« Si, un jour, il y a une attaque et qu’on doit partir, alors on partira » : le destin suspendu du sud arménien | Le Télégramme
tiens ! la PQR s’intéresse au corridor de #Zangezour, au #Nakhitchevan et au grand jeu en cours dans le coin
Du moins, Pierre Coudurier, journaliste-reporter free lance qui publie, entre autres, au journal familial.
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Forces spéciales arméniennes en patrouille le long des routes proches de l’Azerbaïdjan. Syunik, septembre 2025.
Photo David Verberckt
Après la reconquête du Haut-Karabakh par l’Azerbaïdjan, en 2023, l’Arménie redoute la perte de nouveaux territoires. Néanmoins, un accord négocié entre les deux belligérants sous l’égide de Trump offre, pour l’heure, un fragile répit.
Sud de l’Arménie, région du Syunik. Une file ininterrompue de camions serpente sur une bande d’asphalte surplombée de pics rocheux verticaux. Ces poids lourds venus d’Iran traversent tout le pays pour ravitailler le Caucase, jusqu’en Géorgie et en Russie. Point d’étape pour les chauffeurs, la petite ville de Meghri s’étale le long d’une frontière délimitée par la rivière Araxe. En face, c’est l’Iran. À l’est et à l’ouest, l’Azerbaïdjan. Ancien carrefour ferroviaire régional, Meghri est, aujourd’hui, endormie. Dans l’ancienne gare, où reposent de vieilles locomotives rouillées, la nature a repris ses droits. Le dernier train a quitté les lieux en 1993, deux ans après la chute de l’Union soviétique.
Depuis cette date, les frontières entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan demeurent désespérément closes, conséquence du conflit centenaire opposant les deux nations dans la région voisine du Haut-Karabakh. Après la perte de cette enclave séparatiste, en 2023, l’Arménie avait voulu se redonner un élan national via un ambitieux plan de relance du rail dans la région. Mais, faute de financement, le projet a été abandonné. Or, depuis la chute de l’URSS, la région du Syunik reste livrée à elle-même, ce qui attise les convoitises de l’ennemi juré azerbaidjanais et de son parrain turc.
L’enjeu de l’exclave du Nakhitchevan
Les deux puissants alliés lorgnent ce qu’ils appellent le « corridor de Zangezur » : une bande de 43 kilomètres le long de la frontière arméno-iranienne. Ce passage stratégique permettrait à l’Azerbaïdjan de relier sa capitale à son exclave du Nakhitchevan et ainsi d’établir une continuité territoriale avec la Turquie. Galvanisé par ses récents succès militaires, le dictateur azerbaidjanais Ilham Aliev entend relancer le rail à tout prix, y compris par la force si nécessaire.
Le risque d’une nouvelle guerre s’est cependant considérablement réduit depuis cet été. Réunis à Washington, le 8 août, sous l’égide de Donald Trump, Erevan et Bakou ont annoncé un accord de paix historique. Lequel porte sur la création d’un couloir de transit rebaptisé pompeusement « Trump route for international peace and prosperity » (« La route Trump pour la paix et la prospérité »). Ce texte, encore non signé, doit garantir la souveraineté arménienne sur l’ensemble de la zone, tout en accordant une concession de 99 ans aux États-Unis pour la création et l’exploitation d’infrastructures routières, ferroviaires et énergétiques. Mais tout cela reste encore incertain. En effet, aucune entreprise américaine n’est, pour l’heure, visible dans la zone. En ce moment, seuls les Iraniens, alliés de l’Arménie, étendent leur emprise dans la région du Syunik en érigeant une nouvelle route. Un chantier colossal, fait de tunnels et de viaducs, destiné à désenclaver la région et à y acheminer du pétrole à bas coût. Dans la région du Syunik, les intérêts des grandes puissances se croisent.
De son côté, l’Azerbaïdjan a déjà achevé la construction d’un réseau ferroviaire de part et d’autre de sa frontière. Il ne manque plus que 43 kilomètres de voies à construire côté arménien. Ce qui fait craindre aux Arméniens la perte de nouveaux territoires, et ce, malgré les promesses de Trump…
À Agarak, un village planté face au seul poste-frontière arméno-iranien, Angela, 70 ans, ne se fait guère d’illusions. Depuis plus de quarante ans, elle vit ici, sur ce bout de terre coincé entre grandes puissances, dans un vieil immeuble décatit hérité de l’ère soviétique. « Que pouvons-nous faire face à tout cela ? Nous sommes des gens ordinaires. Si, un jour, il y a une attaque et qu’on doit partir, alors on partira », confie-t-elle, d’une voix calme, en servant le café et quelques gâteaux. Puis, après un silence, elle ajoute dans un sourire mélancolique : « L’époque soviétique me manque. La région se développait, on formait des techniciens, des chauffeurs, des ingénieurs… Aujourd’hui, il ne reste presque plus rien ». Un peu plus au nord, le village de Khnatsakh marque désormais la frontière entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Depuis la reconquête du Haut-Karabakh par l’Azerbaïdjan ; en 2023, la ligne de démarcation s’est déplacée d’une centaine de kilomètres pour atteindre ce hameau.
Valod, 65 ans, le visage tanné par le soleil, garde encore quelques centaines de moutons. Faute de pâturages accessibles, il a dû vendre ses vaches. « Les Azéris avancent centimètre par centimètre », murmure cet ancien combattant de la première guerre du Karabakh (1988 -1991). « À l’époque, l’Arménie avait l’avantage. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. » Au-dessus du village, le drapeau azerbaïdjanais flotte sur une position militaire, à quelques mètres seulement d’une base de l’armée arménienne. « On a peur de subir le même sort que les réfugiés du Karabakh », reprend Valod. « Mais, quoi qu’il arrive, je n’abandonnerai ni mes moutons ni mon village. »

