Comment survivre à l’intelligence artificielle
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Un long texte de Giorgio Griziotti, qui fait le lien entre son livre précédent (Neurocapitalisme, C&F éditions - ►https://cfeditions.com/neurocapitalisme) et son ouvrage de politique-fiction Le Boomernaute (à paraître, C&F éditions, 2026)
L’IA est une relation, pas un objet extérieur àla société et ses rapports de force. La résistance au capitalisme IA est un nouveau terrain de la lutte de classe, une dialectique de la révolution. Il convient, comme pour toute révolution, de prendre en compte la situation du présent, et le subvertir.
Cependant, l’IA contemporaine reste liée à un dispositif technico-industriel bien précis, fondé sur des régimes d’entraînement et sur des infrastructures de contrôle et de surveillance aux coûts écologiques prohibitifs pour la dépense de calcul et d’énergie, aujourd’hui concentrés dans les oligopoles technico-financiers. Quelle que soit l’étendue des datasets et la sophistication des corrélations statistiques produites, son fonctionnement reste confiné à l’intérieur d’un périmètre défini. Sa versatilité apparente ne doit pas tromper : l’IA ne possède pas d’agentivité réelle. Elle ne peut pas redéfinir ses propres objectifs, introduire des valeurs autonomes ou générer des contextes véritablement nouveaux. Sa « méta-compétence » – l’habileté à générer de nouvelles solutions et procédures – reste donc un phénomène interne à la grille des données, tandis que la métatechnique humaine transforme activement les frontières du possible, en y introduisant des éléments radicalement nouveaux et non confinés dans ce système.
Un système d’intelligence artificielle peut analyser des milliers de films et produire des narrations et des scénarios, mais pas la révolution opérée par la Nouvelle Vague française à la fin des années cinquante. Quand Godard, Truffaut et d’autres ont brisé la continuité narrative, ont fait parler les personnages au spectateur et ont transformé le film en réflexion critique sur le médium lui-même, ils n’optimisaient pas le cinéma hollywoodien mais refondaient ce que signifie « faire du cinéma » en introduisant des interrogations existentielles sur la qualité d’auteur, sur l’authenticité et sur le rapport entre fiction et réalité.
L’IA peut calculer à l’intérieur de la physique newtonienne, mais n’aurait jamais conçu la relativité ou la mécanique quantique, des ruptures qui nécessitaient l’abandon des catégories mêmes à travers lesquelles on comprenait la réalité. Cette capacité de refondation émerge de la relation entre singularité et multitude : des gestes qui deviennent transformateurs quand ils entrent en résonance avec des pratiques collectives, des conflits matériels, des transformations de ce qui devient possible de faire quand changent technologies, institutions et relations sociales.
Si, comme cela se produit déjà sur les réseaux sociaux, ces oligopoles peuvent tirer des informations encore plus pertinentes sur nous, ce n’est pas pour autant que les IA apprennent vraiment de nous. Leur apprentissage reste confiné aux limites du dataset et des logiques d’optimisation qui les gouvernent. Les grandes entreprises utilisent nos prompts [20]
[20] Voir...
pour perfectionner des modèles futurs, mais les systèmes avec lesquels nous interagissons n’apprennent pas réellement de la conversation : ils ne peuvent pas modifier leur propre structure ou redéfinir les critères interprétatifs.
Il faut donc démystifier un lieu commun, souvent relancé même par des observateurs critiques : l’idée que l’IA générative apprend dynamiquement et de manière autonome de nos questions. En réalité, les modèles ne sont pas capables de sédimenter la connaissance à partir des interactions avec les humains. Au contraire, ces derniers sont capables d’apprendre des réponses de l’IA, tout en subissant inévitablement son influence. L’apprentissage des modèles est toujours médiatisé par des données préexistantes et des supervisions humaines, et leur fonctionnement est fortement contraint par des limites techniques et structurelles. Actuellement, il n’existe pas de modèles capables de dépasser ces limites, ni d’indices que cela puisse arriver dans un avenir proche.

