« Safaris de snipers » : comment la déshumanisation permet les atrocités, de Sarajevo à Gaza
Par Refik Hodzic
Écrivain, journaliste et spécialiste de la justice transitionnelle originaire de Prijedor, en Bosnie-Herzégovine, Hodzic a été porte-parole du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie et a participé aux efforts visant à lutter contre les séquelles des atrocités de masse commises au Myanmar, au Sri Lanka, au Liban, en Afghanistan, en Syrie, en Colombie et ailleurs.
Les informations en provenance de Milan, où le parquet enquête sur des allégations selon lesquelles de riches touristes auraient payé pour tuer des civils par pur plaisir dans la tristement célèbre « Allée des snipers » de Sarajevo durant la guerre de Bosnie dans les années 1990, ne choquent que les étrangers.
Les allégations qui émergent aujourd’hui sont aussi monstrueuses que douloureusement familières aux Bosniaques : accès facilité par des intermédiaires, rémunération fixée en fonction de la cible, enfants plus chers à tuer.
Cette histoire a été rapportée et documentée par les médias locaux et régionaux dès 1995, et plus récemment dans le livre de l’écrivain bosnien Haris Imamovic, "Vedran et les pompiers", et dans le documentaire de Miran Zupanic, "Sarajevo Safari" (2022).
Ce qui est profondément troublant pour un Bosniaque comme moi, ce n’est pas seulement l’horreur de ces révélations, mais aussi les conditions qui ont rendu une telle violence possible.
Derrière ces accusations de « tourisme » effroyables se cache une pathologie plus profonde : la déshumanisation systématique des musulmans bosniaques dans les années 1990, qui trouve un écho aujourd’hui dans le spectacle moderne d’étrangers s’alliant à l’armée israélienne pour tuer des civils palestiniens à Gaza en toute impunité.
La déshumanisation est le processus par lequel une population est dépouillée de son humanité et réduite à une masse, une menace, une abstraction – plutôt qu’à un ensemble de vies dotées de leur libre arbitre et de leur dignité.
Les spécialistes des violences de masse ont depuis longtemps constaté qu’avant la destruction physique, il y a une destruction symbolique : l’érosion de l’empathie, la disparition des scrupules moraux. Dès lors qu’une population est exclue de la communauté morale de « ceux qui comptent », tuer devient possible – voire banal, ou récréatif.
Vide moral
Au début des années 1990, les musulmans de Bosnie ont d’abord été exilés linguistiquement et politiquement. Ils étaient qualifiés (principalement par les Serbes, mais aussi par les islamophobes d’extrême droite en Occident) de « Turcs », d’« extrémistes » et de « fondamentalistes islamiques » – porteurs d’un projet étranger qu’il fallait éradiquer.
Dans ce vide moral, l’idée de « touristes snipers » étrangers est devenue envisageable. Dès lors que les victimes n’étaient plus considérées comme humaines aux yeux de leurs assassins, leurs souffrances pouvaient se transformer en spectacle.
Aujourd’hui, nous observons un processus similaire dans le discours entourant les Palestiniens. Des décennies de langage déshumanisant, cimentées après les attentats du Hamas du 7 octobre 2023 – qui ont vu les Palestiniens qualifiés de « terroristes », d’« animaux humains » et de « barbares » – ont transformé les civils en cibles et les cibles en abstractions.
Lorsque des communautés entières sont déshumanisées, leur mort n’est plus perçue comme une crise morale, mais comme une stratégie ; leur souffrance, non plus comme une tragédie, mais comme une nécessité. Le massacre à Gaza – y compris le meurtre de dizaines de milliers d’enfants et la déshumanisation de sa population – n’est pas le fruit du hasard ; c’est l’aboutissement d’un long processus de conditionnement idéologique.
L’enquête milanaise sur le « tourisme des tireurs d’élite » ne se limite pas au passé de la Bosnie. Elle constitue un avertissement pour notre présent.
De nombreux éléments prouvent que des binationaux s’enrôlent comme tireurs d’élite israéliens et tuent des civils palestiniens. Une enquête du "Guardian" et de plusieurs autres médias a révélé l’existence de membres américains et européens d’une unité de tireurs d’élite « fantômes » qui se vantaient d’avoir tué plus de 100 Palestiniens.
Selon un article du "New Arab", jusqu’à 20 000 Américains se seraient rendus en Israël pour servir comme « soldats isolés ». Dans une tribune publiée par le "Guardian", un commentateur a écrit : « Nous sommes confrontés à une réalité où des dizaines de milliers d’Américains sont activement impliqués dans des crimes de guerre. »
Bien que les situations en Bosnie et à Gaza soient profondément différentes, elles reposent toutes deux sur un même postulat : la déshumanisation des victimes. À Sarajevo, les cibles étaient des civils musulmans bosniens traversant la rue. À Gaza, il s’agissait d’enfants palestiniens, de journalistes, de médecins. Dans les deux cas, leur humanité a été effacée d’emblée.
La déshumanisation transforme le meurtre en acte, l’atrocité en participation. Elle permet à certains de franchir le seuil inimaginable du statut d’observateur à celui d’auteur.
Des années de propagande
Les recherches sur les binationaux s’engageant dans l’armée israélienne mettent en évidence trois motivations principales : l’idéologie, la mobilité et le sentiment d’appartenance. Certains s’engagent par conviction, pour défendre ce qu’ils perçoivent comme leur patrie ancestrale. D’autres le font dans le cadre d’un parcours migratoire ou en quête d’identité.
Ce qui les unit tous, c’est une forme de licence morale. Tuer en terre étrangère exige non seulement une justification politique, mais aussi une profonde restructuration psychologique : la conviction que la personne visée par le fusil est moins humaine, moins digne de vivre.
Pour la Bosnie-Herzégovine, l’enquête de Milan offre l’occasion de s’attaquer non seulement à la criminalité présumée des individus, mais aussi à la dégradation morale qui a pu permettre l’émergence d’une telle pratique.
Elle nous rappelle que la responsabilité doit s’étendre au-delà des tribunaux et des archives, et s’enraciner dans le terreau idéologique et culturel d’où naissent les atrocités. Le présumé « safari de snipers » n’était pas une anomalie ; il était l’aboutissement d’années de propagande qui ont dépeint les musulmans bosniens comme des sous-hommes.
Pour la Palestine, les conséquences sont encore plus immédiates. La destruction continue de Gaza est rendue possible par une campagne de déshumanisation implacable – politique, numérique et médiatique – qui rend les Palestiniens invisibles et indignes d’empathie. La couverture médiatique occidentale anonymise systématiquement leurs morts, réduisant les familles à des numéros et les bombardements à de simples « opérations ». Quand l’humanité est niée, la violence prospère en toute impunité.
S’il y a une leçon à tirer des « safaris de snipers » à Sarajevo et des tireurs d’élite étrangers à Gaza, c’est que la déshumanisation n’est pas qu’un outil idéologique : c’est une contagion mondiale. Rompre ce cycle exige plus que de l’indignation. Cela exige un engagement envers le langage, le récit et la justice.
Nous devons nous opposer aux mots qui effacent l’humanité. Chaque fois que des politiciens ou des experts qualifient des populations entières de « menaces », d’« infestations » ou de « boucliers humains », ils rapprochent le monde des atrocités.
Les journalistes doivent retrouver le courage d’humaniser les victimes. Il faut insister sur les noms, les histoires et les visages, même lorsque cela s’avère géopolitiquement complexe. La responsabilité doit s’étendre au-delà du champ de bataille : nous devons demander des comptes non seulement à ceux qui appuient sur la gâchette, mais aussi à ceux qui élaborent les récits qui rendent cet acte possible.
Car la première victime de tout génocide n’est pas le corps. C’est l’humanité de la victime, tuée dans l’imaginaire bien avant d’être tuée physiquement."
▻https://www.middleeasteye.net/opinion/sniper-safaris-how-dehumanisation-enables-atrocities-sarajevo-gaza
