Rumor

universitaire, géographe urbain, longue fréquentation du Liban

  • Martigues — Wikipédia
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Martigues

    J’ai largement contribué à cette section dans la notice Wikipedia consacrée à Martigues

    Martigues et l’imagination de l’#Anthropocène
    Si l’écologie entre terres et eaux de Martigues a retenu l’attention des peintres et des écrivains, au vingt-et-unième siècle, ce sont les transformations et les dégradations écologiques du territoire qui stimulent l’imagination des artistes, notamment romancier.es ou auteurs et autrices de récits fictionnels.

    Dans le roman publié à la fois sur papier et en format numérique enrichi, Aujourd’hui Eurydice (2018)215, Claire Dutrait revisite le mythe d’Orphée. Le roman s’appuie sur des notes et des repérages vidéos, accessible sur l’"avant-site" du livre, où sont mises en avant l’esthétique rude mais poétique du site mais aussi sa nocivité à travers les pollutions qui ont affecté la santé des ouvriers des usines chimiques de la zone de Caronte.

    Deux récits récents font de Martigues un site emblématique des transformations de l’Anthropocène, cette époque géologique où l’homme est devenu une force géologique. Le philosophe, performeur et plasticien Mathieu Duperrex, dans son livre Voyages en sol incertain. Enquête dans les deltas du Rhône et du Mississipi (2019) documente les effets écologiques de ces transformations géologiques et des flux de matière sous, sur et au dessus des sols de Martigues et de sa région216. Il s’intéresse au réseau de réservoirs souterrains d’hydrocarbure maintenus sous pression grâce à la saumure, qui vont bien au-delà de Martigues, aux remblais qui bordent le canal, et aux pollutions de l’industrie pétrochimique, tant aériennes qu’hydriques. Il évoque en particulier le canal de Caronte et, au-delà des traditionnels calens, la fabrique de saumure qui fut l’industrie pionnière de cette petite région, et ses dérivés industriels que sont aujourd’hui le brome, le chlore et le plastique, causes de lentes et invisibles pollutions ingérées par les mulets que pêchent les calens pour produire la traditionnelle poutargue. (L’Alchimie du sel, pp. 85-88).

    Dans cet environnement qui pourrait apparaître maudit, il se fait attentif aux traces de vie, au « bestiaire des zones sédimentaires » selon Cathy Jurado : . ceux qu’il dénomme les « spectres », les « résidents » et les "sentinelles"217 : « Ce matin, à l’occasion d’un retour à Lavéra, sur la plage de Ponteau, je tourne un temps le dos aux cheminées rouge et blanc et aux torchères de Naphtachimie. Et même si ce porte-conteneur de la CMA-CGM qui va droit en direction du terminal de Fos attire le regard, et bien que les lâchers bruyants et méphitiques de vapeur industrielle ne fassent guère oublier longtemps le singulier contour paysager, on peut tout de même vaquer un moments aux innocentes trouvailles de la place. [...] Il y a aussi, sur la plage de Ponteau, ce poudingue ferreux du littoral, caillou rougeâtre dense, lourd, au faciès criblé et grenu. Je place celui ci dans le coffre de ma voiture pour examen ultérieur. Mais une fois à la maison, je me rends compte que c’est un milieu habité que j’ai fait voyager sans y prendre garde. Sur ce rocher évolue à présent un petit escargot des haies. »(pp.129-130).

    Pour sa part, l’architecte Sophie Bertran de Balanda reconstitue dans son livre HOT.. le jardin des gens de mer, histoire d’une disparition, les vies des habitants de ce haut-lieu de l’histoire industrielle et portuaire218. A travers l’effacement de ce lieu, au nom des contraintes de sécurité, elle interroge aussi la place durable et structurante de l’industrie sur le territoire et la manière dont malgré sa mise à distance, les liens mémoriels mais aussi écologiques vont marquer l’avenir de la ville219. "Le site n’est pas mort ; peut-être est-il même en pleine renaissance. Épousant la pente naturelle, « le quartier du port » s’est mué avec le temps en jardin expérimental tout en résistance. Les plantes et les arbres apprennent à vivre en milieu hostile et l’air a gardé quelques effluves de l’hôtel. A notre insu, il se fabrique ici un univers, certes modeste mais vivant, qui prépare un avenir apaisé et poétique à ce mirage portuaire construit avec enthousiasme et détruit dans l’indifférence, enfin presque" (p.190). La réflexion mené dans cet ouvrage prolonge celle ouverte dans une contribution pour la revue Rives méditerranéennes220.

    Deux romans de Sigolène Vinson inscrivent leur fil narratif dans les mutations écologiques de l’Etang de Berre et des rives de Caronte à Martigues. Dans Maritima (2019), qui reprend les codes du polar, on suit deux familles de pêcheurs au calen, ces filets qui attrapent les muges qui vont et viennent entre la mer et l’Etang de Berre. Leurs péripéties sont l’occasion de souligner la disparition d’un mode de vie déclassé par la modernité mais aussi en raison de la pollution de l’eau par l’industrie. Celle-ci attire, qui attire les nouvelles générations, dont notamment un jeune ingénieur d’origine maghrébine, mais se révèle mortifère, ce dernier étant atteint d’un cancer vraisemblablement lié à son travail dans la pétrochimie. Le Monde évoque ce roman ainsi : « Mêlée aux odeurs des raffineries et du pétrole, une sensualité très méditerranéenne baigne ce portrait d’une femme étrange, comme étrangère à elle-même » 221

    La Palourde, dont l’action se déroule principalement à Saint Chamas, inscrit une romance entre une journaliste qui est la narratrice et un pêcheur, dans une autre histoire de dégradation environnementale, cette fois-ci celle de l’Etang de Berre dont les eaux salines sont remplacées par les eaux douces et limoneuses de la Durance qui sont turbinées dans l’usine hydroélectrique de cette localité. La journaliste Florence Bouchy du Monde présente ainsi le décor du livre : "Dans l’eau saumâtre de la lagune, sous l’effet des canicules ­répétées et du rejet massif d’eau douce par une centrale hydro­électrique, qui modifient son équilibre écologique, les espèces animales les plus courantes sont menacées d’extinction."222 Pour elle, « La Palourde devient ainsi la somme des récits que s’invente la protagoniste pour se sentir vivante, et des enquêtes qu’elle mène pour trouver l’envie de ­continuer à vivre. » Il établit ainsi une équivalence entre le récit ancré dans la géographie locale en transformation et la vie de la romancière, victime de l’attentat de Charlie Hebdo en 2015 et qui reconstruit sa vie sur les rives de l’Etang de Berre. Le journal marseillais Mars Actu relate d’ailleurs un article paru dans Charlie Hebdo sous la plume de Sigolène Vinson qui analyse les problèmes environnementaux de la région, et notamment les pollutions industrielles. Dans un portrait223, Mars Actu revient sur l’inspiration que tire Sigolène Vinson de l’étang de Berre et de ses problèmes écologiques, qui a motivé son engagement politique au conseil municipal de Martigues en 2020, où elle détient une délégation consacrée aux problème de l’Etang de Berre224.