Sortir du piège
Le 25 avril 2012, Jean-Luc Mélenchon dénonçait la mise en valeur des thèmes de l’extrême-droite dans l’entre-deux tours de l’élection présidentielle :
« L’enjeu pour la bien-pensance est de détruire ce que nous avons essayé de construire : le retour de la question sociale et du partage des richesses qui se trouvent dans leurs poches. Rien n’est plus urgent pour les nantis et d’abord pour leur crieurs publics que d’en revenir aux bonnes grosses questions qui ne coûtent rien au portefeuille : la sécurité, l’immigration, les musulmans. »
http://www.jean-luc-melenchon.fr/2012/04/25/apres-le-premier-tour-un-moment-de-pause-clavier
Il faut pousser le raisonnement. La mise en valeur de la question de l’immigration est effectivement une manière de masquer les autres sujets portés par cette campagne. C’est vrai pour le thème du partage des richesses, défendu par le Front de gauche. C’est vrai, aussi, pour les autres thèmes portés par le Front national.
L’UMP réduit le vote Le Pen uniquement à la sécurité et à l’immigration et écarte tous les autres thèmes qui le mettraient en difficulté. Or ces autres sujets sont nombreux et ils ont au moins autant mobilisé les électeurs du Front national que celui de l’immigration.
Un sondage publié récemment confirme que l’immigration n’est pas la principale priorité de la population française (sondage Viavoice pour France Info et Les Echos). Il indique que « les préoccupations des Français » sont l’emploi (31%) et le pouvoir d’achat (21%), largement devant l’insécurité (5%) et l’immigration (3%). Ce seraient donc 3% de la population qui placeraient l’immigration en avant. Pas 17,9% ! Les électeurs qui ont donné ce score à Marine Le Pen ont donc été convaincus par d’autres sujets que celui qui nous est rabâché.
http://www.lexpress.fr/actualite/politique/les-francais-attendent-des-reponses-sur-l-emploi-plus-que-sur-l-immigration
Les sondages valent ce qu’ils valent. Et Viavoice donne un autre sondage contradictoire dont lequel il affirme que la lutte contre l’immigration est « la principale préoccupation » de 50 % des électeurs de Marine Le Pen. Mais cela voudrait dire que pour la moitié ce n’est pas la principale préoccupation !
http://www.institut-viavoice.com/viavoice/index.php/les-outils-viavoice/tous-nos-sondages/item/etude-post-electorale?category_id=2
Le FN affirme, par exemple, avoir un programme social, défendre les services publics et même être anti-libéral. L’UMP feint de ne pas entendre. Pourtant, de très nombreux électeurs de Marine Le Pen ont été convaincus par ses déclarations sur ces sujets et se sont déplacés aux urnes avec cela en tête. S’il voulait amener ces électeurs à se porter sur son nom, Nicolas Sarkozy devrait reprendre ces questions. Il ne le fait pas. Non parce qu’il n’y pense pas. Il ne le fait pas car il ne le peut pas : son programme est en contradiction avec celui qu’affirme défendre le Front national.
Un certain nombre d’électeurs du Front national ont aussi été convaincus par son programme en matière de politique internationale : le FN s’affirme comme anti-atlantiste et pour la sortie de la France de l’OTAN, contre l’Europe qui dissout les Etats présentés comme protecteurs, et reprend même à son compte la politique arabe de la France. A nouveau, s’il voulait convaincre les électeurs du FN de voter pour lui, Sarkozy devrait porter le débat sur ces questions. Il ne peut pas le faire car il propose une politique diamétralement opposée.
Si l’UMP devait draguer le FN sur son programme social ou sa politique internationale, il n’y arriverait pas. Il a donc choisi de focaliser l’attention de tous sur le seul vrai point de convergence qu’ont aujourd’hui les deux partis : la sécurité, l’immigration, les musulmans.
De cette focalisation, seuls l’UMP et le FN sortent gagnants.
La gauche aurait tout à gagner à porter le débat là où il fait vraiment mal : en particulier sur le programme social et sur la politique internationale. L’ensemble de la gauche gagnerait à pointer les différences fondamentales entre l’UMP et le FN. Pour cela, elle doit refuser la focalisation du débat autour de l’immigration. Elle ne doit pas faire mine de croire que ce serait le seul thème porté par le parti de Marine Le Pen. La gravité de cette question ne doit pas l’aveugler sur toutes les autres questions qui ont aussi mobilisé les électeurs du Front national. En faisant surgir ces thèmes sur le devant de la scène, elle creusera la différence entre Sarkozy et Le Pen.
Le Parti socialiste a des éléments à apporter sur certaines thématiques centrales pour une partie des électeurs du Front national. Les solutions qu’il propose dans le domaine social ont plus de consistance que celles de l’UMP. Les stratèges socialistes trouveront aussi, sans aucun doute, des éléments qui distinguent François Hollande de Nicolas Sarkozy sur les questions internationales.
Mais, au-delà des petites stratégies du 6 mai, la lutte contre le Front national doit continuer sur ce même principe : sortir du piège du thème imposé. Il nous faut refuser de réduire le vote FN à la seule question de l’immigration et mettre en avant les autres thèmes sur lesquels la gauche a des réponses à apporter.
#Front_national #FN #Le_Pen