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« vivere vuol dire essere partigiani » Antonio Gramsci

  • « Bravo à l’Institut la Boétie d’avoir invité Andreas Malm.
    Pas étonnant que les écologistes de marché (EELV) n’apprécient pas ce grand intellectuel marxiste ! »

    L’intellectuel suédois, qui prône le recours à une forme de violence, a exposé hier ses thèses devant les Insoumis. Portrait | Caroline Vigoureux 31 Mars 2024

    Il a le regard profond, les yeux bleu clair et un sourire rare qui se devine dans sa barbe rousse. Derrière son calme apparent, Andreas Malm, intellectuel suédois de 47 ans, tient un discours radical : la lutte contre le réchauffement planétaire ne sera efficace que si l’on en passe par la violence contre les biens (et non les personnes), soit la destruction et le sabotage. C’est cette théorie qu’il est venu exposer cette semaine en France, avec un carnet de bal bien fourni. Jeudi, il donnait une conférence à l’université Paris-Dauphine face à des étudiants qui lui ont dit leur « grand intérêt » pour son discours. Samedi, c’est invité par l’Institut La Boétie, le think tank de Jean-Luc Mélenchon, qu’Andreas Malm a été reçu au Conservatoire national des arts et métiers face à 500 personnes qui l’ont vivement applaudi. « Un Suédois a remplacé une Suédoise », remarque le politologue Eddy Fougier, en référence à la jeune militante écologiste Greta Thunberg.

    Sa démonstration clivante est exposée sur 200 pages dans son livre Comment saboter un pipeline (éditions La Fabrique). Publié en 2020, l’ouvrage est devenu une référence dans les mouvances écologistes et chez certains black blocs, avant d’être adapté en film. « Un pacifiste qui fait des exceptions est un théoricien de la guerre juste », y écrit ce maître de conférences en géographie humaine à l’université suédoise de Lund. « Saborder des biens n’est pas impossible, après tout. La propriété n’est pas au-dessus de la Terre ; il n’y a pas de loi technique, naturelle ou divine qui la rende inviolable dans la situation d’urgence actuelle », argue-t-il.

    Des adeptes de la théorie critique

    L’homme est un objet d’attraction pour les Insoumis, qui se reconnaissent dans sa manière de renouveler le discours marxiste pour le lier à la lutte contre le changement climatique, un « communisme de guerre » appliqué à l’écologie. « Andreas Malm est l’un des principaux penseurs actuels qui s’inscrit dans le matérialisme historique. Nous avons un corpus de pensée commun », loue la députée LFI Clémence Guetté, coprésidente de l’Institut La Boétie. Lui comme les Insoumis sont des adeptes de la théorie critique, ce courant de pensée de la philosophie sociale qui analyse la société à travers les structures de pouvoir. Andreas Malm se revendique de l’école de Francfort, groupe d’intellectuels allemands freudo-marxistes des années 1920. Dans son livre Avis de tempête (La Fabrique, 2023), l’universitaire parle même du « besoin » ardent d’« une haine de classe écologique ». Encore assez peu connu du grand public en France, Andreas Malm a acquis une vraie influence dans les sphères intellectuelles anglo-saxonnes d’extrême gauche, après avoir beaucoup voyagé et écrit pour plusieurs revues internationales, dont la publication marxiste Historical Materialism.

    "Saborder des biens n’est pas impossible. La propriété n’est pas au-dessus de la Terre" Andreas Malm

    Face aux étudiants de Dauphine jeudi, Andreas Malm a formulé un vœu : « Je rêverais que Jean-Luc Mélenchon soit président. » Ce dernier s’intéresse de près à son discours. « Il me semble être le meilleur chef de parti que nous ayons en Europe occidentale. Il a évolué dans une très bonne direction ces dernières années sur les questions d’islamophobie, la Palestine, l’antiracisme, l’écologie », considère Andreas Malm.

    Parce que, avant de s’intéresser à l’écologie, le quadragénaire qui porte une chéchia noire, couvre-chef répandu dans les pays musulmans, était d’abord un défenseur de la cause palestinienne. Après avoir participé à la Cop1 à Berlin en 1995, ce militant trotskiste, activiste avant d’être universitaire, s’était rendu en Palestine, où il a vécu. Il y a consacré plusieurs textes controversés, qualifiant l’État d’Israël d’« entité sioniste » et vantant « l’extraordinaire efficacité » du Hamas « pour écraser chaque tentative de Daech de pointer le bout de son nez à Gaza ». Aujourd’hui, il dénonce « le génocide en cours soutenu par l’Occident » et parle d’Israël comme de « la machine à tuer technologiquement la plus avancée dans le monde ».

    Le concept de capitalocène

    C’est à l’été 2005 qu’il s’approprie le combat écologique, percuté par la lecture de Marée montante (Au Diable Vauvert), livre du journaliste anglais spécialiste de l’environnement Mark Lynas : « J’ai compris que c’était l’une des plus grandes questions auxquelles nous sommes confrontés et que tout le reste dépend de notre capacité à résoudre ce problème. » C’est lui qui a inventé le concept de capitalocène, qui dénonce la responsabilité du capitalisme dans le changement climatique.

    Mais son discours n’imprime pas au sein du parti EELV. Julien Bayou voit à peine qui il est et la secrétaire nationale du mouvement, Marine Tondelier, n’a pas lu son livre. « Le rapport à la violence n’est pas central chez les écolos. La désobéissance civile peut faire partie du rapport de force mais jusqu’où ? questionne la députée de Paris Sandrine Rousseau. La question, c’est de savoir ce qu’on a gagné ou perdu après les dégradations. Lorsque José Bové avait vandalisé le Mc Donald [de Millau en août 1999], cela n’avait pas ralenti le nombre d’installations de McDo dans le monde, mais ça avait alerté l’opinion publique sur la situation. Andreas Malm pose la question de savoir comment faire exister une opinion publique climatique. »

    Dans ses livres, l’universitaire défend l’idée que les révolutions les plus nobles de l’Histoire n’auraient jamais abouti de manière pacifique. L’esclavage aurait-il été aboli sans violence ? Les suffragettes auraient-elles obtenu le droit de vote des femmes sans violence ? Andreas Malm fonde sa réflexion sur l’idée d’un « flanc radical », nécessaire pour rompre avec le business as usual qu’est le capitalisme, estimant que « Martin Luther King passait pour un radical à la fin des années 1950 » comme aujourd’hui Extinction Rebellion, mouvement né à Londres qui revendique la désobéissance civile non violente. Tout est une question de perception, donc.

    Selon Malm, les révolutions les plus nobles n’auraient jamais abouti de manière pacifique

    Jamais Andreas Malm n’aurait imaginé que son livre Comment saboter un pipeline soit cité en juin 2023 dans un décret de dissolution, signé de Gérald Darmanin, visant le collectif d’écologistes radicaux les Soulèvements de la Terre (annulé par la suite par le Conseil d’État), quelques mois après les violentes manifestations de Sainte-Soline contre les méga-bassines, où s’était rendu Andreas Malm. Passé la surprise, il a compris la logique. « Le gouvernement avait besoin d’un livre pour servir de fondement doctrinaire à ce mouvement et plaider en faveur de sa dissolution. Mais leur action ne découlait pas de mon livre. Je n’étais pas le génie maléfique caché derrière cette histoire », relate calmement l’intéressé, parfois présenté comme un « gourou » pour cette gauche radicalisée. « Le livre d’Andreas Malm a eu une influence importante sur le mouvement climat. Mais il n’est pas notre maître à penser. Le néoléninisme vert dont il se revendique ne parle pas forcément au sein de notre mouvement », nuance Léna Lazare, membre des Soulèvements de la Terre. À Gérald Darmanin qui parle d’« écoterrorisme », Andreas Malm répond que « ce sont les entreprises d’énergies fossiles qui tuent des civils sans discernement ».

    "La France est le seul pays en Europe où l’on sent qu’il est possible de changer les sociétés" Andreas Malm

    Ses théories trouvent des traductions concrètes en France, depuis des violences à l’été 2017 à Bure contre le projet d’enfouissement de déchets nucléaires radioactifs jusqu’à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes contre la construction de l’aéroport en passant par le sabotage de l’usine Lafarge en décembre 2022. Derrière ces actions, on trouve plusieurs collectifs d’écologistes radicaux, comme Extinction Rébellion, Dernière Rénovation, les Soulèvements de la Terre. « Andreas Malm est le symptôme d’une sorte de glissement pour tous ceux qui considèrent que la désobéissance civile n’est pas assez efficace. Ils passent donc à des actions offensives de sabotage, avec, du côté de ceux qui sont plus pacifiques, le sentiment que c’est un mal nécessaire », développe Eddy Fougier.

    Cette idée que la violence permet à un combat d’être entendu, et donc de rendre l’action efficace, a sans doute été alimentée par le mouvement des Gilets jaunes. Jamais le gouvernement n’a mis autant d’argent sur la table que lorsque les manifestants détruisaient les vitrines des grandes villes, jusqu’à saccager l’Arc de Triomphe. « La France est le seul pays en Europe où l’on sent qu’il est possible de changer les sociétés », pense Andreas Malm, qui vit à Malmö. Le Suédois parle un anglais et un espagnol impeccables, mais pas le français. C’est aussi l’une de ses limites, pense-t-il, à ses connexions avec les Insoumis.

    Le quadragénaire a aussi cette particularité d’être totalement absent en 2024 des réseaux sociaux, qu’il déteste parce qu’« ils activent le potentiel narcissique de chacun d’entre nous ». Andreas Malm ne se voit pas faire de politique mais se voit plutôt continuer à écrire. Il a un nouveau projet de livre, en trois volumes cette fois, autour d’une vaste question : que ferons-nous quand il sera trop tard ? Dans son précédent ouvrage, il formulait un début de réponse : « Jusqu’à ce que le business as usual ne soit plus qu’un lointain souvenir, tant qu’il y a des humains sur Terre, la résistance est la voie de la survie par tous les temps. »

    La crainte d’actions violentes pour les JO

    En plus de la menace terroriste, le risque d’actions violentes au nom de la cause climatique plane aussi sur les Jeux olympiques. « Les services anticipent que certains groupuscules souhaiteront perturber les événements, que ce soit durant le relais de la flamme à partir du 8 mai à Marseille ou lors des épreuves des Jeux, et c’est pourquoi d’importants dispositifs de sécurité seront mis en œuvre », explique-t-on au ministère de l’Intérieur. Les collectifs écologistes les plus radicaux, comme Saccage 2024, Dernière Rénovation et les Soulèvements de la Terre, passeront-ils à l’action ? « Cibler la flamme olympique ne fait pas partie de notre agenda et ne correspond aux thématiques contre l’agro-industrie et l’accaparement de terres que nous défendons », récuse Léna Lazare, membre des Soulèvements de la Terre. La torche olympique sera protégée par 100 policiers et gendarmes lors de son parcours en France, de Marseille à Paris, du 8 mai au 26 juillet. Ce que redoute l’exécutif, c’est une infiltration de militants parmi les 12 000 relayeurs et bénévoles qui graviteront autour du relais de la flamme. Tous ont été criblés, c’est-à-dire soumis à une enquête administrative, avait précisé Gérald Darmanin en janvier. À la suite de ces démarches, 13 avis négatifs avaient été rendus.

    https://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/andreas-malm-le-gourou-de-l-ecologie-radicale-994248.html