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  • Comment la dissolution de l’Assemblée nationale a fait son chemin à l’Élysée, par Ariane Chemin et Ivanne Trippenbach

    Le M_onde (site web)
    politique, lundi 10 juin 2024 - 09:19 UTC +0200 1692 mots

    Une cellule d’une dizaine de personnes travaillait à l’Elysée sur ce scénario à haut risque. Des sarkozystes ont fait pression ainsi que des sénateurs. Le score catastrophique de dimanche a précipité une décision qui a échappé au chef du gouvernement.

    Une petite cellule. Elle travaillait discrètement, depuis plusieurs mois, à l’Elysée, sur le scénario périlleux d’une dissolution de l’Assemblée nationale. D’anciens conseillers d’Emmanuel Macron, ceux de la première campagne présidentielle ou d’autres partis travailler dans le privé puis revenus, tel son conseiller spécial Jonathan Guémas, étaient au parfum. Tout comme Alexis Kohler, l’indétrônable secrétaire général de l’Elysée, ou encore le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin.

    Moins d’une dizaine de personnes « au travail », confirme dimanche, ravi de ce coup de théâtre, le conseiller mémoire Bruno Roger-Petit – pour que « le secret tienne ». Et le secret a tenu, jusqu’à l’allocution d’Emmanuel Macron, dimanche 9 juin à 20 h 58, annonçant à la télévision, dans la foulée des résultats désastreux aux européennes, la dissolution de l’Assemblée nationale.

    Les premiers temps, la petite équipe se contente de scruter les projections des sondeurs : entre 250 et 300 députés au Rassemblement national (RN) en cas de nouvelles élections législatives. Le risque est immense d’offrir au parti lepéniste la majorité absolue de 289 sièges et, en tout cas, de voir arriver au moins 162 parlementaires d’extrême droite supplémentaires au Palais-Bourbon.

    Un choix qui s’impose

    Au cœur de l’Elysée s’ourdit pourtant dans l’ombre le scénario qui pourrait propulser tout droit un RN victorieux aux rênes du pays, de Matignon aux ministères de la République. « Jamais Emmanuel, homme d’habitudes qui n’aime pas le désordre, ne prendra le risque de dissoudre », assurait ainsi au Monde une ministre une semaine avant le scrutin du 9 juin.

    Malgré les sondages qui plaçaient la liste du camp présidentiel à peine au-dessus de celle du Parti socialiste, Emmanuel Macron faisait mine ou ne voulait pas croire au désastre. Il y a quelques jours encore, il rassurait tout le monde : « Vous verrez, on terminera entre 20 % et 22 % ! »

    A l’entendre, la « séquence européennes » serait vite oubliée, balayée par les Jeux olympiques cet été, puis par une autre grande fête, la réouverture de Notre-Dame de Paris, en décembre. Mais voilà, le RN a engrangé, dimanche, plus du double des voix récoltées par la tête de liste Renaissance, Valérie Hayer, et tout se précipite : le scénario caressé depuis des mois s’impose brutalement, comme une fuite en avant.

    « Le maître des horloges expliquera ces prochaines heures que ce scrutin ne signifie rien, qu’il est un défouloir et que la vie continue. Il ne se passera rien. On parie ? », défiait, dimanche, Pascal Praud dans sa chronique du Journal du dimanche. L’annonce de la dissolution n’a pas seulement pris de court la tête d’affiche des médias du groupe Bolloré. Comme les alliés de la majorité Edouard Philippe et François Bayrou, le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, premier dans l’ordre protocolaire derrière le chef du gouvernement, a appris la nouvelle vers 19 h 15, lors d’une première réunion tenue à la hâte à l’Elysée. Le premier ministre, Gabriel Attal, avait installé son pupitre et des micros dans la cour d’honneur de Matignon pour une allocution qu’il n’a jamais prononcée. Malgré les appels répétés de sa tête de liste, Jordan Bardella, à la dissolution, le RN ne s’attendait pas non plus à repartir aussi tôt en campagne pour ces législatives, convoquées pour les 30 juin et 7 juillet.

    Une hypothèse qui « flottait dans l’air »

    Voilà deux ans que l’absence de majorité absolue au Palais-Bourbon (239 sièges pour le camp présidentiel sur 577 députés) rend certaines réformes d’Emmanuel Macron, comme celle sur les retraites, difficiles à négocier. Dès la fin de l’année 2022, six mois seulement après la réélection de son mari, Brigitte Macron s’en inquiète auprès de quelques proches : « On ne va jamais pouvoir tenir cinq ans comme ça ! » « Comme ça », c’est-à-dire soumis au bon vouloir des alliés du groupe Renaissance, de plus en plus tentés par la fronde à mesure que le pouvoir présidentiel faiblit, et d’une droite rétrécie mais prompte à menacer le gouvernement de censure.

    Le rapport de force parlementaire est tel que l’hypothèse d’une dissolution « flottait dans l’air depuis longtemps », raconte l’ancien ministre de la culture Jacques Toubon. Ces derniers mois, François Hollande n’hésite plus à l’évoquer dans les dîners en ville comme une stratégie possible. Elle gagne les sénateurs, à l’abri du risque de perdre leur siège, notamment ceux du parti Les Républicains (LR). Certains pensent qu’en laissant Jordan Bardella diriger Matignon, ses électeurs seraient déçus et la droite républicaine pourrait regagner l’Elysée en 2027.

    Quelque temps après un repas qui rassemble le président du Sénat, Gérard Larcher, et Emmanuel Macron, le 7 mars, le sénateur LR Bruno Retailleau en fait l’exégèse sur BFM-TV : « En aucun cas une cohabitation douce entre Gérard Larcher et Emmanuel Macron ne résoudrait le problème (…). Quand la démocratie est bloquée, ce n’est pas les jeux de pouvoir et les arrangements qui permettent de débloquer le problème. C’est, au contraire, l’isoloir, c’est-à-dire la dissolution. »

    D’anciens proches de Nicolas Sarkozy poussent activement Emmanuel Macron dans cette voie. Gérald Darmanin, qui a récemment accompagné le chef de l’Etat en Nouvelle-Calédonie, est l’un des premiers à défendre, dimanche soir sur TF1, ce scénario chamboule-tout, vingt minutes avant la prise de parole du président de la République. « On n’est pas propriétaire de notre place, il est normal que les Français choisissent une majorité, insiste l’ex-maire de Tourcoing (Nord). Aujourd’hui, il faut que l’on se remette en cause. »

    L’ancien sénateur de Paris Pierre Charon, homme à tout faire de la Sarkozie, décoré de la Légion d’honneur par Emmanuel Macron, en avril, se flatte d’avoir persuadé le chef de l’Etat du bien-fondé de la dissolution, quand Franck Louvrier, lui, plaidait pour un accord avec la droite LR.

    L’espoir d’une majorité claire

    Fin mai, au Quai d’Orsay, Stéphane Séjourné évoque tout à coup une possible dissolution devant Gilles Finchelstein, secrétaire général de la Fondation Jean Jaurès, auteur d’une note sur la « spectaculaire rétraction du macronisme », désormais rejeté par la jeunesse et les salariés du privé. Proche d’Emmanuel Macron, qui l’a chargé d’organiser les vingt prochains jours de campagne, le ministre des affaires étrangères échafaude à voix haute le scénario remis en selle, à la mi-mai, par l’Elysée : de nouvelles législatives pourraient donner au chef de l’Etat une majorité claire et nette dans un paysage politique recomposé. « On sera mal en point, mais la Nupes [Nouvelle Union populaire écologique et sociale] aura explosé, LR sera divisé, déroule en substance le patron du parti Renaissance. Donc, là où nous avons été soit éliminés, soit battus dans des triangulaires en 2022, on a une chance. »

    M. Finchelstein sort du ministère avec un mauvais pressentiment. Il devine que la dissolution se profile et, se dit-il, Emmanuel Macron n’est pas Jacques Chirac ou François Mitterrand, qui, lorsqu’ils ont fait ce choix, n’avaient derrière eux qu’une victoire présidentielle et devant eux la possibilité de se représenter. Mais M. Kohler se montre confiant. Le secrétaire général de l’Elysée ne croit pas à l’avènement d’une majorité RN en cas de nouvelles élections législatives.

    L’idée de la dissolution tourne, tourne, et, « à un moment, ça coagule », résume Bruno Roger-Petit. Le risque que les héritiers du Front national s’installent au gouvernement est balayé, le chef de l’Etat en est convaincu. La campagne et le programme seront imaginés par lui et ce sera comme « une nouvelle présidentielle », s’enthousiasme-t-on à l’Elysée, en prenant pour acquis le soutien d’Edouard Philippe et de François Bayrou, tout en abandonnant le sort de 239 députés et d’un premier ministre au coup de poker présidentiel.

    Le président de la République a toujours goûté ce pouvoir qui permet de nouer et de dénouer les destins. Une anecdote ? Juin 2022. Après les législatives qui ont accouché de la majorité relative, Elisabeth Borne retrouve Emmanuel Macron à l’Elysée pour composer son nouveau gouvernement. Dans le bureau présidentiel, elle évoque Clément Beaune (Europe) et Gabriel Attal (budget), qui rêvent chacun d’un ministère de plein exercice, et qu’elle surnomme un brin méchamment « les deux puceaux ».

    Emmanuel Macron s’enfonce dans son canapé, tête renversée en arrière : « Ah là là, je les connais tous les deux comme si je les avais faits… D’ailleurs, je les ai faits ! » Un an et demi plus tard, il choisit de propulser Gabriel Attal sous les ors de Matignon et d’évincer sans ménagement Clément Beaune, cet ancien conseiller Europe promu ministre des transports, qui a osé émettre des doutes à propos de la loi sur l’immigration, votée avec l’extrême droite en décembre.

    « Quelle connerie, cette loi. Ça n’a fait que faire monter le RN… », peste depuis en privé le président de LR, Eric Ciotti, inquiet des ambitions du parti lepéniste à étouffer et à remplacer un jour la formation de droite. A l’époque, Emmanuel Macron, Alexis Kohler et Gérald Darmanin s’étaient persuadés qu’en légiférant sur l’immigration, ils prendraient de court le parti d’extrême droite et l’affaibliraient.

    Au conseil des ministres, le 20 décembre, le chef de l’Etat avait sermonné les récalcitrants : « Qui écrit l’histoire et qui la raconte ? Si on laisse l’histoire s’écrire par les oppositions, on ne va pas tenir longtemps. » Dimanche soir, à l’Elysée, après son allocution, Emmanuel Macron a répété les mêmes mots devant des ministres sonnés par la dissolution : « Mieux vaut écrire l’histoire que la subir. » Personne n’a osé le contredire.