Donald Trump prétend « sceller » les frontières américaines
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Donald Trump prétend « sceller » les frontières américaines
Par Piotr Smolar (Washington, correspondant)
Des agents des douanes et de la protection des frontières des États-Unis guident des migrants sans papiers dans un avion de transport militaire, à l’aéroport international de Tucson, en Arizona, le 23 janvier 2025. Photo fournie par le ministère de la défense américain.
Des agents des douanes et de la protection des frontières des États-Unis guident des migrants sans papiers dans un avion de transport militaire, à l’aéroport international de Tucson, en Arizona, le 23 janvier 2025. Photo fournie par le ministère de la défense américain.
Têtes penchées, mains menottées, ils avancent en file indienne vers un avion-cargo militaire, les reconduisant au Guatemala. La photo a été diffusée par Karoline Leavitt, la porte-parole de la Maison Blanche, vendredi 24 janvier, sur le réseau social X. « Les vols d’expulsion ont commencé, écrit-elle. Le président Trump envoie un signal fort et clair au monde entier : si vous pénétrez illégalement aux Etats-Unis d’Amérique, vous ferez face à des conséquences sévères. » Les vols d’expulsion ne peuvent pas avoir « commencé », dans la mesure où ils ne se sont jamais arrêtés. La nouveauté est l’emploi d’un appareil militaire, au cœur de la communication officielle.
Au cours de l’année fiscale 2024, le département de la sécurité intérieure a organisé près de 700 000 reconduites à la frontière et expulsions, un chiffre sans précédent depuis 2010. Mais l’administration Biden a erré sur la question migratoire, coincée entre devoir d’accueil et fermeté, attendant juin 2023 pour durcir sa ligne face à la pression migratoire massive. Aujourd’hui, l’administration Trump cherche le choc des images, pour marquer une rupture répressive. Cela passe d’abord par la militarisation de la gestion de la frontière.
Dans un communiqué, le Pentagone a détaillé l’origine exacte des 1 500 soldats supplémentaires déployés dans la semaine du 20 janvier, s’ajoutant aux 2 500 déjà envoyés par l’administration Biden. Le nombre total devrait encore monter, dans le cadre de l’état d’urgence proclamé par la Maison Blanche. Celle-ci pourrait invoquer un texte très ancien (1807), l’Insurrection Act, autorisant le déploiement de l’armée sur le sol américain face à des troubles majeurs. L’équipe Trump veut que les soldats ne se contentent pas de missions logistiques, mais sécurisent la frontière et arrêtent les clandestins.
Les policiers de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE, service de l’immigration et des douanes) ont aussi lancé des opérations médiatisées dans différentes villes. Le flou règne sur les résultats de cette première vague. Le chiffre faible de 538 clandestins arrêtés a été diffusé. « Ça se passe très bien, a assuré Donald Trump, en déplacement en Caroline du Nord. On se débarrasse des criminels endurcis et mauvais. »
En réalité, la confusion est entretenue sur le profil des personnes visées, afin de créer un sentiment d’insécurité chez les sans-papiers, et de donner des gages à l’électorat trumpiste. « La plupart des expulsions organisées sous le président Biden visaient des personnes ayant récemment franchi la frontière, souligne Julia Gelatt, experte au centre d’études Migration Policy Institute. L’effet sur la société est très différent lorsque vous expulsez des gens qui vivent et travaillent aux Etats-Unis souvent depuis des années. »
« Sceller la frontière » avec le Mexique est la promesse au cœur de plusieurs décrets présidentiels signés dès les premiers jours de ce mandat. Mais l’expulsion de millions de clandestins reste suspendue à des problèmes logistiques et judiciaires majeurs. Sans la construction de centres de rétention, sans la coopération des pays sources et de pays tiers financièrement récompensés, sans le vote au Congrès d’une enveloppe majeure pour soutenir ces expulsions massives, l’administration Trump s’expose à une révolution de papier. Vendredi, le gouvernement mexicain s’est dit prêt à coopérer avec Washington pour accueillir ses ressortissants expulsés des Etats-Unis.
Les premières mesures de la nouvelle administration envoient un message clair : les voies légales de l’immigration sont considérées comme suspectes. Le rêve américain aux Américains d’abord. Les programmes d’accueil des réfugiés, enregistrés dans leur pays d’origine, ont été gelés. Cela concerne aussi bien Haïti, le Venezuela que l’Ukraine. Les Etats-Unis tournent le dos à la notion d’asile.
Dans l’ensemble, depuis que l’ancien président Joe Biden a signé, bien tardivement, des décrets présidentiels en juin 2024, la pression migratoire a décru de façon spectaculaire, sans que cela apparaisse pendant la campagne présidentielle. Le nombre d’interpellations de clandestins dans la seconde moitié de l’année 2024 a baissé de plus de 70 % par rapport à la même période en 2023. Mais le mandat Biden a été marqué par des chiffres très forts d’interpellations à la frontière avec le Mexique (8,7 millions).
Plus largement, les républicains ont imposé dans le débat public une association entre immigration illégale et criminalité, Donald Trump faisant miroiter le possible renvoi de 15 à 20 millions de clandestins, malgré leur apport déterminant à certains secteurs économiques. Le président n’a cessé d’utiliser le mot « invasion ». La réalité est celle d’une accélération de la diversité de la société américaine. Selon le Pew Research Center, la part de la population née à l’étranger était de 14,3 % en 2023 (soit 47,7 millions de personnes), contre 4,7 % en 1970.
« Ce combat est d’abord symbolique, explique Julia Gelatt. L’administration veut envoyer un message aux gens en situation illégale dans le pays ou à ceux pensant y entrer sans autorisation : vous n’aurez pas de droits chez nous, la vie sera difficile, vos enfants n’auront aucune possibilité. Donc, restez chez vous. Et puis, il y a un autre aspect qui ressort de tous les ordres exécutifs et des directives, cherchant par exemple à se débarrasser des programmes DEI [diversité, équité, inclusion]. On essaie de redéfinir qui a sa place aux Etats-Unis, qui est un vrai Américain, selon quels paramètres. »
Un membre du département militaire du Texas ajuste une clôture le long de la frontière américano-mexicaine à El Paso, Texas, le 22 janvier 2025.
Dans cette bataille idéologique, la remise en cause par Donald Trump du 14e amendement de la Constitution, garantissant le droit du sol, représente le trophée ultime. Cet amendement assure la citoyenneté américaine à tout enfant né aux Etats-Unis, sauf dans le cas d’enfant de diplomates ou de soldats. Les procureurs généraux dans une vingtaine d’Etats ont déjà déposé des recours. Le décret signé par Donald Trump a été bloqué provisoirement par un juge fédéral de Seattle, qui l’a qualifié d’« ouvertement anticonstitutionnel ». La querelle promet de remonter jusqu’à la Cour suprême. « Je ne pense pas que l’administration Trump parviendra à remettre en cause la définition du 14e amendement, prédit Julia Gelatt. Mais ce qu’elle veut, c’est repousser les bornes de la conversation politique. »
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