« Les élèves méritent mieux que l’interdiction de leur portable au collège »
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Anne Cordier
Professeure en Sciences de l’information et de la communication, Université de Lorraine, Crem – Centre de recherche sur les médiations
Publié le 1 septembre 2025 à 13h15 Lecture : 3 min
« Plus qu’une question technique ou administrative, l’éducation au numérique est une éducation à la citoyenneté. »
« Plus qu’une question technique ou administrative, l’éducation au numérique est une éducation à la citoyenneté. » THOMAS SAMSON / LE PARISIEN/MAXPPP
L’interdiction des smartphones au collège, déjà prévue par la loi depuis 2018, est mise en place à partir de ce 1er septembre. Elle ne représente pas une solution pérenne, selon la chercheuse Anne Cordier, qui défend une éducation aux usages du numérique plutôt qu’une privation stérile.
En cette rentrée 2025, l’interdiction du téléphone portable à l’école et au collège revient au premier plan, désormais accompagnée du dispositif « portable en pause ». L’intention est louable : garantir des conditions d’apprentissage sereines. Mais cette mesure est surtout un trompe-l’œil. Interdire rassure, donne l’illusion que l’on agit, tout en masquant une réalité plus dérangeante : l’absence d’imagination et de puissance d’action des politiques publiques pour inventer et mettre en œuvre des réponses éducatives fortes et durables, capables d’accompagner les enfants et les adolescents dans leur rapport au numérique, jour après jour.
L’interdiction n’est pas nouvelle : la loi du 3 août 2018 la prévoit déjà dans les établissements scolaires. En soulignant à nouveau son urgence, les discours officiels laissent croire que les écoles et collèges seraient des lieux de laxisme, où directions et enseignants seraient débordés. Ce n’est pas rendre justice au travail considérable réalisé depuis plusieurs années pour faire respecter la règle.
Surtout, l’interdiction s’accompagne d’un emballage discursif qui interroge. Lors de son discours de rentrée, la ministre de l’éducation nationale a évoqué un « fléau de la surexposition aux écrans » et les « dégâts du cyberharcèlement ». Bien sûr, les inquiétudes sont légitimes : personne ne nie les faces sombres, très sombres, du numérique. Mais la recherche est claire : chez les enfants et adolescents, le cyberharcèlement, par exemple, relève d’abord et avant tout du harcèlement.
C’est sur ce socle qu’il faut agir, avec dialogue et prévention, bien davantage que sur l’accès à l’objet technique par lequel il se prolonge. Concentrer l’attention sur le portable, c’est risquer de détourner le regard de ce qui fait vraiment la différence : apprendre à vivre ensemble, à se respecter et à comprendre et soigner les interactions humaines, en ligne comme hors ligne.
Comprendre le monde numérique
De même, l’addiction aux écrans, qui fait couler tant d’encre hautement lucrative, n’existe pas dans le DSM-5, la classification internationale des troubles mentaux. Parler d’« épidémie » ou de « pathologie » nourrit un climat anxiogène et peu respectueux des jeunes, au lieu de poser sereinement la question de leurs usages. Il y a pourtant tant à faire : comprendre et accompagner ce fameux Fomo (« fear of missing out », la peur de manquer quelque chose) qui alimente les usages compulsifs ; aider à résister aux stratégies de captation de l’attention, ressource si précieuse pour apprendre ; donner des clés pour comprendre les logiques de fonctionnement des plateformes.
Les adolescents eux-mêmes en sont conscients. Ils sont nombreux à confier leur désarroi face aux heures passées à scroller, à reconnaître la force d’attraction des réseaux sociaux numériques et à dire combien il leur est difficile de résister à la notification qui clignote. Beaucoup accueillent même l’interdiction sans hostilité : ils savent qu’ils ont besoin de concentration pour leurs apprentissages, et qu’un soutien collectif est précieux pour trouver un équilibre. Ce ne sont pas des enfants perdus : ce sont des personnes désireuses de comprendre ce monde numérique, d’en percer les mécanismes, et d’apprendre à en faire un allié plutôt qu’un obstacle.
Leurs usages en témoignent : loin de se limiter à « scroller » passivement, beaucoup s’informent, lisent la presse en ligne, échangent autour de leurs mangas et animes préférés, écrivent de la fiction, seuls ou à plusieurs. Comment aborder ces pratiques de façon apaisée et dialoguée sous le spectre d’une interdiction brandie sous prétexte de pratiques déviantes ?
L’absence d’ambition éducative
Dans les établissements, la mise en œuvre concrète du dispositif « portable en pause » est tout sauf secondaire. Elle requiert des investissements matériels – casiers, pochettes, parfois financés par les familles – et une logistique quotidienne lourde pour les équipes éducatives. Les chefs d’établissement, personnels d’éducation et enseignants, loin d’être dupes, rappellent dans la presse que leur mission n’est pas de confisquer, mais de faire grandir, d’ouvrir les horizons. Ils savent que le vrai défi n’est pas de ranger les portables, mais d’accompagner les élèves dans l’apprentissage d’un usage réfléchi et autonome du numérique.
Il faut donc leur faire confiance. Confiance pour appliquer la mesure avec discernement, non comme une fin en soi, mais comme un levier d’éducation. Confiance pour dépasser les projets ponctuels ou les « journées spéciales » dont est si friande l’institution scolaire, et construire une véritable progression d’apprentissage au numérique, aux médias et à l’information tout au long de la scolarité.
Plus qu’une question technique ou administrative, l’éducation au numérique est une éducation à la citoyenneté. Elle doit être émancipatrice, tournée vers l’avenir, et portée par une véritable ambition éducative. (Faire) croire qu’une interdiction suffira, c’est renoncer à cette ambition. Les enfants et les adolescents méritent mieux : un accompagnement solide, respectueux et enthousiaste, qui leur donne les moyens de comprendre, de résister et de créer dans le monde numérique qu’ils habitent déjà.

