• Turquie : une marée humaine dans les rues pour un cinquième soir en soutien à Ekrem Imamoglu, maire d’Istanbul incarcéré
    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/24/en-turquie-maree-humaine-pour-le-cinquieme-soir-de-manifestation-contre-l-in


    Un manifestant en tenue de derviche et masque à gaz, lors d’une manifestation contre l’incarcération d’Ekrem Imamoglu, à Istanbul, le 23 mars 2025. MURAD SEZER / REUTERS

    Le contraste des images est saisissant. D’un côté, le ballet de voitures blanches emmenant, dimanche 23 mars, dans la matinée, le maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, et cinquante et un coaccusés, à la prison de Silivri, l’un des plus vastes complexes pénitentiaires d’Europe, situé en périphérie de la ville. De l’autre, les files sans fin d’électeurs entourant les points de vote organisés un peu partout dans le pays par le Parti républicain du peuple (CHP), la principale formation d’opposition, pour désigner l’édile candidat à la prochaine présidentielle, prévue en 2028.
    Deux scènes qui, en face à face, disent le tourbillon dans lequel est plongée la Turquie depuis l’arrestation spectaculaire, mercredi 19 mars, de ce rival et bête noire du chef de l’Etat, Recep Tayyip Erdogan, et de ses principaux collaborateurs. Tard dans la nuit de dimanche à lundi, ce sont les images des policiers intervenant brutalement contre les manifestants qui sont venues clore une nouvelle folle journée.
    Selon un décompte publié par le parti, « sur 15 millions de votes [la primaire était ouverte à tous, et pas uniquement aux 1,8 million d’adhérents du CHP], 13 211 000 ont exprimé leur solidarité » avec Ekrem Imamoglu, seul candidat en lice. L’intéressé a salué cette nouvelle, de prison, précisant qu’elle le rendait « très heureux ». « Des dizaines de millions de personnes dans ce pays, qui souffrent de l’oppression du gouvernement, d’une économie ruinée, de l’incompétence et d’une situation de non-droit, se sont précipitées aux urnes pour dire à Erdogan que cela suffit », écrit-il dans une déclaration transmise par la mairie. Et de conclure : « Les urnes viendront, la nation donnera à ce gouvernement une gifle qu’il n’oubliera jamais. » Plus tôt dans la journée, après son incarcération, M. Imamoglu avait dénoncé cette « exécution extrajudiciaire complète ». « Je me tiens debout, je ne m’inclinerai jamais », avait-il affirmé, ajoutant : « Nous allons arracher tous ensemble ce coup d’Etat, cette tache sombre sur notre démocratie. »
    Lire aussi | Article réservé à nos abonnés En Turquie, le maire d’Istanbul, principal opposant à Erdogan, dénonce « un coup d’Etat » après son incarcération

    Toute la soirée de dimanche, comme les quatre précédentes, une marée humaine a déferlé devant l’imposant bâtiment de la municipalité d’Istanbul, tout le long des avenues alentour et du parc Sarachane. Tel un rituel, plusieurs groupes de jeunes sont venus se frotter aux barrages de police bloquant tout accès vers Taksim, la place iconique du mouvement de révolte de Gezi, en 2013. Comme à chaque fois, depuis mercredi, le président du CHP, Özgür Özel, a pris le micro, tard le soir, pour parler sans relâche, pendant près d’une heure, de sa voix grave et rauque, du toit d’un bus installé en face d’un immense drapeau turc et de portraits tout aussi grands d’Ekrem Imamoglu et de Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur et premier président de la République de Turquie.

    Or, donc, l’édito en forme de faux scoop : La Turquie d’Erdogan bascule dans l’autocratie https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/24/la-turquie-d-erdogan-bascule-dans-l-autocratie_6585543_3232.html
    https://archive.ph/YegKg

    edit Le Monde a pris partie pour une alternative au régime Erdogan, donc il publie, comme on le voit ci-dessous

    • Turquie : plus de 1 400 manifestants arrêtés depuis mercredi, dont un photographe de l’AFP
      https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/25/turquie-plus-de-1-400-manifestants-arretes-depuis-mercredi-dont-un-photograp

      Au total, « 1 418 suspects ont été arrêtés à ce stade lors de manifestations illégales depuis le 19 mars », a écrit sur le réseau social X le ministre de l’intérieur turc, Ali Yerlikaya, qui a également rapporté que 979 manifestants se trouvaient mardi en garde à vue, tandis que 478 personnes avaient été déférées devant des tribunaux.
      Parmi eux figure Yasin Akgül, un photographe de l’Agence France-Presse (AFP), interpellé , lundi à l’aube, à son domicile. Un juge turc a ordonné, mardi, son placement en détention provisoire. Il est accusé d’avoir participé à un rassemblement illégal, ce qu’il réfute, affirmant n’avoir fait que couvrir la manifestation en question. (...)

      Un procureur d’Istanbul a également demandé l’incarcération de six autres journalistes interpellés à leur domicile lundi, après avoir dans un premier temps requis leur libération sous contrôle judiciaire, selon l’avocat de l’un d’eux à l’AFP.

    • « Avec l’arrestation d’Ekrem Imamoglu, la forme limitée de démocratie en Turquie touche à sa fin », Orhan Pamuk
      https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/28/avec-l-arrestation-d-ekrem-imamoglu-la-forme-limitee-de-democratie-en-turqui

      Depuis l’arrestation, le 19 mars, du maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, sur la base d’accusations manifestement fabriquées de corruption et de terrorisme, la place Taksim, principal site touristique de la ville et centre des protestations politiques, est restée vide, bouclée par la police. Au cours des cinquante années que j’ai vécues à Istanbul, je n’ai jamais vu autant de prétendues mesures de sécurité dans les rues que lors de ces derniers jours.

      La station de métro de Taksim et de nombreuses autres parmi les plus fréquentées de la ville ont été fermées. Le gouvernement régional a restreint l’accès des voitures et des bus interurbains à Istanbul. La police contrôle les véhicules à l’entrée de la ville et refoule toute personne soupçonnée de s’y rendre pour manifester. Ici, comme partout dans le pays, les télévisions restent allumées en permanence et la population suit avec inquiétude les derniers développements politiques.

      Depuis une semaine, la préfecture d’Istanbul a interdit les manifestations publiques et les rassemblements politiques – des droits pourtant garantis par la Constitution. Malgré ces restrictions, et malgré la limitation de l’accès à Internet pour empêcher les mobilisations, des protestations spontanées et non autorisées ont lieu sans relâche, non sans affrontements avec la police. Les forces de l’ordre recourent sans hésitation au gaz lacrymogène et procèdent à d’innombrables arrestations.

      Menace politique

      On se demande comment de telles injustices peuvent se produire dans un pays membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et aspirant à rejoindre l’Union européenne. Alors que l’attention du monde est accaparée par Donald Trump, par les guerres entre la Palestine et Israël, entre l’Ukraine et la Russie, ce qu’il reste de la démocratie turque lutte aujourd’hui pour sa survie.

      L’emprisonnement du principal rival politique du président Recep Tayyip Erdogan, un politicien capable de rallier un large soutien populaire, marque une escalade sans précédent dans l’autoritarisme brutal du président turc. L’arrestation d’Imamoglu est survenue seulement quelques jours avant que le principal parti d’opposition ne prévoie de le désigner officiellement comme candidat à la présidentielle, à l’occasion d’une primaire. Qu’ils soient pour ou contre le gouvernement, de nombreux citoyens s’accordent désormais sur un constat : Erdogan considère Imamoglu comme une menace politique et cherche à l’éliminer.

      Lors des trois dernières élections municipales à Istanbul, Imamoglu a obtenu plus de votes que le mouvement d’Erdogan, le Parti de la justice et du développement (AKP). En avril 2019, lorsque Imamoglu a battu le candidat de l’AKP, Erdogan a fait annuler le résultat en invoquant des irrégularités techniques. L’élection a été répétée deux mois plus tard et Imamoglu l’a emportée à nouveau, avec une marge encore plus large.

      Lors du cycle électoral suivant, en 2024, après cinq ans à la tête de la mairie, Imamoglu a une nouvelle fois battu le candidat du parti d’Erdogan, remportant ainsi son troisième mandat de maire d’Istanbul. Son parcours électoral impressionnant et sa popularité grandissante ont fait de lui le principal candidat de l’opposition, capable de défier Erdogan lors de la prochaine élection présidentielle.

      Même mode opératoire

      L’ironie de l’histoire, c’est qu’Erdogan semble utiliser le même mode opératoire contre son adversaire que celui qui a été utilisé contre lui il y a vingt-sept ans. En 1998, Erdogan était maire d’Istanbul et une figure populaire. L’establishment laïque et militaire considérait sa forme d’islam politique comme dangereuse. Il avait été emprisonné et inculpé (dans son cas, pour incitation à la haine religieuse après avoir récité un poème politique lors d’un rassemblement). Il avait été démis de ses fonctions de maire et avait passé quatre mois en prison.

      Son emprisonnement et son refus de se soumettre aux exigences répressives de l’armée, mettant au défi le pouvoir, avaient contribué à renforcer son profil politique. Comme l’ont souligné certains commentateurs, l’emprisonnement d’Imamoglu, qui nie les accusations et promet lui aussi de « ne pas se soumettre », pourrait avoir le même effet non désiré. Il est fort possible que cela contribue à le rendre encore plus populaire.

      Cela dit, la situation n’est pas tout à fait la même. Ekrem Imamoglu fait face à une tentative délibérée et déterminée de l’éliminer de la course. La veille de l’envoi de la police au domicile du maire, la presse pro-Erdogan et le recteur de l’université d’Istanbul, nommé par le président, ont déclaré que le diplôme universitaire d’Imamoglu n’était pas valable, invoquant de prétendues irrégularités dans son transfert depuis une université privée. Etant donné que seuls les diplômés universitaires sont autorisés à se présenter à la présidence en Turquie, une telle invalidation disqualifierait Imamoglu. Il a affirmé qu’il comptait contester cette décision. Les accusations de corruption et de terrorisme ont suivi.

      Qualifier ses opposants politiques de « terroristes » est une méthode qu’Erdogan a adoptée après l’échec de la tentative de coup d’Etat militaire menée [en juillet 2016] par une faction des forces armées turques. En 2019, lorsque l’auteur autrichien Peter Handke, critiqué pour avoir soutenu le défunt dirigeant serbe Slobodan Milosevic, a reçu le prix Nobel de littérature, Erdogan s’est fermement opposé à cette décision. Pris au dépourvu et sans téléprompteur, il a déclaré : « Ils ont donné le même prix à un terroriste de Turquie ! » Ce jour-là, je devais revenir de New York à Istanbul, et j’étais sur le point d’annuler mon vol retour quand le porte-parole du président est intervenu pour annoncer que ce n’était pas moi à qui le président faisait référence.

      Reprendre le contrôle d’un magot

      Un tribunal contrôlé par Erdogan a emprisonné Imamoglu pour « corruption », mais il n’a pas retenu des charges de « terrorisme ». Une telle accusation aurait permis au président de nommer son candidat préféré à la mairie d’Istanbul – un poste que l’AKP, rappelons-le, n’a pas réussi à conquérir lors des trois dernières élections. Il aurait ainsi pu, comme certains le craignent, détourner une partie des immenses recettes fiscales de la ville pour financer la propagande de son parti.

      En emprisonnant Imamoglu, Erdogan n’écarte pas seulement un rival politique plus populaire que lui : il cherche aussi à reprendre le contrôle d’un magot qu’il n’a pas pu exploiter pendant six ans. S’il réussit, lors des prochaines élections présidentielles, seuls les visages d’Erdogan et de son candidat apparaîtront sur les murs de la ville et sur les panneaux d’affichage municipaux éclairés.
      Cela ne surprendra personne qui suit de près la politique turque. Depuis une décennie, la Turquie n’est pas une véritable démocratie – tout juste une démocratie électorale, où l’on peut voter pour son candidat préféré, mais où il n’y a plus de liberté d’expression ou de pensée. L’Etat turc a tout fait pour contraindre son peuple à l’uniformité. Personne ne parle des nombreux journalistes et fonctionnaires qui ont été emprisonnés de manière arbitraire ces derniers jours. Ces arrestations ont été décidées pour donner plus de poids et de crédibilité aux accusations de corruption contre Imamoglu ; à moins que le pouvoir ait simplement misé sur le fait que personne n’y prêterait attention, tous les regards étant tournés vers les événements qui se déroulent ailleurs.

      A présent, avec l’arrestation du politicien le plus populaire du pays, du candidat qui aurait remporté une majorité des voix lors des prochaines élections nationales, même la forme limitée de démocratie touche à sa fin. C’est inacceptable, profondément inquiétant, et c’est pourquoi de plus en plus de gens rejoignent les manifestations. Nul ne peut prévoir ce qu’il adviendra.

      Traduit du turc par Eric Chapsal et Ekin Oklap.

    • « Erdogan a pris la décision d’aller au bout de l’autocratie, quoi qu’il en coûte pour la Turquie », Ahmet Insel
      https://archive.ph/w5As5#selection-2027.0-2063.270

      En s’en prenant à son principal opposant, Ekrem Imamoglu, le président turc engage son pays sur la voie de la guerre civile alors qu’il fait face à une contestation dans les bastions historiques de l’AKP, observe, dans une tribune au « Monde », le politiste Ahmet Insel.

    • « En Turquie, la contestation est désormais plus résiliente grâce à de nouvelles convergences au sein des sphères militantes », Pinar Selek
      https://archive.ph/7ED5e#selection-2173.0-2189.111

      Le mouvement de contestation qui s’est emparé de la Turquie après l’arrestation du maire d’Istanbul est le fruit de la convergence des oppositions au pouvoir de Recep Tayyip Erdogan, observe la sociologue Pinar Selek dans une tribune au « Monde ».

      .... je me concentrerai ici sur les récentes évolutions du mouvement kurde transfrontalier, son alliance avec l’opposition kémaliste et l’incapacité, pour le moment, du régime à briser ce rapprochement.

      En février, Abdullah Öcalan, leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) emprisonné depuis 1999, a lancé un appel à la dissolution du PKK et à la fin de la lutte armée, ouvrant une ère d’espoir pour la paix. Ce tournant majeur, fruit de négociations ardues, résonne en Turquie et en Syrie, où des accords se dessinent entre le Rojava et le régime syrien. Le cessez-le-feu souligne la volonté de paix du PKK, une position qui est d’ailleurs partagée par les représentants politiques kurdes, encore appuyés par un mouvement social bien structuré de façon transnationale. En témoignent les mobilisations massives à travers la région en soutien à l’appel de février, le 21 mars, journée de Newroz, fête du printemps célébrant aussi la résistance kurde.

      Cependant, les bombardements fréquents au Rojava (région kurde au nord de la Syrie) et la posture autoritaire du gouvernement turc rendent l’issue incertaine. (...)

      En Turquie, les médias progouvernementaux invisibilisent les manifestations
      https://archive.ph/nSt7X#selection-2035.0-2035.75

      #nationalisme #kémalisme

    • Özgür Özel, leader de la contestation en Turquie : « Si nous ne repoussons pas cette tentative de coup d’Etat, il en sera fini des urnes »
      https://archive.ph/KibVW#selection-2045.0-2049.239

      Le chef de file du Parti républicain du peuple, la principale formation d’opposition au président turc, Recep Tayyip Erdogan, voit dans l’arrestation du maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, « une demande d’interdiction de vie politique ».

      .... il est préférable que ce soit la démocratie qui domine la rue. ....