« L’épopée » des clandestins
Cet article se base sur les résultats d’une enquête qualitative menée auprès d’émigrés clandestins tunisiens. En s’appuyant sur une sociologie descriptive, nous essayons de reconstruire sociologiquement les itinéraires empruntés, de dresser le profil des acteurs et les réseaux qui les y conduisent et décrire les pratiques spatiales et sociales qui en découlent. L’enquête emprunte diverses techniques de recherche qualitative, particulièrement l’exploration plutôt que l’observation participante.
On trouve ici de véritables histoires de vie des migrants relatées avec leurs propres mots. Des récits variés et émouvants permettant l’assomption d’un « Je » « hors du commun », très puissant, qui relate un moment crucial et dramatique de leur histoire. Les textes produits par les enquêtes révèlent une articulation entre la première personne du singulier (« Je ») et la première au pluriel (« Nous »). Ici, l’enquêté parle au nom de toute la communauté des clandestins, en décrivant leur calvaire, leur peur, mais aussi leurs espérances et leur réussite. À travers l’enchainement des différentes formes pronominales « ils », « on » et « y », nous avons pu approcher le sujet étudié à partir de divers angles « internes » et « externes ». Nous proposons ici d’examiner le volet local de ce phénomène, en s’attachant à comprendre les facteurs (push/pull) qui ont chassé ces clandestins de chez eux, alors qu’ils se ruent dans des aventures quelquefois suicidaires vers une terre qui, leur dit-on, ruissèle du lait et du miel. Ils sont au départ de pays qui ne sont tout de même pas à « la mendicité internationale ». En fait, ils brûlent les frontières en pratiquant la harga. Nous cherchons à mettre en exergue leur situation vulnérable tout en décrivant les dangers qui planent sur eux et les peurs qui les habitent, et en mettant en lumière leur anticipation et leur espérance d’avenir. Puis, à partir d’un angle externe, nous analysons l’impact de la mondialisation, celle qui a ouvert des horizons et attisé des ambitions chez une partie de la jeunesse alléchée par le mirage européen. On s’intéresse évidemment à mettre en exergue cette nouvelle culture migratoire, basée sur le rêve, la fascination et l’idéalisation et nourrie et entretenue au quotidien par l’illusion et les publicités mensongères. Il s’agira donc dans le présent article de cerner l’acte migratoire dans sa totalité, là où il se produit dans le temps et dans l’espace par les acteurs sociaux (les clandestins). Ce que l’on peut qualifier de moment charnière traduit par une hijra (émigration) à la fois de l’esprit et du corps.





