Êtes-vous tout de même d’accord pour dire que certaines lignes commencent à bouger à Bruxelles ? Le récent rapport Liikanen, publié par un groupe d’experts de la Commission, plaide pour en finir avec le principe de la « banque universelle » et propose d’isoler les activités bancaires les plus risquées.
« Des lignes commencent à bouger »… Nous ne sommes jamais que quatre ans après le déclenchement de la crise du siècle et les lignes viennent de considérer qu’elles pouvaient « commencer » à bouger. Il faudrait juste que les lignes se grouillent un peu si elles veulent que leur début de mouvement ne finisse à l’état de chiffon. Qui ne voit pourtant qu’en matière de régulation, il n’y a aucune volonté politique, nulle part, de dépasser le simple stade de la pantomime : le Dodd-Frank Act d’Obama est méthodiquement vidé de sa substance par le lobbying de l’industrie financière ; le rapport Vickers, supposé préconiser (pour le Royaume-Uni) la séparation banque d’investissement/banque de détail a été réduit à un filet d’eau tiède.
Quant à son équivalent français défendu par François Hollande pendant sa campagne, Pierre Moscovici a déjà rectifié la pauvre petite « ligne » qui commençait à peine à « bouger » – et « l’ennemi sans visage » se tient les côtes de rire. Ne parlons même pas de l’Europe : en cette matière, elle est la figure même de la nullité. Ou plutôt du parfait mauvais vouloir, à peine accompagné de gesticulations verbales.
Le Conseil européen espère également obtenir l’aval des chefs d’État et de gouvernement pour « explorer » deux pistes nouvelles. La première porte sur la « contractualisation » des politiques économiques menées par les États, en dialogue avec la Commission, pour une meilleure coordination. Qu’en pensez-vous ?
« Contractualisation », « semestre européen », TSCG, règle d’or : autant de variantes navrantes du même profond contresens à propos de la crise européenne présente. Qui est une crise de configuration politique. La zone euro a tenté d’explorer une configuration intermédiaire entre les solutions nationales et une union complète, cette tentative a échoué. Le #fédéralisme incomplet, simplement monétaire, comme beaucoup d’économistes hétérodoxes l’avaient fait remarquer dès le départ, est intenable. Il est économiquement inefficace et politiquement odieux. C’est le problème constitutif de cette configuration qui la voue à ses tares irrémédiables, or c’est un problème tout à fait objectif !
Dès lors en effet qu’elles se donnent un destin commun, en l’occurrence monétaire, il est impossible que des politiques économiques soient conduites hors de toute pré-coordination par des règles, sauf à laisser se développer des problèmes de free riding (passager clandestin – ndlr) et d’aléa moral (en encourageant les prises de risque parce qu’on sait qu’il existe une assurance contre ce risque – ndlr).
Or des règles, dans leur principe même, ont le double inconvénient, d’une part de supprimer toute marge de manœuvre stratégique pour une action discrétionnaire requise en cas de choc exceptionnel, et d’autre part d’attenter directement au principe de souveraineté. Seule l’europhilie béate peut rester ignorante des effets de ces dépossessions de souveraineté populaire. Il est vrai que, devenue entièrement adepte de la raison technocratique, seule à même de dépasser les « archaïsmes nationaux », la démocratie lui semble une question tout à fait subalterne, quand elle n’est pas un obstacle à faire sauter pour de bon.
La « contractualisation » et tous ses avatars persistent dans la logique de ce problème aussi objectif qu’insoluble : on continuera donc d’acheter la « coordination » au prix de la dé-démocratisation européenne, calcul désastreux à tous points de vue, aussi bien politique qu’économique d’ailleurs.