• « Condamne le Hamas et sors du studio. »

    La guerre Israël-Hamas éloigne les pays du Proche-Orient de l’Occident
    https://archive.ph/2023.11.07-122421/https://www.lemonde.fr/international/article/2023/11/07/la-guerre-israel-hamas-eloigne-les-pays-du-proche-orient-de-l-occident_61987

    « Depuis le 7 octobre, le discours européen sur le droit international, les droits de l’homme, la liberté d’expression et des médias a volé en éclats. L’Union européenne dépense quantité d’argent pour des programmes à destination des journalistes du Proche-Orient ; en guise de liberté, on a vu ces pays terrifiés par le port d’un keffieh palestinien , raille Muin Khoury, consultant jordanien, d’origine palestinienne, rencontré à Amman. Les Européens ont fait eux-mêmes imploser leur système de valeurs. »

    […]

    Dans un monde ultraconnecté, la question systématique adressée aux invités arabes dans divers médias occidentaux afin qu’ils condamnent les attaques du Hamas est perçue comme une autre « deux poids, deux mesures ». « Sans attendre les médias, des intellectuels arabes et musulmans ont décrit ce qu’a fait le Hamas comme horrible. Mais le débat actuel est dangereux : il dit en creux que l’on doit condamner le Hamas pour avoir le droit de parler. Il n’est pas permis, en outre, de contextualiser ; sans comprendre d’où viennent ces atrocités, rien ne sera réglé. Cela revient donc à dire “condamne le Hamas, et sors du studio” », cingle Khaled Mansour, écrivain égyptien qui vit en Jordanie.

    […]

    La fracture laissera des traces. « Le refus des pays européens de contextualiser accroît le sentiment des sociétés en Egypte, en Jordanie, au Liban, de ne pas être entendues. On va avancer en terrain miné », abonde une source diplomatique occidentale. Beaucoup craignent que des violences – tout comme les actes d’antisémitisme enregistrés en Europe – ne creusent davantage le fossé, vers un horizon mortifère.

    Entre l’Occident et le Proche-Orient, « il y a un avant et un après-7 octobre. Le monde ne sera plus le même », considère Roula Roukbi. Et, dans cette relation, cette intellectuelle et opposante syrienne de 67 ans, exilée au Liban, entrevoit plus d’âpreté. « Le monde qui se prétend démocrate ne l’est plus, estime-t-elle [ prise de conscience un peu tardive tout de même ]. C’est choquant. On aspirait à l’Europe comme modèle de démocratie : on y a vu des manifestations propalestiniennes être interdites, des gens privés de parole… On voit l’Europe silencieuse face aux massacres en train d’être commis contre des civils à Gaza. »

    Au cœur de la « #dissonance », ancienne, la question palestinienne, qui a rejailli sur la scène internationale lors de l’attaque du Hamas. « Ici, nous ne l’avions jamais oubliée, poursuit Roula Roukbi. Les Occidentaux ne l’ont pas compris : la grande injustice qui a été infligée aux Palestiniens en 1948 est ancrée dans notre mémoire, notre existence, à nous, habitants de cette partie du monde. Le conflit israélo-palestinien nous a formés comme citoyens. » Les plus jeunes, que l’on disait désintéressés, sont descendus dans la rue ou se mobilisent en mode 2.0.

    Contrainte de quitter Damas en 2016, cette militante engagée dans la société civile a conservé de l’année 1948 des souvenirs très personnels : le journal intime de son père, écrit pendant les quatre mois qu’il passa engagé comme médecin dans l’Armée du salut arabe, composée de volontaires venus prêter main-forte aux troupes égyptiennes, syriennes et transjordaniennes, lors de la première guerre israélo-arabe, et des photos de lui à Safed, en Galilée.

    Elle a vécu les conflits de 1967 et de 1973. « La cause palestinienne est la mère de toutes les batailles. Sans droits accordés aux Palestiniens, il n’y aura jamais de stabilité dans cette région du monde. Il y aura toujours des problèmes et des révolutions. Les racines de toute la violence que nous voyons depuis le 7 octobre se trouvent dans le refus de reconnaître le droit des Palestiniens à exister », dit-elle. Et de préciser les raisons de son engagement : ce n’est pas « parce que je suis syrienne ou arabe, mais parce que je défends les droits humains. La question palestinienne, la dénonciation de l’occupation, est d’ordre humaine, morale ».

    « Les Palestiniens avaient une terre, une maison »

    A l’Université américaine de Beyrouth, Fatmé Charafeddine, bibliothécaire et archiviste, partage un même vécu, comme tant de Libanais. « J’ai vécu avec la cause palestinienne depuis mon enfance. J’ai vécu la grande invasion israélienne du Liban en 1982. Certains de mes enseignants étaient palestiniens. Enfant à Tyr, dans le Sud, je me demandais toujours pourquoi les réfugiés palestiniens étaient là et vivaient mal. » Dans la foulée de 1948, les Palestiniens aisés arrivés au Liban ont été intégrés. Ceux qui étaient venus de milieux ruraux pauvres ont été placés dans des camps, qui se sont transformés en bidonvilles.

    Fatmé Charafeddine a participé à la collecte de témoignages de Palestiniens ayant vécu la Nakba (la « catastrophe ») de 1948, rassemblés dans une grande base de données digitale de l’AUB. « Ces récits nous racontent que les Palestiniens avaient une terre, une maison, qu’ils ont dû abandonner, et que la société palestinienne était très avancée, très progressiste. » Un récit que l’Occident, plus prompt à mettre en avant les discriminations subies par les réfugiés dans divers pays arabes, a occulté pendant des décennies, estime-t-on dans cette partie du monde.

    L’universitaire se réjouit que ces archives suscitent un intérêt accru, y compris en Europe ou aux Etats-Unis, depuis le 7 octobre. Mais elle voit aussi avec #consternation « des confrères en Occident, sensibles au sort des Palestiniens, s’autocensurer en ligne, par crainte de sanctions, de perdre leur travail » . « Aujourd’hui, assène-t-elle, je me sens plus libre au Liban qu’aux Etats-Unis. »