▻https://danielbensaid.org/lhonneur-de-saint-arnaud
François Maspéro a écrit un livre sur un des généraux de l’armée d’Afrique, Saint-Arnaud, dont la famille s’est empressée de publier la correspondance pour servir sa gloire (j’en trouve un extrait sur internet dans un article de D.Bensaïd). Comme l’explique William Gallois, ce sont les généraux et officiers eux-mêmes qui racontent la campagne de « guerre totale », déployée surtout à partir de 1840-1841 (avec l’accession de Bugeaud au poste de gouverneur-général), dans les milliers de rapports et lettres envoyées à Paris. Il suffit d’aller les lire dans les archives. Comme l’armée d’Afrique, qui atteignait 100 000 hommes, coûtait trop cher (selon les députés à Paris, l’idée était d’abord de se nourrir par spoliations systématiques des villages indigènes, d’où le terme local de « razzia », mais très vite, ces « razzias » ont pris un tour génocidaire : tuer le plus de monde possible, voler tous les troupeaux (ils donnent souvent les chiffres, astronomiques, dans les rapports : 10 000 moutons, 3000 têtes de bétail, etc), brûler les récoltes et les champs, couper tous les figuiers, oliviers, orangers (là aussi, des chiffres effarants : il est souvent question de 5000 ou 10 000 arbres fruitiers coupés), puis d’incendier les villages avec ce qui restait de la population dans les maisons (il y avait aussi viols et mutilations des cadavres). Les survivants, qui avaient réussi à fuir, mourraient souvent de froid ou de faim. Les techniques de « l’emmurement » décrite ci-dessous ou de « l’enfumage » comme dans les grottes du Dahra n’étaient que des variantes du même principe.
Monotonie de la besogne pacificatrice en Kabylie : « Les beaux orangers que mon vandalisme va abattre ! Que ne puis-je t’envoyer cette jolie forêt-là à Noisy ! Ta femme serait bien heureuse. Je brûle aujourd’hui les propriétés et les villages de Ben Salem et de Bel Cassem-ou-Cassi… Les Kabyles ont éprouvé des pertes considérables ; nous marchons sur leurs cadavres. »
Dure épreuve des grandeurs et servitudes militaires : « Alors je fais hermétiquement boucher toutes les issues et je fais un vaste cimetière. La terre couvrira à jamais les cadavres de ces fantastiques. Personne n’est descendu dans les cavernes : personne que moi ne sait qu’il y a là-dessous cinq cents brigands qui n’égorgeront plus les Français. Un rapport confidentiel a tout dit au maréchal (Bugeaud) simplement sans poésie terrible ni images. Frère, personne n’est bon par goût ou par nature comme moi. Du 8 au 12, j’ai été malade mais ma conscience ne me reproche rien. J’ai fait mon devoir de chef, et demain je recommencerai. »