Rap et conspirationnisme
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Avant de risquer une interprétation divergente de la place du discours de la conspiration dans le rap francophone, disons quelques mots de la façon dont les progressistes le traitent le plus souvent. La gauche n’aborde la question du complotisme qu’en vue de sa rectification. Quel que soit son contexte, le discours du complot est envisagé comme une suite d’énoncés faux, auxquels il convient d’abord d’opposer, puis de substituer, un raisonnement vrai. En ce domaine, notre réflexe philosophique est zététique ; nous nous métamorphosons naturellement en correcteurs dès que l’opportunité se présente. [...]
Malgré ses limites et ses ridiculités, ce rationalisme exalté est loin d’être sans vertus. Seulement, il est souvent accompagné d’attitudes et de représentations sans rapport avec une quête désintéressée de la connaissance. Il peut permettre de disqualifier à peu de frais une vision du monde concurrente en la décrivant comme un archaïsme, un vestige superstitieux. C’est l’attitude ethnologique traditionnelle, qui nie la diversité humaine, élisant une histoire universelle et n’envisageant face à elle que des provinces retardataires, appauvries ou dégradées [2]. Tout énoncé dit conspirationniste serait ainsi tenu par un attardé qui n’a pas encore été visité par les lumières de la raison moderne.
Dans le cas du rap, la traditionnelle perspective ethnologique de surplomb adopte une tournure particulière : celle du déni de toute possibilité d’imagination artistique. Les sciences sociales comme la pensée politique contemporaine sont mal équipées pour envisager ce que Caroline Déodat appelle la « subjectivité lyrique [3] » des artistes descendants d’esclaves ou de colonisés. Comme elle le montre dans son ouvrage Dans la Polyphonie d’une Ile, notre lecture de leurs œuvres évacue généralement la possibilité même de la fiction ou de l’imaginaire collectif : on suppose que ces artistes n’en sont pas vraiment, c’est-à-dire qu’ils sont bien incapables de chanter autre chose que ce qu’ils ont directement vécu ou ce dont ils ont récemment été témoins. Par conséquent, le texte de rap ne saurait être autre chose que l’expression littérale et immédiate d’opinions et d’expériences. Ils n’appellent pas l’imaginaire, mais simplement l’adhésion ou le désaccord.
Mais, si l’on consent à tenir les rappeurs pour des artistes, non simplement les télégraphistes de leur propre vécu quotidien ou de leur état mental présent, se pose la question de leur usage lyrique et inventif des théories conspirationnistes. En effet, j’aimerais ici raisonner à partir d’une hypothèse simple : les rappeurs ne sont pas des crétins dépourvus d’intention artistique. Cette supposition, qui devrait être un seuil minimal de charité pour s’entendre à discuter de n’importe quelle œuvre, est pourtant rarement de mise au sujet du rap. Il est au contraire de routine, hors du cénacle des amateurs du genre, de postuler leur intégrale débilité.
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