• Raz Segal, professeur agrégé d’études sur l’Holocauste et le génocide à l’Université de Stockton : "Nous ne vivons pas dans un monde post-Holocauste du « Plus jamais ça », mais dans le même monde qui a conduit à l’Holocauste, un monde du « Encore et encore »."

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    La rhétorique génocidaire, par ailleurs, ne s’est pas tarie. Prenons l’exemple de Simcha Rothman, député à la Knesset (le parlement israélien) du Parti sioniste religieux, qui s’est exprimé le 28 octobre lors d’un sommet international en Hongrie organisé en soutien à Israël. « Si nous voulons anéantir l’idée de génocide », a-t-il déclaré, « si nous voulons l’anéantir, nous devons anéantir l’idée des Frères musulmans qui s’empare de tout l’Occident, du Moyen-Orient, puis du monde entier, de toute la civilisation occidentale –, nous devons la désigner comme l’ennemi. » « L’ennemi à Gaza », a-t-il poursuivi, « ce ne sont pas les tunnels terroristes, l’ennemi à Gaza, ce ne sont pas les missiles, l’ennemi à Gaza, ce ne sont même pas ces individus odieux qui ont pris des otages ; l’ennemi à Gaza, c’est l’idée de génocide, cette même idée qui résonne dans les mosquées de toute l’Europe, la même idée qui résonne dans les mosquées des États-Unis, sur les campus, dans les campements, cette même idée, voilà l’ennemi. »

    Cette représentation de Gaza comme « l’idée d’un génocide », un génocide contre les Juifs, et contre les Juifs considérés comme fondateurs de la « civilisation occidentale », s’inscrit dans une longue histoire d’auteurs de génocides bien réels qui se percevaient comme agissant pour défendre des « barbares » menaçant la « civilisation occidentale ». La guerre à Gaza n’est donc pas terminée, selon Rothman, car il ne s’agissait jamais d’une guerre à Gaza, mais d’une guerre contre Gaza. (...)

    La Nakba de Gaza n’est pas terminée, car elle n’a pas commencé en octobre 2023, mais avec la Nakba de 1948, lorsque Israël a émergé sur les ruines de la Palestine et des Palestiniens. Cette réalité s’est immédiatement heurtée à l’idée d’Israël comme État unique, État des survivants du mal unique perpétré par les nazis, rendant inconcevable qu’Israël puisse commettre un quelconque crime en droit international, et a fortiori un génocide, ce nouveau crime formulé également en 1948.

    Personne n’utilisait alors le terme « Holocauste » pour désigner le génocide nazi contre les Juifs, mais l’idée qu’il s’agissait d’un génocide unique a émergé avec le concept de génocide l’année de la Nakba. Dès lors, le nouveau crime de génocide, qui a conféré l’impunité au nouvel État israélien, ne pouvait avoir de sens qu’en parallèle avec le déni de la Nakba. Mais maintenant que les Israéliens, à tous les niveaux de la société, ne peuvent s’empêcher de désirer la Nakba – au sein de leur gouvernement et de leur parlement, dans leurs émissions d’information, sur les réseaux sociaux et dans les supermarchés, jusque dans leurs salons –, le déni de la Nakba a cédé la place à sa justification : une guerre, une guerre contre des « animaux humains », une guerre contre le mal biblique d’Amalek, une guerre contre les terroristes et une guerre, pour reprendre les termes de Rothman, contre « l’idée de génocide » contre les Juifs, c’est-à-dire une guerre contre les nazis. (...)

    Mais les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale n’avaient aucune intention d’en finir avec la suprématie blanche, car les États-Unis, le Royaume-Uni et la France étaient eux-mêmes des empires suprématistes blancs. De même, les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale refusaient d’assumer la responsabilité du nationalisme, car ils étaient tous, y compris les Soviétiques, nationalistes et fervents partisans de l’« homogénéisation » nationale, condition essentielle à la sécurité et à la paix. Nulle part la signification de cette paix, cette reproduction du nationalisme et de la suprématie blanche après la Seconde Guerre mondiale, n’apparaissait plus clairement qu’en Israël, État-nation autoproclamé exclusionniste et État de peuplement autoproclamé exclusionniste – ce que Ze’ev Jabotinsky, père du sionisme révisionniste, décrivait dans son célèbre essai de 1923 comme un projet colonial de peuplement ne pouvant fonctionner qu’avec un « mur de fer ».

    La guerre génocidaire à Gaza, la Nakba en cours, ne peut donc prendre fin dans le cadre du système politique et juridique international qui l’a conçue dès le départ, même si Netanyahu et Gallant se retrouvent, d’une manière ou d’une autre, à La Haye. Comme le démontre clairement la crise actuelle en Bosnie-Herzégovine, la présence inattendue de l’ancien président serbe Slobodan Milošević à La Haye en 2001 n’a rien changé aux conditions et à la dynamique qui ont conduit aux violences de masse dans l’ex-Yougoslavie dans les années 1990, notamment au génocide de Srebrenica.

    Nous ne vivons pas dans un monde post-Holocauste du « Plus jamais ça », mais dans le même monde qui a engendré l’Holocauste, un monde du « Encore et encore », un monde qui a ainsi rejeté, littéralement, près de 120 millions de personnes déplacées de force, dont plus de 9 millions de Palestiniens, parmi lesquels des survivants de la Nakba de 1948 et leurs descendant-es. Nous vivons également dans un monde qui se réchauffe à un rythme inimaginable il y a seulement dix ou vingt ans, ce qui signifie que nous serons probablement confronté-es à des centaines de millions de personnes déplacées d’ici le milieu du siècle.

    Dans ce contexte, pour Israël et ses partisans, le génocide de Gaza est un modèle. Non seulement les soldats et officiers israéliens qui ont documenté leurs propres crimes à Gaza et les ont diffusés sur les réseaux sociaux n’ont aucune honte, mais ils contribuent à répandre un message d’anarchie : voilà ce qui attend ceux qui oseront résister aux mesures imposées par des États extrêmement violents, dans un monde façonné par la force brute, désormais sans même le moindre semblant de mémoire de l’Holocauste ni de droit international.
    Mais la plupart des gens à travers le monde ne veulent pas de cet avenir, de ce présent. La plupart des gens ne sont pas dupes du double langage de leurs dirigeants qui prétendent se réunir à Charm el-Cheikh pour faire la paix, alors qu’ils continuent d’approvisionner Israël en armes de destruction massive (...). La plupart des gens savent que leurs gouvernements, de gauche comme de droite, ne les représentent pas, ne se soucient ni d’eux ni de l’avenir de leurs enfants.

    La plupart des gens savent que le jour n’est pas la nuit et refusent de le nier. Partout dans le monde, des milliers de personnes sont descendues dans la rue, bravant l’arrestation, la violence, la perte de leur emploi, la stigmatisation comme antisémites, l’éloignement de leurs familles et de leurs proches. Pourtant, elles étaient là, et elles continuent d’être là, car le combat continue pour Gaza, pour la Palestine, pour leurs vies, pour notre monde. Soyez présent-es."

    https://www.theguardian.com/commentisfree/2025/nov/28/the-genocide-in-gaza-is-far-from-over