux ou d’imprimés consacrés aux problèmes du mariage, de l’amour libre, de la maîtrise de la fécondité et de la sexualité parle de lui-même. Il faut mettre indiscutablement à l’actif des anarchistes toutes tendances confondues, d’une part, le refus du « deux poids, deux mesures » en matière de morale sexuelle et, d’autre part, les luttes en faveur de la contraception et de l’avortement visant à reconnaître la maîtrise pleine et entière des femmes sur leur corps et leur sexualité. Pourtant, ces types de propagande ne feront jamais l’unanimité parmi les libertaires. Si chez Bakounine la nécessité de supprimer la famille patriarcale constitue un des articles principaux de son programme anarchiste, Pierre Kropotkine ou Jean Grave feront toujours preuve d’une grande réserve vis-à-vis de questions comme celles du néomalthusianisme ou de l’amour libre. Même une militante néomalthusienne comme Jeanne Humbert, qui avait été emprisonnée longuement pour sa propagande en faveur de l’avortement, pouvait avouer publiquement ses craintes que la pratique de l’amour libre n’entraîne un déchaînement incontrôlé des appétits sexuels de la femme. Dans ce domaine, les déclarations de principe sont loin d’être toujours corroborées par une pratique conséquente, y compris chez les militants éducationnistes-réalisateurs. La faible participation de l’élément féminin aux combats libérateurs, la place somme toute subordonnée, voire marginale, occupée par les femmes au sein du mouvement libertaire ou bien l’incapacité à se débarrasser de la division des rôles traditionnels masculins et féminins constituent autant d’indices des difficultés récurrentes à faire entrer dans les faits les intentions émancipatrices des anarchistes, y compris lors des différentes tentatives de création de milieux libres.
Les thèses d’Armand ne tranchent pas moins par leur radicalité sur celles de tous les autres libertaires français. Un de ses grands mérites aura été de ne pas avoir hésité à pointer du doigt quelques-unes des inconséquences et des contradictions les plus flagrantes des anarchistes traditionnels, très peu disposés à se remettre en cause dans leur vie privée ou dans leurs relations de couple en attendant le « grand soir ». Il revient en de multiples circonstances sur ce qu’il appelle le « tartufisme anarchiste », les préjugés ou les partis pris de ces « purs » qui, à court d’arguments, le traitaient de pornographe : « Je n’y insisterai jamais trop. La grande majorité des lecteurs de feuilles d’avant-garde, des membres des partis révolutionnaires n’ont rien à envier aux bourgeois . » Poursuivant sa contre-attaque, il l’absence de l’élément féminin au sein des groupements anarchistes traditionnels, qu’il explique par les inconséquences du comportement des anarchistes-hommes vis-à-vis des femmes en général et de leurs compagnes en particulier. « Le plus grand nombre des anarchistes-hommes se conduisent dans leur ménage comme le premier archiste venu », affirmait-il, lapidaire. Nombre de « compagnons » continuaient, à ses yeux, à considérer la personne avec qui ils cohabitaient comme « leur propriété », « un outil de production, machine à produire du plaisir sexuel, du travail ménager, un supplément de ressources » dont ils pouvaient, tout comme n’importe quel exploiteur, espérer tirer profit. De tels « anarchistes », faisait-il remarquer non sans humour, ne voyaient pas d’inconvénients à se mettre en ménage avec une compagne aux idées opposées aux leurs, à condition que celle-ci fasse bien la cuisine ou lave et repasse le linge « à merveille ».
Également à son honneur est son engagement en faveur de la reconnaissance des droits des homosexuels des deux sexes à pouvoir vivre librement leur sexualité sans aucune forme d’ostracisme. Signalons également la dénonciation, dans les colonnes de l’en dehors, des mesures antihomosexuelles adoptées dans l’Allemagne hitlérienne. Ces prises de position sont d’autant plus significatives que la question homosexuelle est alors ignorée ou passée sous silence par les milieux libertaires et radicaux. Le refus d’un auteur comme Reich de considérer l’homosexualité comme une pratique sexuelle « normale » est là pour l’attester. À notre connaissance, la brochure d’Armand de 1931 est la seule traitant explicitement cette question à avoir été publiée par les anarchistes en France avant la Seconde Guerre mondiale. Et, même par la suite, ce thème restera largement tabou avant le grand tournant de Mai 68.
En définitive, le principal apport théorique d’Armand aura été d’avoir clairement affirmé que la solution de la question sociale ne pouvait pas être dissociée de la solution de la question sexuelle, ce qui nécessitait d’élargir le combat émancipateur traditionnel des militants socialistes et ouvriers presque exclusivement tourné vers les luttes à caractère économique. Le partage équitable des biens ou la suppression du salariat ne pouvaient pas être considérés comme des réformes suffisantes pour garantir la mise en place d’une société débarrassée de toute forme d’autoritarisme. Une société égalitaire économiquement pouvait se révéler sexuellement répressive. En insistant sur la nécessité d’une refonte totale des relations des individus des deux sexes, en outre, il renouait indiscutablement – bien que son nom soit rarement cité – avec la radicalité d’un auteur comme Fourier pour qui la construction d’un « nouveau monde industriel et sociétaire » allait de pair avec celle d’un « nouveau monde amoureux ». Armand, toutefois, ne puisait pas ses références exclusivement dans le passé. Il mettra à profit sa connaissance de plusieurs langues occidentales, dont l’anglais et l’allemand, pour collecter inlassablement dans la presse internationale les informations qui pouvaient intéresser ses lecteurs ou qui permettaient de corroborer, même partiellement, ses thèses ; tel est le cas de Wilhelm Reich et d’Alexandra Kollontaï, deux auteurs avec qui il partage bon nombre de préoccupations radicales en matière de sexualité.
LES COMBATS D’ARMAND SONT-ILS DEVENUS OBSOLÈTES ?
En dépit des limites soulignées, la démarche novatrice d’Armand pour son époque ne fait pas de doute. Ce qui faisait sa force et son intérêt, c’est qu’il était porteur d’exigences en matière d’émancipation sexuelle qui allaient bien au-delà des préoccupations des cercles militants. Tout comme chez d’autres penseurs radicaux partisans de la libération sexuelle, tels Reich ou plus près de nous Marcuse, ses thèses annoncent tout autant qu’elles préparent le profond processus de démocratisation de la vie privée encore actuellement en cours au sein des sociétés occidentales.
Depuis la rupture intervenue au cours des années 1960, il est difficile de contester le fait qu’un véritable bouleversement dans le domaine des relations sexuelles ait bel et bien eu lieu. La libération sexuelle n’est pas qu’une illusion d’optique ou un thème marketing qui fait vendre. Toutes les enquêtes disponibles, malgré leurs limites, le prouvent. L’accroissement de la permissivité en ce domaine ne saurait être envisagé exclusivement comme une fausse libération conduisant à ce que Marcuse appelait la « désublimation répressive ». Derrière l’indéniable libéralisation des mœurs ne se cache pas non plus une sorte d’énième ruse du pouvoir ou l’émergence d’un nouveau discours normatif. Sur ce point, Anthony Giddens a raison de reprocher à Foucault, Reich ou Marcuse de voir dans cette plus grande libéralisation des mœurs un nouveau phénomène de pouvoir et non pas également un « moyen d’émancipation » pour les individus.
Les changements qui se sont produits constituent un progrès indiscutable qui a permis une plus grande maîtrise des individus sur leur vie et sur leur corps. Ceux-ci n’ont pas entraîné exclusivement l’élimination d’un certain nombre d’interdits mais ils ont conduit un nombre croissant de personnes à affirmer leur autonomie dans le domaine sexuel. Tout comme le souhaitait Armand, la quête de la recherche de la satisfaction sexuelle aussi bien chez l’homme que chez la femme s’est accompagnée d’une plus grande affirmation de soi ainsi que d’une plus grande capacité à définir des normes personnelles dans le domaine de sa vie privée, qu’il s’agisse de la famille, du couple ou des relations interindividuelles. En ce sens, il est possible d’affirmer que les transformations récentes de l’intimité vont ouvertement dans le sens de l’émancipation de l’individu préconisée par Armand mais aussi par les anarchistes en général dont les objectifs émancipateurs coïncident en ce domaine avec ceux de la modernité avancée. Le type idéal de la « relation pure » analysée par un auteur comme Giddens – c’est-à-dire une relation sociale qui est entamée par elle-même ou pour ce qu’un individu peut espérer tirer de son association avec un autre – présente plus d’une analogie avec le refus de toute norme imposée ou permanente dans les relations interindividuelles chez Armand. Force est de constater, enfin, que le choix des moyens éducationnistes-réalisateurs, visant d’abord à changer les mentalités en s’attaquant par la pratique aux différents types de préjugés en matière de sexualité, s’est montré à la longue bien plus payant que celui prôné par les insurrectionnels pour qui aucun changement en profondeur n’était possible sans une révolution politique et sociale. Les évolutions récentes ont montré, en tout cas, que des transformations majeures conduisant à une démocratisation toujours plus grande de la vie privée étaient possibles sans le préalable d’une rupture révolutionnaire de ce type. Sur ce point, d’ailleurs, on ne peut qu’être frappés une nouvelle fois par la similitude existant entre les positions d’Armand et les analyses de Giddens.
Et pourtant, comment ne pas reconnaître que les conséquences radicales escomptées tant par Armand que par d’autres penseurs tels Reich ou Marcuse ne se sont pas produites ? Ce constat invalide-t-il pour autant l’« hypothèse répressive » selon laquelle l’exercice du pouvoir à l’époque moderne et contemporaine s’accompagnerait immanquablement d’une répression de la sexualité ?
La réponse est loin d’être évidente.
Certes, il faut reconnaître que la grande faiblesse de tous les penseurs de la radicalité sexuelle – y compris Armand – aura été de rester rivés à l’idée simpliste que la sexualité était fondamentalement un phénomène « naturel » qu’il suffirait de désentraver pour que les autres formes de dépendance et de soumission soient elles aussi rejetées. L’importance accordée aux pratiques naturistes est là pour l’attester. Il existe, d’ailleurs, sur ce point une identité très forte entre l’idée que les anarchistes pouvaient se faire d’une sexualité libérée – telle qu’elle apparaît dans les illustrations de certaines de leurs publications, où l’on voit couramment des filles nues et joyeuses au milieu de la nature – et celle « moderne » véhiculée, par exemple, dans le roman de D. H. Lawrence, L’Amant de lady Chatterley, où le refus des conventions sociales est là aussi illustré par une scène où les deux amants rejettent leurs habits pour courir librement dans les bois. Marcuse lui-même, dans L’Homme unidimensionnel, a pu opposer « le fait de faire l’amour dans un pré avec celui de faire l’amour dans une automobile ». Or l’expérience des quarante dernières années a montré que les sociétés capitalistes avancées pouvaient parfaitement s’accommoder de formes croissantes de permissivité en matière de relations sexuelles (y compris dans les bois !) ou dans le domaine vestimentaire sans que cela entraîne une remise en cause véritable des autres formes de domination. Les revendications de l’individu contemporain d’une sexualité plus épanouie ne sont pas, en soi, antinomiques avec une société où le lien marchand a tendance à l’emporter dans tous les domaines de la vie sociale.
Nous pensons, toutefois, que les revendications d’Armand ne sont pas pour autant devenues obsolètes.
D’une part, il ne faut pas surestimer outre mesure les transformations intervenues au niveau des comportements sexuels et des relations de couple. La relation pure décrite par Giddens ne constitue, à l’heure actuelle, qu’une exception concernant un nombre limité d’individus et certes par la majorité de la population des pays occidentaux. Les familles, bien que recomposées, ne restent pas moins des familles, et la cohabitation stable la norme de la vie de couple. Bien des droits reconnaissant la maîtrise des femmes sur leur corps et leur sexualité, comme par exemple le droit à l’avortement, ne sont toujours pas généralisés et sont périodiquement menacés. Même constat pour les droits des homosexuels. Ces limites sont d’autant plus faciles à dresser que les inégalités et les contraintes sociales pesant sur les individus n’ont nullement disparu, comme par enchantement, des sociétés de la modernité avancée. Les relations de pouvoir au sein de la famille et du couple demeurent, tout comme l’existence d’inégalités économiques entre hommes et femmes, ce qui réduit d’autant la possibilité pour les individus des deux sexes de faire preuve d’autonomie et de réflexivité dans leur vie privée. Nous sommes encore loin, en tout cas, de cette démocratisation radicale de l’intimité préconisée par Armand.
D’autre part, l’erreur principale qu’il faut éviter de commettre est de confondre libéralisation avec déréglementation. Rappelons qu’Armand, tout comme Fourier avant lui, ne se limitait pas à préconiser la suppression de toute forme d’entrave aux pratiques sexuelles mais affirmait la nécessité d’élaborer conjointement une morale autre, ainsi que des mécanismes sociaux de garantie mutuelle pour harmoniser les passions et éviter que la vie privée elle-même ne soit entièrement soumise aux injonctions des lois du marché. Or, dans ce domaine, presque tout reste encore à élaborer. Hier comme aujourd’hui, ce qui fait défaut, c’est l’existence d’une éthique sexuelle qui serait celle d’un homme libre dans l’exercice de sa liberté.
Contre les assimilations douteuses de tous ceux qui confondent « libertaire » avec « libéral », il est bon de rappeler qu’une société anarchiste ne conduit pas à une sorte de permissivité généralisée mais qu’elle repose sur l’intériorisation de normes et de contraintes très fortes sans quoi il serait impossible de vivre longtemps « sans dieu ni maître ». L’absence de lois, au sens précis du terme – c’est-à-dire de dispositions votées par une assemblée législative, ayant un caractère obligatoire pour l’ensemble d’un pays et appliquée par un pouvoir politique étatique placé au-dessus des citoyens –, ou bien la reconnaissance pour chaque individu du droit imprescriptible de vivre sa vie comme il l’entend, n’implique nullement l’absence de règles ou de normes collectives. Le refus d’organes spécialisés de répression de type étatique ne saurait justifier en rien une sorte de laisser-faire généralisé. Si l’anarchisme reconnaît à tout individu le droit de ne pas se conformer aux normes majoritaires en vigueur dans une société à un moment donné – y compris au point de vue sexuel –, ce droit n’est valable que dans la mesure où il est compatible avec le maintien des principes qui rendent possible le fonctionnement de l’organisation anarchiste elle-même. Si les anarchistes ont fait le pari de la liberté, c’est parce qu’ils voient dans ses manifestations un principe créateur de solidarité. Non seulement dans une société anarchiste on ne tolérerait pas des pratiques qui porteraient directement atteinte à la liberté de tous, mais des comportements aujourd’hui encore socialement tolérés – comme par exemple la tenue de propos sexistes et homophobes ou le recours à la prostitution – seraient proscrits et conduiraient ceux qui les pratiquent à des formes plus ou moins marquées de mise à l’écart ou de boycott.
En conclusion, si l’affirmation de la recherche du plaisir sexuel pour chaque individu paraît aujourd’hui aller de soi (tout au moins dans certains milieux et dans certains pays), force est de constater que le projet émancipateur que des militants comme Armand se fixaient comme but est loin d’être réalisé. L’omniprésence des images pornographiques, la multiplication des débats sur l’opportunité de rouvrir les maisons closes ou sur le bien-fondé de l’échangisme ne sont nullement la preuve que la nouvelle morale sexuelle prônée par Armand l’ait emporté. Loin de l’esprit de réciprocité, d’enrichissement mutuel et de franche camaraderie que devaient revêtir les relations interindividuelles dans le nouveau monde amoureux qu’il préconisait, tout cela tendrait plutôt à prouver que la marchandisation des corps s’est encore accélérée. Non seulement l’égalité réelle des individus des deux sexes est loin d’être un fait acquis, mais l’emprise d’anciens et de nouveaux entrepreneurs de morale obscurantiste et religieuse ne recule plus. Permissivité et répression font toujours bon ménage. Autant de raisons qui plaident en faveur d’une relecture de l’œuvre d’Armand.
Gaetano Manfredonia
La Coussière, novembre 2007.
Gaetano Manfredonia est historien, spécialiste de l’anarchisme. Il est notamment l’auteur de L’Anarchisme en Europe (PUF, « Que sais-je ? », 2001).