"Morgane Merteuil, porte-parole du Strass : « Je fais ce que font tous les travailleurs en lutte »"
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Aujourd’hui, combien êtes vous ? As-tu une idée du taux de syndicalisation ? Une prostituée de Belleville, ou une prostituée noire de la Goutte d’Or peut-elle adhérer au Strass ?
Nous sommes encore une petite structure, qui compte environ 500 personnes à jour de leur cotisation. Mais le travail du Strass touche bien plus de monde : le syndicat est présent aux côtés de beaucoup de travailleurSEs du sexe qui ne vont pas forcément se syndiquer car elles ont d’autres priorités. Par exemple, nous sommes en contact avec les Chinoises de Belleville qui se prostituent faute de mieux, notamment parce qu’elles sont dans une situation irrégulière. Le marché du travail leur est fermé. Nous menons des actions collectives avec Médecins du Monde : nous les informons sur leurs droits et les accompagnons dans certaines démarches. Pour elles, l’essentiel est d’abord de se protéger, de quitter ce statut contraint, et puis de récupérer leurs papiers.
Le syndicat est encore très jeune et n’est pas organisé en sections. Notre objectif est que partout en France des travailleurs du sexe puissent s’organiser pour défendre leurs droits. Mais nous n’en sommes pas là : aujourd’hui, le mouvement est surtout présent à Paris et en région parisienne, même si un groupe auto-organisé et membre du Strass est aussi actif sur Limoges4. Il faut également mentionner le soutien des associations de santé communautaire, notamment à Lyon et à Toulouse.
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Celles qui ont choisi vs celles qui sont victimes de violences : voici la dichotomie avancée par tous les détracteurs de la réglementation de la prostitution. Tu en parles comme une distinction simpliste. Pourquoi ?
Parmi celles qui sont supposées avoir choisi, personne n’a le même parcours de vie. Tout dépend de l’âge, du lieu où tu travailles, en outdoor ou indoor : les conditions sont franchement différentes. Lorsque les mouvements anti prostitution en appellent à cette distinction binaire, c’est une façon de nous décrédibiliser, nous, travailleurs du sexe organisés en syndicat. Tenir ce discours revient en effet à dire que le Strass ne défend pas dans l’absolu les droits des prostitués, mais seulement d’une minorité d’entre eux. Selon eux, nous ne défendons que nos membres. C’est un discours dangereux. Et aberrant. On s’en rend compte immédiatement si on l’applique à tout autre secteur du marché du travail.
Tu tiens un discours axé sur l’autodétermination, avec ce refus catégorique de laisser d’autres militants déterminer à ta place ce que doit être l’émancipation. En réponse à ça, certains en arrivent à t’accuser de défendre ton business !
Dans un sens, c’est vrai que je cherche à protéger mes revenus. Mais quand quelqu’un comme Le Doaré m’attaque violemment sur ce point, elle cherche avant tout à décrédibiliser tout discours émanant du Strass. D’où un conflit intense.
Quoiqu’il en soit, ces accusations ne tiennent pas. Je fais ce que font tous les travailleurSEs en lutte : défendre leurs emplois, leurs conditions de travail, et leurs salaires. Eux, on ne leur reproche pas de défendre le capitalisme, leur industrie ou le principe du salariat. Et il faut avoir conscience que la précarisation entraîne aussi des dangers en terme de sécurité et de santé : moins de clients, ça veut dire prendre plus de risques pour continuer à s’assurer un revenu décent. Par exemple, aller avec/chez des clients qu’on sent pas trop. Ou bien accepter des pratiques qu’on pouvait jusqu’ici se permettre de refuser – je pense notamment aux fellations non protégées. Autre point fondamental : être démuni pousse à s’en remettre à des intermédiaires, ce qui va favoriser notre exploitation...
Clémentine Autain déclarait dans Libération en janvier 201211 : « Je suis abolitionniste, vendre son corps n’est pas un métier comme un autre : ça touche aux normes sociales. Je pense qu’il faut sortir la sexualité du rapport marchand. Il y a quelque chose d’utopique dans l’abolitionnisme, mais les utopies sont des boussoles. En même temps, je ne suis pas prohibitionniste et je me bats contre tout ce qui rendrait plus difficile encore la vie des prostituées. »
Il y a des abolitionnistes pas connes ; Clémentine Autain en fait partie. En disant cela, elle maintient en fait la position originelle des abolitionnistes : des féministes qui défendent toutes les femmes, travailleuses du sexe ou non. Son discours est valable puisqu’elle affirme que toutes les femmes sont égales, et que l’on doit protéger les travailleurs et travailleuses du sexe. Ici l’abolitionnisme vient comme critique sociale, pour dire que ce n’est majoritairement pas voulu de se prostituer. Et c’est vrai ! Plutôt que faire l’escort, si j’avais la possibilité de rester dans mon salon et de gagner la même somme, bien sûr que je le ferais ! Si un mouvement abolitionniste maintient son point de vue dans une perspective de combat de la précarité au travail, alors certains arguments sont valables. Mais de notre côté, pour combattre la précarité des travailleurs du sexe, nous n’appelons pas à l’abolitionnisme, mais bien à l’organisation en syndicat des travailleurs. Question de point de vue.
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