• « Après l’assassinat de Charlie Kirk, il y a des silences qui en disent plus que de longs discours », Nathalie Loiseau, eurodéputée [Horizons]
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/09/16/nathalie-loiseau-eurodeputee-apres-l-assassinat-de-charlie-kirk-il-y-a-des-s

    Ces derniers jours ont été marqués d’abord par le bruit sec d’une balle, celle qui a tué, le 10 septembre, Charlie Kirk, ce jeune influenceur américain, fervent soutien de Donald Trump. Puis vint la clameur de ses partisans, choqués, à juste titre, par cet assassinat sauvage. Ils n’étaient pas les seuls à être sidérés ; nous l’étions tous de voir une fois encore la scène politique américaine endeuillée par un meurtre odieux.

    Sidérée, je l’ai été aussi quand les extrêmes droites européennes, si promptes à se dire patriotes, d’ordinaire si hostiles aux signes d’une mondialisation qu’elles dénoncent, ont aussitôt milité pour que l’on rende hommage à Charlie Kirk. La surenchère est venue très vite : pourquoi ne pas lui remettre le prix Sakharov de la liberté d’opinion ?, a proposé Reconquête !. Pourquoi ne pas exiger une minute de silence en plénière du Parlement européen ?, a lancé un député suédois, soutenu illico par le Rassemblement national. Pourquoi se gêner et ne pas détourner le slogan « Je suis Charlie » ?, a osé Jordan Bardella.

    Sidérée, je l’étais qu’on veuille faire de Charlie Kirk non plus une victime mais un héros, qui plus est un héros européen. Qu’on ose demander à notre Parlement de rendre hommage à un activiste qui avait glorifié la ségrégation raciale, l’esclavage, appelé les femmes à rentrer chez elles, diabolisé l’homosexualité, vomi sur l’Ukraine, reproché aux juifs de favoriser l’immigration, réclamé la peine de mort pour Joe Biden, qu’on exige des députés réunis à Strasbourg, dans l’hémicycle que présida Simone Veil, qu’ils s’inclinent à la mémoire d’un homme qui comparait l’IVG à l’holocauste du XXIe siècle.
    Sidérée, je l’étais, mais silencieuse, non. J’ai répondu à cette demande des extrêmes droites, formulée avec insistance et répétée par tous leurs députés, en exposant mes arguments [le 12 septembre]. Je m’attendais à n’être qu’une voix parmi beaucoup d’autres. J’ai été la seule, sur 720 députés européens, à m’exprimer pour demander qu’on fasse la différence entre la condamnation unanime que nous devions faire face à l’assassinat d’un homme et le refus de cautionner ses idées. Aucun autre parlementaire n’a pris la peine d’exposer son point de vue. Certes, la présidente du Parlement n’a pas accordé la minute de silence exigée, sans fournir d’explication. Mais le silence de mes collègues face aux exigences de l’extrême droite a duré beaucoup plus qu’une minute.

    Méthodes de voyous

    Ce silence, il s’est poursuivi quand j’ai fait l’objet de menaces de mort, sur les réseaux sociaux mais pas seulement, pour avoir osé dire qu’une victime ne faisait pas nécessairement un héros. Il s’en est trouvé, des partisans de Charlie Kirk, les mêmes qui avaient crié à la violence politique et à la mort de la liberté d’expression, pour m’injurier, m’enjoindre de me taire et me menacer du même sort que leur idole. Il s’en est trouvé bien peu, en revanche, parmi les belles âmes, les modérés, les adversaires autoproclamés de l’extrême droite, pour m’apporter leur soutien. Ou plutôt, ils ont été très nombreux, les Français ordinaires, que je ne connaissais pas, qui ont pris la peine de m’écrire, de m’encourager et de me soutenir. D’autres Européens aussi, que je ne connais pas davantage. Merci à eux. Mais les politiques ? A l’exception de quelques-uns, peu nombreux, ce fut le silence.

    Ce mutisme inexplicable, on me l’a expliqué, à l’oreille. Ils avaient peur. Peur d’être pris à partie sur les réseaux sociaux, comme moi, d’être menacés, comme je l’ai été. Alors autant ne rien dire, n’est-ce pas ? Et c’est cela qui m’effraie, leur silence. Parce qu’il faut à la fois raison garder et rester fidèle à ce qu’on est. Raison garder, car je n’ai fait preuve d’aucun courage en disant ce que je pense. Nous sommes en démocratie et la liberté ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. Les insultes ? Aussi virtuelles que les réseaux sociaux qui les charrient. Les menaces ? Déplaisantes, bien sûr, mais, puisqu’elles sont faites pour intimider, il est impératif de les ignorer. Désormais, mes contempteurs ont choisi de s’en prendre aussi à mon mari. Ce sont des méthodes de voyous et ce sont en effet des voyous. Mais, si on ne leur résiste pas quand ils attaquent, quand leur résistera-t-on ?

    A ceux qui se taisent, j’aimerais rappeler ce qu’ils savent déjà : ce n’est pas une minute de silence que réclamaient les nouveaux adeptes de Charlie Kirk, c’est réduire au silence ceux qui ne pensent pas comme eux. Ce n’est pas le respect des morts qu’ils exigent, c’est le droit d’insulter et de haïr les vivants qui ne leur ressemblent pas. Ce n’est pas la violence politique qu’ils dénoncent, c’est l’intimidation qu’ils utilisent. Ce n’est pas la liberté d’expression qu’ils défendent, c’est la banalisation de leurs outrances. En Amérique comme en Europe.

    Souvenez-vous : à la fin de La Résistible Ascension d’Arturo Ui, Bertolt Brecht nous prend à partie : vous, apprenez à voir, plutôt que de rester les yeux ronds.

    Nathalie Loiseau, ancienne ministre des affaires européennes, est députée européenne (Horizons).

    une catho de Neuilly qui éclabousse également et avec brio nos média. surprenant.

    • Le “moment Kirov” de l’administration américaine
      ‪@oliviertesquet.bsky.social‬
      https://bsky.app/profile/oliviertesquet.bsky.social/post/3lzawi5mkwk2b

      « La Charlie Kirk Data Foundation — un site web anonyme initialement intitulé « Expose Charlie’s Murderers » (Dénoncez les meurtriers de Charlie) — affirme avoir reçu plus de 60 000 contributions. »

      Comme je l’ai lu ce matin dans la newsletter du Grand Continent, nous sommes bien face au “moment Kirov” de l’administration américaine, du nom de cet officiel soviétique dont l’assassinat en 1934 déclencha les grandes purges staliniennes.

    • Assassinat de Charlie Kirk : « Les références utilisées par le suspect arrêté s’inscrivent dans la culture du LOL »
      https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/09/25/assassinat-de-charlie-kirk-les-references-utilisees-par-le-suspect-arrete-s-

      Sur Internet, nous sommes tous et toutes des avatars, nous portons un, voire plusieurs, masques. Nous y présentons certaines facettes de nous-même que nous pouvons travestir, enjoliver ou au contraire noircir à loisir. Si, hors-ligne, il est déjà compliqué de connaître tout d’une personne, c’est encore plus difficile de saisir une présence qui n’existe en ligne que par des jeux de langage ou des jeux visuels. Rappelons-nous le dessin de Peter Steiner publié par le New Yorker en 1993 [un chien s’adressant à un autre chien] : « Sur Internet, personne ne sait que vous êtes un chien. » C’est d’ailleurs tout l’intérêt de cette nouvelle scène de la vie sociale, pour le meilleur et pour le pire.

      Les journalistes, les enquêteurs et les chercheurs en sociologie qui se penchent sur les traces laissées par des profils comme celui de Tyler Robinson – des jeunes personnes imprégnées de culture Web – doivent donc se livrer à une véritable herméneutique. Cet art de l’interprétation requiert de déchiffrer les différentes identités numériques du locuteur, ses intentions, les formes d’adresse employées, les publics visés… La vérité est précisément dans cette énigme.

      Le second degré sert une multitude de fonctions en ligne. La société numérique est un espace où jouent à plein les logiques de singularisation. Pour sortir du lot, il faut à la fois se cultiver un style et cultiver le mystère. Le second degré est un outil dans cette quête parfois épuisante de singularité : il peut permettre de provoquer, de gagner la reconnaissance d’un petit groupe de pairs, de marquer sa différence (y compris sur le plan politique) ou une forme de pudeur…

      Les références humoristiques gravées par Tyler Robinson sur ses douilles s’inscrivent dans ce qu’on appelle la « culture du LOL » [sigle anglais pour « laughing out loud », mort de rire], qui joue avec le second degré et avec la rhétorique pour permettre une réception plurielle de ce qui est dit. Ses formes sont nombreuses : le mème, qui prend un visuel typique de la pop culture et lui fait opérer un déplacement en ajoutant une dose d’humour ; le shitpost, un sous-genre de mème à l’humour particulièrement absurde voire illogique…
      Elles fonctionnent comme des monologismes, un procédé discursif très courant sur Internet. A l’inverse du dialogisme, par lequel l’on s’adresse à l’autre pour être compris, le monologisme est une adresse sans destinataire précis, qui est faite pour être énigmatique : « Comprenne qui pourra ».

      [Cette culture de l’équivocité] est utilisée par tout le monde. Nous utilisons tous des moyens détournés (un mème, un « partage » sans commentaire…) pour dire ce que nous pensons sans le dire, et nous laissons à chacun le soin de décoder ce message en fonction de son degré d’intimité avec nous.

      Plus spécifiquement, certains acteurs utilisent effectivement la culture du LOL, du mème et du shitpost pour faire avancer un combat politique. Tenter d’en élucider la teneur idéologique est un exercice périlleux, tant ils sont faits pour être pas seulement équivoques, mais carrément nébuleux ou incompréhensibles. Dès les années 2000, des groupes de hackeurs et de médiactivistes comme Anonymous s’en servent dans le cadre de leur stratégie de « guérilla sémiotique », consistant à attaquer des sites en laissant des messages sarcastiques pour continuer à avancer « masqués ».

      La culture du LOL s’est ensuite invitée dans la sphère politique, avec la campagne pour l’élection présidentielle américaine de 2016. C’est notamment à cette époque que le mème Pepe the Frog a été récupéré par l’alt-right, cette frange de l’extrême droite américaine très active en ligne. L’objectif était d’instaurer un brouillage idéologique généralisé sur les réseaux sociaux , dans le cadre d’une « guerre culturelle » contre la gauche.

      Ce mode d’expression [cryptique] est le reflet de la prégnance des médias numériques dans la vie politique américaine. Il faut comprendre cet événement dans son contexte. Si la vie politique française compte un large répertoire d’actions collectives et publiques (manifestation, grève, blocage, rassemblement, prise de parole publique), la politique américaine se vit selon une approche beaucoup plus individualiste, notamment parce qu’aux Etats-Unis, l’urbanisme et les modes de vie laissent très peu d’espaces publics à occuper.

      C’est une des raisons pour lesquelles les réseaux sociaux sont une invention américaine et ont été plébiscités en premier dans ce pays. De même, les podcasts, c’est-à-dire une forme médiatique longue qui s’écoute souvent seul à domicile, ont joué un rôle central dans la victoire de Donald Trump de 2024, en particulier les podcasts d’influenceurs comme Charlie Kirk. Le caractère cryptique, mais aussi violent et individualiste, du geste de Tyler Robinson peut s’analyser comme le produit d’une certaine culture politique 2.0.

      Laurence Allard, sémiologue

      #sémiologie #réseaux_sociaux #culture_du_LOL #confusionnisme #second_degré #culture_politique