Compter les points
Finalement, le conflit à Gaza a peut-être étouffé la manœuvre menaçante de l’Autorité Palestinienne de forcer un vote à l’Assemblée générale des Nations Unies le 29 novembre pour la reconnaissance d’un Etat de Palestine, à laquelle Israël s’oppose bec et ongles. Les signes croissant étaient que Ramallah serait capable de mobiliser le soutien nécessaire dans l’organisation mondiale, mais il se pourrait, dans le milieu rapidement changeant de la sécurité régionale, qu’il y aura une énorme pression exercée sur Mahmoud Abbas pour qu’il ne précipite pas des tensions supplémentaires.
Cependant, les « gains » d’Israël - politiques, diplomatiques et militaires - auront besoin en fin de compte d’être mesurés à la lumière des « pertes » qui ont pu se produire en déchaînant une telle violence « disproportionnée » et gratuite contre les infortunés civils de Gaza. L’image d’Israël dans la communauté mondiale a pris un coup. Le bon argument serait que les pertes peuvent en fin de compte avoir surpassé de loin les gains, et que l’histoire se répète probablement - Israël frappant avec fureur et désespoir tout en se retrouvant face à face avec des réalités émergentes, ce qui ne résout rien et peut même compliquer l’avenir.
Il est vrai qu’Israël a peut-être dégradé les capacités du Hamas en termes militaires. Mais cela n’est certainement rien de plus pour le Hamas qu’un revers temporaire, ce qui n’est pas certain, considérant que ce n’est qu’une question de temps avant que ce dernier ne refasse le plein de ses stocks d’armes.
La réalité sur le terrain est que les roquettes du Hamas ont continué de pleuvoir sur Israël, qui ne dispose pas des renseignements pour savoir par où elles sont arrivées. C’est Israël qui cherche aujourd’hui la paix, pas le Hamas. Plus important, les roquettes les plus meurtrières sont de conception iraniennes. Le Hamas réaliserait que le soutien continu de l’Iran vaut son pesant d’or, alors qu’il aspire à atteindre le niveau du Hezbollah afin de forcer un pat stratégique avec Israël. Bref, Israël renvoie peut-être le Hamas dans les bras de l’Iran, quelque chose qu’il devrait trouver effroyable.
En termes diplomatiques et politiques, le Hamas a aussi énormément gagné. Le blocus de Gaza par Israël n’est plus soutenable. La série de ministres des Affaires étrangères qui se sont rendus à Gaza, mardi, depuis la région, en dit long. Le Hamas a cassé de façon décisive la stratégie « d’isolement » voulue par Israël. L’ironie, c’est qu’Israël a peut-être également commencé à « négocier » avec le Hamas sans le réaliser, alors que le modèle de diplomatie pour mettre un terme au conflit actuel se dépliera dans les jours à venir.
Israël devrait savoir que le paysage politique de la région a changé de façon phénoménale en faveur du Hamas, du fait même que Khaled Meshal a tenu une conférence de presse au Caire alors même que les jets israéliens pilonnaient Gaza. En somme, le Printemps arabe a produit une récolte amère pour Israël, et l’ascendance de l’islamisme dans la région sous la bannière des Frères Musulmans travaille à l’avantage du Hamas.
Dans le processus, Israël a peut-être déplacé l’équilibre au sein du camp palestinien en faveur du Hamas et du Djihad islamique (contre le Fatah), en tant que véritable voix de la résistance. La posture de l’Iran semble justifiée, alors même que les allés secrets d’Israël, comme la Jordanie ou les oligarchies du Golfe Persique ont été obligées de rester sur une position défensive.
Le combat pour forcer un « changement de régime » en Syrie devient encore plus compliqué alors que surgit l’agenda de la résistance. Cette semaine, en plein maelström dans la région, les manœuvres brusques de la Grande-Bretagne et de l’Union Européenne pour accorder la reconnaissance diplomatique à l’opposition syrienne trahit la nervosité à ce sujet.
Le problème est que tant que la question palestinienne reste au centre de la table, l’Ouest subira de fortes pressions pour rationaliser sa priorité irrationnelle de « changement de régime » en Syrie - tandis que l’Ouest ne fait rien, par ailleurs, sur la question centrale du conflit arabo-israélien. Israël a peut-être desservi lourdement les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France, ainsi que leurs alliés régionaux, en replaçant le centre de l’attention sur le problème palestinien non résolu.
De la même manière, tandis que l’Egypte négocie un cessez-le-feu au conflit actuel, on ne peut attendre d’elle qu’elle aide à faire respecter le blocus de Gaza en étranglant le passage de Rafah ou en faisant renaître la coopération en matière de renseignements de l’ère Moubarak. C’est-à-dire que Morsi a peut-être simplement essayé de faire face aux pressions rivales exercées contre lui en ce moment, tandis que ses orientations stratégiques vis-à-vis de la question palestinienne et des relations entre l’Egypte et Israël se poursuivront. Il a déjà montré qu’il était un maître tacticien, et on peut s’attendre à ce qu’il laisse Israël dans le flou quant à ses intentions.
La mise à l’épreuve sera le Sinaï, qui est un baril de poudre. Il n’y a aucune solution facile pour ramener le Sinaï hors-la-loi sous contrôle, et les partisans de la lutte armée se regroupent alors que les services de sécurité égyptiens ne maîtrisent visiblement pas la situation. Israël se retrouve face à un dilemme et l’attaque contre Gaza pourrait avoir compliqué les choses un peu plus.
La faille fondamentale dans la stratégie de Netanyahou est que le Moyen-Orient est aujourd’hui une région complètement différente. Voici comment Nic Robertson, de CNN, analyse les choses :
Le Hamas est aujourd’hui dans un endroit complètement différent. Toujours coincé dans l’enceinte peuplée des quartiers bondés de Gaza, où ils ont été élus il y a six ans, il dispose maintenant de plus d’amis à l’extérieur. Ce qui a changé dans le sillage du Printemps arabe, qui a balayé quelques-uns des anciens alliés régionaux d’Israël, les remplaçant par des dirigeant plus compatissants pour le Hamas [...] l’Egypte est loin d’être seule dans la révolution régionale qui commence à isoler Israël [...] Donc, quel est le choix pour Israël ? Dit simplement, tandis qu’Israël est plus fort militairement, il est dans une position politique plus faible que n’était la sienne en 2009. La rhétorique de l’Egypte aujourd’hui, tout en n’abrogeant pas le traité avec Israël, a largement adopté une ligne pro-Hamas. Le long universel du monde arabe est son aversion pour la façon dont l’Etat israélien traite les Palestiniens. Dans le passé, la plupart des dirigeants arabes de la région étaient des dictateurs, capables d’emprunter un chemin très différent du point de vue de la rue arabe. Plus maintenant. Les nouveaux dirigeants post-Printemps arabe démocratiquement élus n’ont que trop bien conscience des jusqu’au-boutistes radicaux qui n’attendent qu’une occasion ».
Obama semble saisir le problème qui lui fait face et voit un besoin impératif de s’occuper de la restructuration fondamentale du discours des Etats-Unis avec le monde arabe. Sa première conférence de presse après la victoire électorale de mercredi dernier indique fortement dans quelle direction vont ses idées pour façonner la politique des Etats-Unis sur des problèmes comme la Syrie et l’Iran.
Il est suffisant de dire qu’Obama garde peut-être ses réflexions pour lui-même, alors que Netanyahou l’a bousculé pour précipiter la crise sur Gaza, mais cela ne signifie pas que ses pensées vont s’atrophier. Au contraire, Obama sera contraint plus vite que ne l’imagine Netanyahou à rompre le blocage qui nuit gravement aux propres intérêts à long terme des Etats-Unis au Moyen-Orient.
Le cœur du problème est que la stratégie des Etats-Unis au Moyen-Orient est confrontée à une crise profonde, et à moins de résoudre les contradictions profondément ancrées, et jusqu’à ce que cela soit fait, les Etats-Unis ne peuvent détourner ou économiser leurs ressources pour les « rééquilibrer » en Asie, où prend forme un défi historique au destin plus large pour les Etats-Unis en tant que superpuissance.
Il y a des moments où dans la griserie d’une bataille qui a été remportée, on peut perdre de vue que la guerre a été perdue. Cela pourrait bien être un tel moment. Netanyahou a peut-être gagné la bataille pour forcer Obama à le soutenir, mais le temps n’est pas éloigné où il réalisera que ce ne fut pas, après tout, une victoire.