Réfugiés, résidents permanents ou même citoyens naturalisés : l’administration Trump cible la figure de l’étranger, bien au-delà des sans-papiers
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Réfugiés, résidents permanents ou même citoyens naturalisés : l’administration Trump cible la figure de l’étranger, bien au-delà des sans-papiers
Par Piotr Smolar (Washington, correspondant)
Les mots choisis indiquent la direction empruntée. Dans un long message publié sur son réseau, Truth Social, jeudi 27 novembre, à l’occasion de la fête familiale de Thanksgiving, le président américain, Donald Trump, a lancé une virulente attaque contre les populations d’origine étrangère installées dans le pays.Selon lui, la plupart vivraient « grâce aux aides sociales » et viendraient d’« Etats faillis, ou de prisons, d’asiles psychiatriques, de gangs ou de cartels de la drogue ». Il les a opposés aux « citoyens américains patriotes », une distinction dénuée de sens dans un pays dont le récit national est tissé de fils venus du monde entier. En 2023, aux Etats-Unis, la part des résidents nés à l’étranger – elle est en constante augmentation depuis les années 1970 – s’élevait à 14,3 % de la population, soit 47,8 millions de personnes. Parmi eux, près de 25 millions sont naturalisés.
A en croire le milliardaire, « seule la migration inversée peut pleinement réparer cette situation ». La migration inversée – ou remigration – est l’un des slogans des extrêmes droites dans les pays occidentaux. « La remigration maintenant », réclamait ainsi le compte X du département de la sécurité intérieure, jeudi 27 novembre. Le 14 septembre 2024 déjà, à moins de deux mois de l’élection présidentielle, Stephen Miller, désormais chef adjoint du cabinet présidentiel, montrait la voie sur X : « Le plan Trump pour arrêter l’invasion des petites villes de l’Amérique : la remigration ! »
Stephen Miller est l’idéologue de la politique migratoire de l’administration Trump, notamment fondée sur la fermeture complète de la frontière avec le Mexique et l’octroi de moyens sans précédent au service de l’immigration et des douanes des Etats-Unis pour traquer les clandestins. Ils seraient 20 millions, selon les trumpistes, entre 11 millions et 13 millions, selon les experts. Fin mai, la presse américaine avait annoncé la création au département d’Etat d’un bureau de la remigration.
A la veille de ce message incendiaire de Donald Trump, mercredi 26 novembre, deux soldats de la garde nationale déployée à Washington avaient été victimes d’une attaque par arme à feu au cœur de la capitale. Le suspect, arrêté, Rahmanullah Lakanwal, est un Afghan âgé de 29 ans. Il avait déposé, fin 2024, une demande d’asile validée sous l’administration Trump au printemps. Cet homme avait fait partie d’une unité paramilitaire travaillant pour la CIA, l’agence du contre-espionnage américain, dans la région de Kandahar. Une unité spécialisée dans les opérations sensibles. Après le retour au pouvoir des talibans, en août 2021, il avait été accueilli aux Etats-Unis, parmi les dizaines de milliers de personnes qui avaient travaillé dans le secteur civil ou militaire pour Washington.
De la même façon que l’assassinat en septembre de Charlie Kirk, figure majeure du monde MAGA (Make America Great Again), avait déclenché une offensive de la Maison Blanche contre la mouvance « antifa » (antifasciste) et ses supposées ramifications, l’attaque dans la capitale a marqué le franchissement d’un autre seuil. Comme dans toute situation de crise, Donald Trump a imposé réactivité et surenchère, annonçant, sur Truth Social, qu’il voulait geler les arrivées en provenance de « tous les pays du tiers monde » et « renvoyer toute personne qui n’est pas un atout pour les Etats-Unis ou est incapable d’aimer notre pays ». Ce dernier critère, difficile à évaluer, s’ajoute à celui de ne pas être « compatible avec la civilisation occidentale ». Les Afghans sont particulièrement visés et toutes les demandes de visas ont été suspendues.
Donald Trump est allé jusqu’à proposer de « dénaturaliser les migrants qui portent atteinte à la tranquillité intérieure ». Il est peu vraisemblable que cette idée passe l’épreuve du droit, mais elle témoigne de la confrontation organisée entre la population blanche des Etats-Unis et les autres. Une partie du monde MAGA est également foncièrement hostile aux visas de travail H-1B, délivrés aux étrangers hautement qualifiés. Donald Trump, lui, en défend l’intérêt contrairement à son vice-président, J. D. Vance ; un rare désaccord public entre les deux hommes.
L’administration a multiplié les effets d’annonce en quelques jours. Elle a décidé de revoir tous les dossiers d’asile validés sous la présidence Biden. Le 27 novembre, dans un message sur X, Joseph Edlow, directeur de l’agence chargée des services de l’immigration et de la citoyenneté, annonçait aussi qu’un « réexamen rigoureux à grande échelle » serait conduit au sujet de toutes les Green Cards accordées avant le retour au pouvoir de Donald Trump. Des pays spécifiques sont visés. En juin, la Maison Blanche avait déjà publié une liste de 19 Etats considérés comme défaillants dans le traitement des dossiers d’asile et de visas. Donald Trump avait annoncé une restriction d’entrée pour les ressortissants de 12 d’entre eux, dont l’Afghanistan, la République démocratique du Congo, Haïti, le Soudan ou encore la Somalie.
Pour ce dernier pays, le Minnesota a été pris pour cible par Donald Trump. Instrumentalisant un scandale réel d’escroquerie, il a décrit un Etat sous la coupe de gangs somaliens. Le gouverneur est le démocrate Tim Walz, ancien colistier de Kamala Harris à l’élection présidentielle de 2024, accusé de laxisme dans la plus vaste enquête pour escroquerie liée à l’épidémie de Covid-19, en cours depuis 2022. Au total, 78 personnes, quasi exclusivement d’origine somalienne, ont été inculpées pour un détournement faramineux de près de 250 millions de dollars (215 millions d’euros), aux dépens d’un programme d’aide alimentaire infantile. Mais, selon la presse américaine, les schémas d’escroquerie au profit de membres de la communauté somalienne, forte de 80 000 personnes au Minnesota, seraient d’une plus grande ampleur, approchant le milliard de dollars de préjudice. Lundi 1er décembre, le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a annoncé une enquête sur un possible financement involontaire par le contribuable du Minnesota des Chabab somaliens, un groupe affilié à Al-Qaida.
Pendant la campagne présidentielle, Donald Trump n’avait cessé d’évoquer une invasion du pays, organisée par les démocrates : selon le républicain, leur plan, assimilé à un complot, consistait à faire venir des étrangers par millions afin de disposer d’une main-d’œuvre à bas prix, de remplacer les ouvriers américains, et de faire voter les nouveaux arrivants par des moyens douteux.
L’une des controverses de la campagne concerna la population haïtienne de Springfield, dans l’Ohio, accusée de manger les chiens. Vendredi 28 novembre, le gouvernement a annoncé l’expiration, début février 2026, du statut temporaire protégé de quelque 350 000 Haïtiens vivant aux Etats-Unis ; ils pourraient être expulsés. Les efforts initiaux de l’administration Trump pour supprimer ce statut pour les Haïtiens – et les Vénézuéliens – avaient été bloqués en justice. Mais l’objectif demeure inchangé.
« Les Américains ne veulent pas de guerres stupides, de boulots américains délocalisés à l’étranger et de frontières grandes ouvertes, expliquait le vice-président, J. D. Vance, le 20 novembre, lors d’une conférence avec le site d’information Breitbart News. Que ce soit intentionnel ou non, c’était l’héritage du Parti républicain avant que Donald Trump n’arrive. » L’ancien sénateur de l’Ohio assurait que le durcissement en cours relevait d’une saine défense des intérêts nationaux. « C’est presque comme si l’Europe et l’Amérique s’étaient mis en tête que le contrôle de leurs frontières était fondamentalement non compassionnel, peut-être même raciste et mauvais. Le président et moi rejetons cette approche. (…) C’est le sens même d’un gouvernement. »
Tout cela est dit sur le ton de l’évidence. Mais comme l’ont montré les élections partielles, début novembre, le rejet de l’administration actuelle semble croissant au sein de la population. Au Congrès, les élus républicains s’inquiètent, en coulisses, d’élections de mi-mandat potentiellement difficiles, d’ici à onze mois, en novembre 2026. Dans un sondage Gallup publié fin novembre, l’impopularité de Donald Trump se confirmait, avec seulement 36 % d’approbation. Sur la question de l’immigration, ils étaient 37 % à soutenir son action. Une chute de 9 points depuis février.
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