• Paris 2024 : une cérémonie d’ouverture réduite au seul Trocadéro coûterait plus de 255 millions d’euros aux organisateurs
    https://www.lemonde.fr/sport/article/2024/07/15/paris-2024-une-ceremonie-d-ouverture-reduite-au-seul-trocadero-couterait-plu


    Répétition technique de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, le 17 juin 2024, à Paris. TERENCE BIKOUMOU POUR « LE MONDE »

    Dans une note interne révélée par « Le Canard enchaîné » et que « Le Monde » a pu consulter, le Comité de Paris 2024 a calculé l’impact financier de différents scénarios restreints envisagés pour la cérémonie du 26 juillet.
    Par Nicolas Lepeltier

    C’est un document qui ne devait pas sortir des bureaux du Comité d’organisation des Jeux olympiques et paralympiques (Cojop). Une note interne sobrement intitulée « Alternatives CER1 » dressant les conséquences financières « des différents scénarios alternatifs à l’organisation de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques pour Paris 2024 ».

    Dans cette note, dont l’existence a été révélée par Le Canard enchaîné le 10 juillet et que Le Monde a pu consulter, la piste d’une cérémonie sur un autre site que la Seine et ses quais, dans l’hypothèse d’une menace terroriste avérée, semble écartée. « Au-delà des enjeux réputationnels pour la France, les impacts opérationnels et financiers seraient considérables voire irréalistes », écrit la direction de Paris 2024, qui estime la facture globale d’un tel déménagement à près de 300 millions d’euros.
    Exit donc le Stade de France. La possibilité d’un « plan C » avait été publiquement évoquée par le président de la République en décembre 2023 – soit avant l’existence de la note, rédigée début février, « à quelque cent soixante-dix jours de la cérémonie » –, puis réaffirmé en avril. Le début du tournoi olympique de rugby à VII dans l’enceinte dyonisienne dès le 24 juillet rend toutefois caduque cette possibilité de repli, objectaient à chaque fois les organisateurs. « En cas d’absolue nécessité », ils recommandent, dans leur document interne, d’organiser la cérémonie au village des athlètes, « dans une version dégradée à l’extrême ».

    Rembourser 104 000 billets

    En décembre, Emmanuel Macron avait également confirmé l’existence d’un « plan B ». Ce sont les conséquences financières d’une « cérémonie “ajustée” sur la Seine et le Trocadéro » que les dirigeants du Cojop ont expertisées en détail dans leur note, selon quatre variables présentées de manière graduelle. La première (réduction ou suppression du public quais hauts) aurait un impact financier « négligeable ». Mais le dernier scénario, qui ne conserverait qu’une cérémonie réduite, sans spectateur, face à la tour Eiffel et au pont d’Iéna – au seul point d’arrivée du défilé nautique tel que prévu à l’origine – coûterait plus de 255 millions d’euros aux organisateurs.

    Paris 2024 serait, en effet, contraint de rembourser les 104 000 billets des quais bas (de 90 euros à 2 700 euros), de dédommager leur partenaire d’hospitalités On Location pour le manque à gagner ainsi que les nombreux prestataires (restauration, sécurité, barriérage…). Sans parler de Louis Vuitton-Moët Hennessy, qui ne verrait certainement pas d’un bon œil l’annulation d’une cérémonie pour laquelle le groupe de luxe a énormément investi. Et ce n’est pas tout. « En cas de délocalisation de tout ou partie de la cérémonie au Trocadéro, l’impact lié aux télédiffuseurs pourrait se chiffrer en dizaines (voire centaines) de millions d’euros », ajoutent les auteurs de la note.

    Le chiffre de 255 millions d’euros représente « l’hypothèse la plus maximaliste d’une série de scénarios théoriques qui n’ont pas fait l’objet d’une analyse approfondie », se défend #Paris 2024, lundi 15 juillet. « Il ne représente à ce titre ni un scénario central, ni une estimation fiable et rigoureuse. »
    Les conséquences financières d’une activation du « plan B » pourraient être deux à trois fois plus importantes que le coût lui-même du « plan A ». La facture de la parade nautique entre les ponts d’Austerlitz et d’Iéna est estimée entre 120 millions et 130 millions d’euros, soit trois fois le prix des cérémonies d’ouverture et de clôture de Londres 2012 – 40 millions de dollars au total (36,65 millions d’euros), selon les économistes Robert Baade et Victor Matheson dans une tribune au Monde.

    #JO

    • « Les JO sont devenus financièrement inabordables et économiquement intenables », Robert Baade, Victor Matheson (économistes)
      https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/07/12/les-jo-sont-devenus-financierement-inabordables-et-economiquement-intenables

      Après des débuts plutôt modestes en 1896, les JO [Jeux olympiques] modernes ont pris rapidement de l’importance au-delà d’une simple compétition sportive, engendrant des coûts de plus en plus élevés pour les villes hôtes. Avec une facture de plus de 541 millions de dollars (en équivalent dollars de 2021), les JO de 1936 à Berlin, clairement conçus pour illustrer la puissance de l’Allemagne nazie, ont coûté dix fois plus cher que tous les JO précédents.
      Ils n’ont été que les premiers d’une longue série. Par exemple, Montréal 1976 a établi un nouveau record, à près de 7 milliards [tous les chiffres sont en dollars]. Certes, Los Angeles 1984 et Barcelone 1992 ont connu un relatif succès financier, mais les cinq derniers JO d’été et d’hiver ont tous dépassé la barre des 10 milliards, Pékin 2008 allant au-delà de 45 milliards et Sotchi 2014 de 50 milliards. Rio 2016, dont le budget initial était de 3 milliards, en a coûté environ 13. La Chine s’est vantée que les Jeux d’hiver de 2022, à Pékin, n’avaient coûté que 3,9 milliards de dollars. Mais une enquête de Business Insider suggère que les coûts réels étaient près de dix fois supérieurs, une fois inclus l’ensemble des coûts liés aux installations et infrastructures. Entre 1960 et 2016, les JO ont connu en moyenne 156 % de dépassements de budgets.

      Les recettes se révèlent généralement très inférieures : moins de 9 milliards pour Rio 2016, dont une grande partie est revenue au Comité international olympique (CIO). Cela signifie que les retombées positives nettes pour les villes hôtes doivent soit découler d’un renforcement de l’activité économique pendant les JO mêmes, ce que ne peuvent étayer des analyses économiques objectives, soit résulter d’un effet indirect. Malheureusement, ces avantages à long terme sont aussi difficiles à vérifier. Les rares études montrent que, par comparaison avec des pays similaires n’ayant pas accueilli l’événement, les bénéfices économiques liés à l’organisation des JO sont inexistants pour un pays hôte.

      Les coûteuses exigences du CIO

      La progression fulgurante des coûts est due à de nombreux facteurs. Tout d’abord, l’ampleur de l’événement s’est accrue au fil du temps. Au cours des cinquante dernières années, le nombre d’équipes, d’événements et d’athlètes a pratiquement doublé. De nombreux sports nécessitent des infrastructures spécialisées qu’il faut construire, et qui n’ont souvent que peu d’utilité après les JO, ce qui débouche sur un héritage d’« éléphants blancs » onéreux, ou à l’abandon de sites laissés en ruine.

      Le #CIO lui-même est responsable d’une partie de la progression des coûts. Après le succès économique de Los Angeles 1984, le nombre de soumissionnaires a considérablement augmenté lors de chaque appel à candidature. Pour l’emporter, il fallait accueillir les JO d’une manière plus impressionnante, plus opulente et plus mémorable que les autres candidats. Mais si les JO de Los Angeles ont connu un tel succès financier, c’est parce qu’après la catastrophe terroriste de Munich, en 1972, et le désastre économique de Montréal, en 1976, seule Los Angeles était, au moment de l’attribution des JO, prête à se porter candidate. La ville pouvait ainsi dicter les conditions de l’événement au CIO plutôt que l’inverse, et a choisi de réutiliser les installations existantes datant des JO de 1932, plutôt que de construire les nouveaux stades rutilants que le CIO aurait préférés.
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      La sécurité est un autre coût important. Les JO ont été touchés par deux attentats (Munich en 1972 et Atlanta en 1996) qui montrent à quel point ils sont une cible privilégiée pour les groupes terroristes. A eux seuls, les coûts de sécurité des JO d’été dépassent en général, désormais, la barre de 1,5 milliard de dollars.
      La corruption, l’absence d’appels d’offres concurrentiels, la poursuite de priorités politiques et le rôle croissant de la télévision ont aussi joué dans la flambée des coûts. Les cérémonies d’ouverture et de clôture de Tokyo 2020 ont coûté 159,7 millions de dollars, contre 40 millions pour Londres 2012 et 20 millions pour Rio 2016.

      Enfin, les villes hôtes profitent souvent de l’approche des JO pour proposer une liste de projets d’infrastructures générales qui, autrement, ne pourraient pas bénéficier d’un vaste soutien. La question de savoir dans quelle mesure ces dépenses doivent être prises en compte dans le coût d’accueil des JO fait débat. D’abord, elles ont plus de chances d’être rentables à long terme que les infrastructures sportives spécialisées.
      Mais même pour ces installations générales, les investissements de fonds publics peuvent s’avérer peu judicieux, comme dans le cas d’infrastructures touristiques calibrées pour les JO, mais bien trop grandes une fois l’événement terminé. En somme, les Jeux sont devenus financièrement inabordables et économiquement intenables.

      Moins de candidatures

      C’est pourquoi de moins en moins de villes se portent candidates. Lors des sélections pour l’accueil des JO d’hiver de 2022, pas moins de cinq villes hôtes potentielles, toutes situées dans des démocraties occidentales, se sont retirées du processus, ne laissant en lice que Pékin, en Chine, et Almaty, au Kazakhstan. De même, Boston, Budapest, Hambourg et Rome ont toutes annulé leur candidature pour les JO d’été de 2024, ne laissant que Paris et Los Angeles dans la course. Confronté à l’éventualité de ne voir aucune ville adéquate se présenter pour 2028, le CIO a pris la décision sans précédent d’attribuer en même temps les Jeux de 2024 à Paris et ceux de 2028 à Los Angeles, sans organiser de nouvel appel d’offres !

      La constance de ces rendements économiques négatifs devrait conduire à réformer la manière dont les JO sont organisés, préparés et accueillis.

      Le CIO a indiqué qu’il évaluerait désormais les candidatures selon la pérennité économique et environnementale du projet présenté. Il a également signalé qu’il courtisera activement les villes qu’il estime capables d’accueillir les JO avec succès, au lieu de laisser candidater celles qui nécessitent une refonte complète pour accueillir un tel événement. Ce processus de sélection modifié a abouti en 2021 au choix de Brisbane pour 2032, onze ans avant l’événement. La ville australienne a été choisie sans appel d’offres formel, mais plutôt via un dialogue ouvert sollicité par le CIO.

      Reste à savoir si ces changements permettront de réduire de façon permanente le fardeau économique qui pèse sur les villes organisatrices.
      Robert Baade est professeur émérite d’économie au Lake Forest College, à Chicago (Illinois) ; Victor Matheson est professeur d’économie au College of the Holy Cross à Worcester (Massachusetts). Réunis par la Revue économique et financière dans un dossier spécial « Finance et sport » (no 154), dont Le Monde publie les synthèses de plusieurs articles, ils dressent un bilan sévère des éditions précédentes des JO.