La bataille d’Angoulême cache aussi un bouleversement majeur dans la BD. Ce sont des autrices, souvent jeunes, qui portent la colère, au point que l’on parle non de boycott du festival, mais de « girlcott ». Ce n’est pas rien dans un métier traditionnellement masculin, mais où aujourd’hui les femmes sont autour de 40 %. C’est la journaliste Lucie Servin qui a lancé la fronde en publiant une enquête sur les dérives d’Angoulême dans L’Humanité Magazine du 23 janvier. C’est Anouk Ricard, lauréate du Grand Prix 2025 du festival, qui incarne le boycott, renonçant de fait à l’exposition dont elle doit bénéficier fin janvier. Ce sont 285 autrices qui signent un manifeste dans L’Humanité, dimanche 16 novembre, appelant à ne pas se rendre dans la Charente.
La liste des doléances, formulée en écriture inclusive et en jargon militant par des « travailleuses de la bande dessinée », va largement au-delà de la direction du festival : établir une charte contre les violences et le harcèlement sexistes et sexuels, être associées aux décisions, promouvoir la diversité, mettre en place sur le site des crèches ou une cantine solidaire, impliquer le public, etc.
Les autrices se sont affirmées en trois temps forts à Angoulême. En 2016, elles ont dit leur indignation quand fut révélée une liste de 30 auteurs pouvant postuler au Grand Prix – que des hommes. En 2023, elles ont obtenu l’annulation d’une exposition de Bastien Vivès en l’accusant de faire l’apologie de la pédocriminalité dans des albums. Depuis janvier, elles militent aux côtés d’une salariée du festival qui a déposé plainte pour un viol présumé lors de l’édition 2024 et qui fut ensuite licenciée.
Ce combat touche finalement à la philosophie du festival. Frondeurs et frondeuses veulent un Angoulême qui soit un « bien commun », gratuit et échappant à toute logique marchande, alors que le modèle économique de la manifestation repose pour moitié sur la subvention, mais aussi sur la billetterie et la présence de gros éditeurs payant des stands au prix fort.
Net recul du marché
Le combat entre art et commerce, maintes fois répété dans la culture, dit un mal plus profond : une paupérisation des auteurs et des autrices, non sans lien avec une inflation affolante du nombre d’albums publiés en France : 300 en 1983 ; 4 000 il y a dix ans ; autour de 7 000 en 2023. Oui, 7 000, dont beaucoup de mangas, mais, surtout, un public qui est très loin de suivre le mouvement. Et si le marché de la BD a explosé depuis les années 2010, il est en net recul depuis deux ans, creusant un peu plus le fossé entre Astérix en Lusitanie (Hachette, 48 pages, 10,90 euros), en librairie depuis le 23 octobre et qui a dépassé le million d’exemplaires en trois semaines, et l’immense majorité de la production.
Les responsables de cette inflation sont les écoles d’art, qui ont multiplié les formations à la BD, donnant l’illusion d’un métier facile. Les éditeurs aussi, qui ont publié jusqu’à plus soif des albums médiocres et à bas coût afin de ne pas louper la perle providentielle, mais aux ventes marginales. « On a créé une bulle inflationniste », nous dit le scénariste Benoît Peeters. Ce dernier est le coauteur d’une enquête auprès de 1 200 auteurs de BD, qui sortira en janvier, dix ans après la précédente. Elle montrera une inquiétante dégradation de leurs revenus, surtout pour les autrices.
La fronde d’Angoulême est celle d’un prolétariat culturel, que l’on retrouve ailleurs – les livres en général, le théâtre ou le cinéma –, qui ne veut pas entendre parler de surproduction et demande que la subvention publique corrige la rude loi du marché. C’est tout le contraire qui se profile. Rachida Dati, la ministre de la culture, vient par exemple d’annoncer une réduction de 60 % de la subvention de l’Etat au festival. A partir de là, les autrices accepteront-elles de transiger afin qu’Angoulême ne meure pas ? C’est la question.