avertissement : barbarie.
Deux semaines aprĂšs sa mort, ma mĂšre reçoit un mail de SFR : « B***, Vous souhaitez donner une seconde vie Ă votre matĂ©riel non utilisĂ©. » Lâobjet indique : « Le service client toujours Ă vos cĂŽtĂ©s. » Câest moi qui reçois ce mail, bien sĂ»r, puisque je gĂšre son compte.
Jâai pourtant joint le certificat de dĂ©cĂšs Ă ma demande de rĂ©siliation. Quâon adresse les mots « seconde vie » Ă une dĂ©funte ne mâĂ©tonne pas outre mesure, puisquâau dĂ©cĂšs de mon frĂšre, le syndic de copropriĂ©tĂ© avait mandatĂ© un huissier pour trois mois dâimpayĂ©s â aprĂšs les avoir informĂ©s de la disparition de celui-ci, et leur avoir fourni les coordonnĂ©es du notaire en charge de la succession. Lâhuissier sâĂ©tait prĂ©sentĂ© chez le mort et avait facturĂ© son dĂ©placement.
Le mail de SFR me semble une bonne conclusion aux deux mois durant lesquels jâai accompagnĂ© ma mĂšre dans son agonie, dâabord Ă lâhĂŽpital puis en Soins de Suite et RĂ©adaptation (SSR). Il porte Ă un point dâindĂ©cence instructif le dĂ©ni que jâai eu Ă affronter tout du long, et qui sâĂ©nonce ainsi : en France, la mort nâexiste pas. On pourra toujours dĂ©battre sur la « fin de vie » : tant quâon nâaura pas admis que la mort fait absolument partie de celle-ci, rien ne changera. Ni la loi sur « lâaide Ă mourir », ni le manque de lits, ni le sort des agonisants qui nâont plus de #consentement_Ă©clairĂ©.
Ma mĂšre nâĂ©tait apparemment pas assez vive et pas assez mourante Ă la fois, elle ne correspondait Ă rien de prĂ©vu par les institutions : elle est rapidement devenue une patate chaude pour lâhĂŽpital public. Sa « fin de vie » sâest transformĂ©e en long cauchemar filandreux, prise entre la gloriole des chirurgiens et le manque de temps et de compassion des #soignants, le tout aggravĂ© par le manque dâargent.
Jâavais lu le tĂ©moignage dâune journaliste sur la fin de vie de sa propre mĂšre, et comment il lui avait Ă©tĂ© impossible de trouver une Ă©quipe de #soins_palliatifs Ă domicile. Jâavais lu des articles sur le naufrage de la #gĂ©riatrie, de lâhĂŽpital, mais je ne lâavais pas expĂ©rimentĂ©. Mon frĂšre Ă©tait mort dâun cancer dans un endroit laid avec un mĂ©decin dĂ©sagrĂ©able mais, du moins, il avait eu droit Ă la sĂ©dation profonde et continue prĂ©vue par la loi Claeys-Leonetti.
Quand le tour de ma mĂšre est venu, il y a deux ans, je ne me suis en quelque sorte pas mĂ©fiĂ©. Personne Ă©videmment ne mâa prĂ©venu que ses deux derniers mois allaient mal se passer, que ma mĂšre ne se trouverait jamais au bon endroit, que jâaurais par consĂ©quent Ă affronter une absence absolue de compassion. LâhĂŽpital ne mâa pas dit : attention, je suis au bout du rouleau et contrairement Ă ce quâindique mon nom, je vais ĂȘtre inhospitalier, voire hostile.
Je nâavais pas lu Ann dâAngleterre de Julia Deck (Seuil, 2024) qui nâĂ©tait pas encore sorti, et je nâaurais sans doute pas cru alors ce quâelle raconte sur la façon dont lâhĂŽpital a traitĂ© sa mĂšre, puisque je ne lâavais pas vĂ©cu. Ce livre mâa beaucoup fait rire, jâen ai gardĂ© plusieurs passages en mĂ©moire, dont celui-ci : « Je nous imagine propulsĂ©es dans un film apocalyptique oĂč une administration bananiĂšre prononcerait de beaux discours pendant quâelle achĂšverait ses vieux dans des zones de non-droit. Ce nâest pas une hallucination, câest une tactique. »
Le cas de ma mĂšre nâest pas unique. Je pense au contraire quâil est trĂšs banal et que câest pour cela quâil faut raconter, encore et encore. Parce que beaucoup dâentre nous vont ĂȘtre confronté·es Ă cette rĂ©alitĂ© dĂ©sormais : il nây a pas de place pour les #mourants. Jâai bien conscience Ă©videmment que ce nâest quâun sous-cas de la faillite gĂ©nĂ©ralisĂ©e du service public : France Travail ne peut pas vous indemniser parce quâil nâa aucune case pour votre prĂ©caritĂ©, lâhĂŽpital psychiatrique ne peut soigner les schizophrĂšnes armĂ©s qui se croient musulmans et vous ne pouvez pas mourir en paix parce quâon a ĂŽtĂ© de sous votre corps les lits et les structures, fussent-elles privĂ©es, adaptĂ©es Ă votre Ă©tat.
Pour ma mĂšre, cela commence comme ça : un samedi matin, son infirmier mâappelle, elle est encore tombĂ©e. Il lâa retrouvĂ©e au matin chez elle, mais que je ne mâinquiĂšte pas : les pompiers lâont emmenĂ©e aux urgences de lâhĂŽpital de M., « et elle peut remuer ses orteils ». Lâinfirmier a donnĂ© mes coordonnĂ©es aux pompiers, transmis les ordonnances. Puis il a appelĂ© lâhĂŽpital. Ils vont sans doute lâopĂ©rer, me dit-il, pour consolider sa colonne vertĂ©brale, une cimentoplastie : une sorte dâinjection de colle, trois fois rien, ce sera idĂ©al pour son cas. Ma mĂšre a 90 ans, donc je mâinquiĂšte quand mĂȘme. Je vis Ă 800 km, je ne peux pas me rendre sur place en un clin dâĆil. Et Ă quoi servirai-je si on est en train de lâopĂ©rer ? Mais je suis aussi son dernier proche : tout le reste de la famille est mort, ses amies sont sĂ©niles, son armĂ©e dâ#aides_Ă _domicile est, par dĂ©finition, cantonnĂ©e au domicile. Ses capacitĂ©s cognitives sont en outre diminuĂ©es depuis quelques mois et le transport dans un lieu Ă©tranger ne va rien arranger, je le sais dâexpĂ©rience : je dois y aller, je ne peux pas la laisser seule dans cet endroit â je serai son point de repĂšre.
AussitĂŽt raccrochĂ© avec lâinfirmier, jâappelle lâhĂŽpital. Un automate propose dâĂ©noncer le nom de la patiente : « Je nâai pas compris votre demande. » Au bout de plusieurs heures, lâaccueil rĂ©pond enfin. On ne peut pas me passer le service, câest le week-end. Ma mĂšre doit ĂȘtre opĂ©rĂ©e, je dis que je vais laisser mes coordonnĂ©es pour quâon me rappelle, mais mon interlocutrice refuse. Aimable jusque-lĂ , je me raidis : je vais laisser mes coordonnĂ©es, insistai-je, car je suis non seulement son fils mais son tuteur lĂ©gal, « et si elle meurt sur la table dâopĂ©ration, cela vous Ă©vitera de prĂ©venir la police pour retrouver ma trace ». Sensible Ă cet argument, la rĂ©ceptionniste me passe le service. Au bout du fil, une femme semble soulagĂ©e de mon appel : ils ne savaient pas comment me joindre ni quel Ă©tait son traitement mĂ©dical. Je ne fais pas remarquer que lâinfirmer a communiquĂ© tout cela aux pompiers. Je transmets la derniĂšre ordonnance que jâai en ma possession par email. La femme ne sait pas comment va ma mĂšre, sauf quâelle ne peut pas rĂ©pondre au tĂ©lĂ©phone, et lâopĂ©ration ne se fera pas ce week-end. Il faudra attendre lundi pour parler au mĂ©decin.
Autre rĂ©currence mĂ©dicale : mieux vaut agir que dâaccepter que le rĂ©el rĂ©siste.
(VoilĂ une constante remarquable de ces huit semaines qui sâouvrent : les infirmiĂšres ne savent pas comment vont les malades, elles ne sont pas habilitĂ©es Ă le savoir. Les infirmiĂšres du soir ne savent pas quels sont les traitements du matin, elles nâĂ©taient pas lĂ , elles se contentent de donner ceux du soir, mĂȘme si la malade, quand elle ne pourra presque plus dĂ©glutir, les rend, sâĂ©touffe avec â ou les deux Ă la fois. Autre constante : le matin, on ne peut pas visiter les malades. En rĂ©alitĂ©, on peut par dĂ©rogation, si votre proche est gravement atteint, ce qui va se rĂ©vĂ©ler le cas, mais en pratique on peut difficilement puisque, quand vous vous prĂ©sentez, on vous intime de dĂ©guerpir par Ă©gard pour les autres malades, auxquels on prodigue des #soins toutes portes ouvertes. La double injonction contradictoire rĂšgne. Lâune vous dit dâun air de reproche : « Les mĂ©decins Ă©taient Ă©tonnĂ©s de ne pas vous voir ce matin. » Ă quelle heure passent-ils ? Vers 10 heures. Le lendemain Ă 9h30, on commence par vous demander de sortir : les visites, câest Ă partir de midi. On vous explique la pudeur comme si vous aviez cinq ans. Vous justifiez votre cas. Vous avez tort quand mĂȘme : les mĂ©decins passent Ă 9 heures, ne le savez-vous donc pas ?)
Le lundi, le mĂ©decin mâappelle. La cimentoplastie ne suffira pas mais il a une solution pour ma mĂšre. LâarthrodĂšse. Une opĂ©ration complexe, il la dĂ©crit. Car câest plus grave quâon ne pensait. « Ă la radio, y a plus de colonne vertĂ©brale⊠Avec son ostĂ©oporose, la pauvre, jâai jamais vu ça, je vous montrerai si vous voulez. » Je le crois sur parole, pas besoin de me montrer, et je ne sais pas lire les radios. Il ajoute quâelle est « hyperalgique » (traduction : elle souffre atrocement), et donc intransportable. Mais elle a trouvĂ© une position supportable, me dit-il, elle est immobile. « Bon, lâarthrodĂšse, je vous cache pas quâĂ son Ăąge, 90 ans, câest une opĂ©ration hyper lourde, on fixe des plaques. Je vais essayer mais câest pas sĂ»r que les vis tiennent, et alors lĂ , aprĂšs, on pourra pas rĂ©opĂ©rer et alors sa qualitĂ© de vie⊠» Les anesthĂ©sistes nâĂ©taient pas chauds, ajoute-t-il, mais il a bon espoir de pouvoir opĂ©rer quand mĂȘme, il attend un second avis collĂ©gial.
Ce type doit ĂȘtre fou. Je rĂ©sume dans ma tĂȘte : elle risque au pire de mourir durant lâopĂ©ration ou au moins dâavoir des suites post-opĂ©ratoires affreuses pour un retour Ă la case dĂ©part, câest-Ă -dire en lâoccurrence la case fin. « Si lâopĂ©ration rate, est-ce quâelle souffrira davantage aprĂšs ? » Il nâen sait rien. Je suppose surtout que ça ne lâintĂ©resse pas de savoir, puisquâil devrait pour cela envisager le ratage.
(Autre rĂ©currence mĂ©dicale : mieux vaut agir que dâaccepter que le rĂ©el rĂ©siste. Dix-sept ans plus tĂŽt, quand le cancer de mon pĂšre Ă©tait en phase terminale, irrĂ©cupĂ©rable, lâoncologue mâa expliquĂ© quâon allait commencer une chimiothĂ©rapie plus agressive. Jâai fait remarquer que cela allait le tuer plus vite. « Câest sĂ»r, mais si on ne lâavait pas transfusĂ© hier, il serait dĂ©jĂ mort. » Je sais surtout que cela va le faire souffrir davantage, mais par une politesse imbĂ©cile, je ne dis rien. Câest le protocole, argumente le mĂ©decin, et il y a une chance infinitĂ©simale, miraculeuse, pour que ce traitement ait un effet. Dix jours aprĂšs sa chimio, mon pĂšre meurt en effet, son Ă©tat sâĂ©tant, comme prĂ©vu, brusquement dĂ©gradĂ©.)
Le second avis des anesthĂ©sistes arrive le lendemain. Une femme me tĂ©lĂ©phone : elle et ses collĂšgues refusent lâopĂ©ration, trop longue et trop lourde vu lâĂ©tat de la patiente. Ce sera la seule personne, en deux mois, Ă mâavouer que, oui, ma mĂšre est condamnĂ©e Ă brĂšve Ă©chĂ©ance par grabatisation puisquâelle ne peut plus bouger. Les fonctions vitales vont se dĂ©traquer jusquâĂ ce que mort sâen suive. Je parle de « soins palliatifs », elle renchĂ©rit, promet quâelle fera tout ce quâelle peut pour la soulager, je suis lĂ©gĂšrement rassurĂ©. Mais je ne reverrai ni nâentendrai plus jamais cette mĂ©decin. La mĂȘme semaine, au dĂ©tour dâun couloir, une infirmiĂšre dĂ©signera ma mĂšre comme « la petite mamie en fin de vie ». MalgrĂ© cela, je nâaurai dĂ©sormais plus quâune seule rĂ©ponse, extravagante, de personnes sâoccupant de mourants : « Nous, vous savez, on sâoccupe de la vie. » On traitera toujours ma mĂšre comme une malade appelĂ©e Ă guĂ©rir â et moi comme un importun.
Je dĂ©barque Ă lâhĂŽpital le mardi. Trois heures de TGV, quarante-cinq minutes dâattente avant une heure de bus intercitĂ©s, puis encore vingt minutes de bus. Je me prĂ©sente dans le service. Une infirmiĂšre mâengueule en guise de bienvenue : oĂč sont les serviettes de toilettes de ma mĂšre ? Le gel douche ? Le shampoing ? Je vois quâil nây a quâun gobelet en carton pour boire et que, ne pouvant bouger, elle se renverse systĂ©matiquement le liquide sur elle. Plus tard, en SSR, une aide-soignante me dira : « Ah bon, ils vous ont demandĂ© des serviettes de toilette Ă lâhĂŽpital ? Ils sont gonflĂ©s, ils en ont. »
Ma mĂšre demande en me voyant « Mais qui es-tu ? » dâun air presque joyeux. Je le lui explique, elle a lâair satisfaite. Cette dĂ©sorientation ne va pas sâamĂ©liorer dans les deux mois qui viennent. Elle ne parle presque plus, se contente de rĂ©pondre par « oui » ou par « non » Ă des questions de bien-ĂȘtre (froid, chaud, mal, faim, etc.). Elle se plaint de lâeau : « Câest pas bon ». Sans doute un symptĂŽme de dĂ©litement physiologique. Aucune boisson ne sera plus jamais bonne. Parfois des phrases sortent toutes armĂ©es de la confusion gĂ©nĂ©rale : « Remets ton col, il est de travers » (et câest vrai).
Ce premier jour, je vais donc acheter les serviettes de toilette dans un hypermarchĂ© de ZAC, Ă vingt minutes Ă pied de lâhĂŽpital. Je prends les produits dâhygiĂšne dans une pharmacie. On nây vend pas de « verre anti-fausse route » (un gobelet plastique avec une anse et une paille intĂ©grĂ©e dans le couvercle). Jâirai dans un magasin spĂ©cialisĂ© en matĂ©riel mĂ©dical le lendemain. Le gobelet fait merveille, ma mĂšre peut enfin boire. Mais il disparaĂźtra quand on la transfĂ©rera un mois plus tard de lâhĂŽpital aux Soins de Suite et de RĂ©adaptation. Jâen rachĂšterai un autre. HĂ©las, chaque fois quâun soin de nursing est prodiguĂ© Ă ma mĂšre, sa tablette est Ă©cartĂ©e du lit et jamais remise en place, son verre systĂ©matiquement hors de portĂ©e. Je suis lĂ tous les aprĂšs-midi, jâai louĂ© une chambre en ville, je remets le verre prĂšs de sa main dĂšs que je reviens dans sa chambre.
Assez vite, une infirmiĂšre me demande si je veux donner ses mĂ©dicaments Ă ma mĂšre Ă la fin du dĂźner, elle les a broyĂ©s dans un peu de compote. Je le fais volontiers, puisque le soir je la nourris Ă la cuiller. Le lendemain, une autre que je ne connais pas pose les mĂ©dicaments sur le plateau sans rien dire et repart. Je sors de la chambre et demande si je dois les lui administrer. La question Ă©tonne : oui bien sĂ»r. Je les broie, je les mets dans la compote. Un jour, le broyeur (un petit pot en plastique) a disparu. Je pars dans les couloirs Ă la recherche dâun autre broyeur. Soupir, grimace : visiblement, jâagace. Un autre soir encore, jâose demander pourquoi il y a autant de mĂ©dicaments et si lâon ne peut pas en supprimer, ma mĂšre nâarrive jamais Ă tout avaler, elle en laisse ; le Tanganil, par exemple, recommandĂ© lors des crises de vertige. Un infirmier tĂ©mĂ©raire abonde : « Câest sĂ»r que ça ne va pas lui servir Ă grand-chose, elle est allongĂ©e en permanence. » Câest le seul que jâaurais entendu, durant ce sĂ©jour, dire une chose de bon sens. Personne apparemment nâavait remis en question lâordonnance que jâavais transmise.
On ne peut pas garder ma mĂšre en chirurgie orthopĂ©dique ni mĂȘme Ă lâhĂŽpital si on ne lui fait rien. Car elle occupe un lit qui serait plus utile Ă soigner dâautres vies : personne ne le dit mais câest une Ă©vidence et je suis dâaccord. Malheureusement, on ne peut pas la redresser ni lâasseoir, et la transporter est dangereux. Le chirurgien dĂ©cide donc de faire quelque chose. Il a une idĂ©e. On va essayer un corset. Il en profite pour me raconter la technique de lâarthrodĂšse une deuxiĂšme fois. Une orthoprothĂ©siste vient prendre des mesures. Il lui faut aller chercher quelquâun pour « mobiliser » comme on dit ma mĂšre, sinon elle ne peut pas passer le mĂštre-ruban. Ma mĂšre souffre, elle crie. Le lendemain, on me dit que la jeune femme a refusĂ© de faire le corset. Je suppose quâelle nâest pas lĂ pour torturer les gens. QuâĂ cela ne tienne, on convoque un deuxiĂšme orthoprothĂ©siste, un homme jeune, cette fois-ci. Les mesures sont prises de nouveau dans les cris, le corset fabriquĂ©. Je rentre trois jours Ă Paris, je dois absolument travailler « en prĂ©sentiel ».
Mais maintenant quâon soigne si bien les gens, les femmes finissent par pĂ©rir irrĂ©parables, avec le squelette en miettes.
Quand je reviens, câest le soir, le corset est posĂ©, ma mĂšre implore en continu, de sa voix faible, « Mon Dieu, au secours, arrĂȘtez, au secours ». Elle souffre visiblement. Les soignants et aide-soignants sont gĂȘnĂ©s de me voir. Je leur montre que ma mĂšre a mal, ils sont obligĂ©s dâacquiescer. Je demande quâon enlĂšve le corset. Les infirmiĂšres disent quâelles vont demander au mĂ©decin. Je demande Ă voir le mĂ©decin. Il nâest pas lĂ . Je suis lĂąche et je nâen peux plus, je dis « Au moins donnez-lui un antalgique » et je mâen vais, il est vingt heures, ce spectacle est insoutenable. Le lendemain matin le chirurgien me reçoit (il me raconte Ă nouveau lâarthrodĂšse avec dĂ©lectation, ça doit ĂȘtre son opĂ©ration-signature) et me dit quâil a constatĂ© que le corset ne convenait pas et quâil a donc prĂ©conisĂ© de lâenlever â comme une preuve brillante de sa perspicacitĂ©. On finit par mettre ma mĂšre sous morphine. Personne ne mâen informe alors que je viens tous les jours, mais je sais lire les Ă©tiquettes et je reconnais les hallucinations : jâai dĂ©jĂ vu mon pĂšre et mon frĂšre avec ce mĂ©dicament.
Chaque fois que je la quitte deux ou trois jours, ma mĂšre met du temps Ă me reconnaĂźtre comme « son fils ». AprĂšs le « Mais qui es-tu ? » de la premiĂšre fois, la suivante est pire, elle me vouvoie, me regarde comme un inconnu non invitĂ©. « — Tu ne me reconnais pas ? — Non. » Puis les liens rentrent dans lâordre si je passe tous les aprĂšs-midis avec elle. Vers le milieu de lâagonie, une soignante confirme : « Elle vous attend. â Je ne sais pas si elle me reconnaĂźt vraiment. â Si, elle a dit que son fils allait venir ». Mais en gĂ©nĂ©ral elle dort quand jâarrive.
La derniĂšre fois que je croise le chirurgien orthopĂ©diste, il raisonne : on voit de plus en plus de cas comme ma mĂšre, mâexplique-t-il devant ses collĂšgues des « soins palliatifs », deux femmes souriantes et mutiques que je verrai deux fois et qui ne pallient volontairement rien, car lâagonie de ma mĂšre, discrĂšte pendant leurs deux minutes de visite quotidienne, leur convient. Il existe des anxiolytiques pour personnes ĂągĂ©es, mais elles ne jugent pas utile de lui en prescrire, puisque je suis le seul tĂ©moin de son angoisse quotidienne. Ă son Ăąge, il y a quelques annĂ©es, continue le chirurgien, ma mĂšre serait dĂ©jĂ morte dâautre chose. Mais maintenant quâon soigne si bien les gens, les femmes finissent par pĂ©rir irrĂ©parables, avec le squelette en miettes. Le roi de lâarthrodĂšse a cependant un dernier espoir : « que ça se recolle tout seul ». On lui fera une radio dans un mois pour savoir. Un miracle est si vite arrivĂ©.
En attendant la radio, on va donc envoyer ma mĂšre en soins de suite et de rĂ©adaptation Ă un kilomĂštre de lĂ . Un jour, il est prĂ©vu de la transfĂ©rer : on lâemmĂšne, mais les SSR se sont trompĂ©s, aucune chambre nâest libre. On la ramĂšne, on la remet dans sa chambre dâhĂŽpital. On lui a supprimĂ© la morphine par la mĂȘme occasion, jâignore pourquoi, jâassiste en direct Ă sa descente et Ă son manque, elle ne comprend pas oĂč elle est, son dĂ©lire prend, comme souvent dans ce cas, la forme dâune logorrhĂ©e. Depuis quâelle est hospitalisĂ©e, nous nâavons jamais autant parlĂ©. Les chambres sont devenues doubles, des saumons japonais remontent des fleuves. Ce nâest pas Ă la tĂ©lĂ© quâelle a vu ça, elle ne lâa pas. Elle me fait signe quâelle lâa entendu. Mon pĂšre avait un dragon sous son lit qui faisait cuire des pommes de terre en crachant le feu. Ă chacun son animal.
LĂ encore, personne ne mâa prĂ©venu de rien, je suis venu Ă lâhĂŽpital Ă lâheure dite du transfert pour lâaccompagner, et elle Ă©tait dĂ©jĂ revenue. Sans doute que je me laisse trop faire, sans doute quâil faudrait gueuler, en imposer, avoir de mauvaises pensĂ©es et rudoyer cette humanitĂ© amorphe pour ce quâelle est. Mais ce nâest pas de leur faute, me dis-je, câest la loi de la jungle : pas dâargent pour lâhĂŽpital, pas de pitiĂ© pour les mourants ni les proches. Ce doit donc ĂȘtre ma faute : je ne connais aucun mĂ©decin, nous sommes des prolĂ©taires sans relations ni passe-droit, et lâinfirmiĂšre-cadre mâassure que ce sera pareil dans une clinique privĂ©e. Il nây a que certaines aides-soignantes et les femmes de mĂ©nage pour montrer un peu dâhumanitĂ©.
Quand je demande un point sur lâĂ©tat de ma mĂšre, deux fois par semaine, peut-ĂȘtre, pour connaĂźtre lâĂ©tat de ses escarres, de son sommeil, de sa nutrition matinale, au moment dâun « nursing » ou de la prise des mĂ©dicaments, lâinfirmiĂšre va chercher son binĂŽme et lui lance bien fort, dâun air narquois : « Y a le fils de Mme Loret qui voudrait des informations », comme elle dirait : « DĂ©merde-toi ma petite. » Cela doit ĂȘtre un jeu entre elles. Lâautre souffle ostensiblement, sâacquitte du pensum en rĂ©sumant que « les constantes » vitales sont constantes. Personne ne veut affronter le fait quâune patiente ou un patient va mourir, je le comprends bien. Câest lâimpensable Ă©chec mĂ©dical. Les gens qui ne peuvent pas guĂ©rir les emmerdent, ils en ont peur ou les Ă©vitent, et leurs familles avec. Personne ne peut dire « Oui, elle va mourir et nous allons vous accompagner tous les deux ».
Finalement, au deuxiĂšme mois, il y a une place en SSR. Contraste frappant. Les aides-soignantes sont sympathiques, les infirmiĂšres toutes trĂšs jeunes et souriantes. Y a-t-il une distribution gĂ©nĂ©rale de Prozac ici ? MĂȘme sâil sâagit dâun service destinĂ© Ă rĂ©adapter les accidentĂ©s, leur rendre leur autonomie, il y a dâautres cas dĂ©sespĂ©rĂ©s de personnes quâon ne peut plus « mobiliser ». Je mâattends donc Ă un peu dâintelligence de la part du gĂ©rontologue qui est assignĂ© Ă ma mĂšre. HĂ©las, celui-ci non plus nâarrive pas Ă me regarder dans les yeux. « Ici, on ne garde pas les gens plus de trois semaines », prĂ©vient-il. Il nâa pas lâair de croire Ă la consolidation spontanĂ©e qui permettrait dâĂ©chapper Ă la mort par grabatisation. « On va voir Ă la radio si on peut la mobiliser. — Et si on ne peut pas ? » Mais il faut la mobiliser : câest la raison dâĂȘtre des SSR.
Au bout dâune semaine, un jour que je propose une Ă©niĂšme compote Ă ma mĂšre, elle rĂ©pond « Je prĂ©fĂ©rerais mourir ». Depuis le dĂ©but, son visage est sans expression. Puis elle dit « Tu nâen as pas marre de moi ? » Je rĂ©ponds « Non. Et toi, tu en as marre de moi ? — Non. » Dix jours plus tard, elle arrĂȘte dĂ©finitivement de manger. Encore quinze jours, elle arrĂȘtera de boire. Il nây a que lâassistante sociale pour parler franchement : « Bon, elle nous fait un syndrome de glissement, on ne va pas se mentir. â Oui, je vois bien. Est-ce quâon peut la transfĂ©rer en soins palliatifs ? » Eh bien non, car elle ne souffre pas encore assez.
Câest vrai quâon nâest pas lĂ pour achever les gens, suis-je bĂȘte : « on sâoccupe de la vie », fĂ»t-elle invivable. Ce sera donc lâEHPAD. « Elle sera aussi bien soignĂ©e quâici. — Mais enfin, ça nâa aucun sens, elle va bientĂŽt mourir, elle ne mange plus depuis deux semaines ». Je souhaite ramener ma mĂšre chez elle. Lâassistante sociale mâen dissuade. « Vous savez, ça peut durer trĂšs longtemps, on a eu une patiente qui est restĂ©e deux mois comme ça avant de mourir, vous vous imaginez seul avec elle ? » Car il est impossible de trouver du personnel assurant une garde 24 heures sur 24. Moi-mĂȘme, je ne suis pas sĂ»r que ma mĂšre reconnaĂźtra sa maison â un ami me parle de son pĂšre hospitalisĂ© Ă domicile qui disait « Câest bizarre, on dirait chez moi ». Jâappelle son mĂ©decin traitant, son infirmier, personne ne connaĂźt de service qui pourrait mâaider.
Puisquâelle va plutĂŽt mourir que ressusciter, arguai-je auprĂšs du gĂ©rontologue, ne peut-on lui procurer des soins palliatifs, puisquâelle est de toute Ă©vidence en dĂ©tresse ? Jâai apportĂ© ses directives anticipĂ©es, rĂ©digĂ©es il y a vingt ans : pas de souffrance inutile. Je rĂ©pĂšte ce quâelle mâa dit : elle « prĂ©fĂ©rerait mourir ». Ăvidemment, jâajoute que jâai bien conscience quâelle est mentalement confuse. Peut-ĂȘtre prĂ©fĂ©rait-elle mourir que de manger encore de la compote. « Je nâattends aucun miracle, je demande juste quâelle ne souffre ni mentalement ni physiquement. » Le mĂ©decin fait une rĂ©ponse minimale : « Donc nous sommes dâaccord, si elle fait une crise cardiaque, nous ne la rĂ©animerons pas. »
Lâassistante sociale trouve un EHPAD privĂ© de luxe, me demande dâaller le visiter pour choisir une chambre, elle a transmis le dossier de ma mĂšre. Le mĂ©decin de lâEHPAD est dâaccord, on me demande un Ă©tat prĂ©cis de ses finances : le relevĂ© en ligne de ses comptes ne suffit pas, il faut un papier tamponnĂ© par la banquiĂšre. Ă lâEHPAD, lâassistante sociale, qui est aussi apparemment directrice commerciale, me fait lâarticle : « Ici, quand ils ont un souci, les rĂ©sidents sonnent et on leur parle via ces terminaux Ă©lectroniques derniĂšre gĂ©nĂ©ration, ça les rassure et ça Ă©vite de dĂ©ranger le personnel pour rien. » GĂ©nial, ils ont inventĂ© la tĂ©lĂ©assistance. « Ăa fait longtemps que ma mĂšre ne peut plus appuyer sur une sonnette », cinglai-je. Vont-ils la laisser crever si elle ne peut se manifester ? Je croyais quâils avaient lu son dossier. Je ne gifle pas la commerciale sociale : mais ĂȘtre aussi dĂ©connectĂ©e du mourir me semble, Ă ce tarif-lĂ , impardonnable.
Jâai le choix entre une chambre assez grande, ensoleillĂ©e avec balcon, et une autre cĂŽtĂ© nord, avec vue sur un parking : « Non je ne vais pas prendre celle-ci, lui dis-je, sinon câest moi qui saute par la fenĂȘtre. »
Dans un de ses rares moments de luciditĂ©, ma mĂšre me dit que le gĂ©rontologue lui a annoncĂ© son transfert dans « une maison ». Elle nâa pas compris le but. Tout ce quâelle sait, câest quâelle ne veut pas ĂȘtre transportĂ©e, cela lui fait trop mal, je vois que câest une angoisse insupportable. Je lui dis quâelle nâira pas, je lui dis que je viendrai avec elle, je dis nâimporte quoi. Câest un chemin de croix pour elle comme pour moi, il nây a que du malheur et de la douleur depuis des semaines, on nâen peut plus. JâĂ©cris Ă un ami : « Rester Ă ses cĂŽtĂ©s, croire la retenir Ă bout de souffle et des “Ă demain” Ă©changĂ©s jusquâĂ ce quâil nây ait plus de demain ou plus dâĂ©change, est Ă©puisant. » Un soir, vers la fin, une aide-soignante ukrainienne me ramasse en pleurs Ă lâarrĂȘt de bus et me raccompagne en voiture au centre-ville. Elle me conseille de parler Ă un autre gĂ©rontologue du service, selon elle moins bornĂ©. Mais je nâaurai pas le temps.
Parfois, il y a des moments drĂŽles dans lâhorreur. Un soir, avant quâelle cesse de manger, comme je suis Ă©puisĂ©, je dĂ©cide de mâĂ©clipser, rentrer dans mon Airbnb et laisser lâaide-soignante la nourrir. Je soulĂšve nĂ©anmoins la cloche en plastique, ma mĂšre commence Ă faire le geste de porter une cuiller imaginaire Ă sa bouche, comme elle le fait depuis un moment. Mais le plat est fumant. Je lui crie : « Ouh lĂ lĂ , câest trĂšs chaud ! Il faut attendre un peu ». Jâajoute : « Bon, je vais y aller, je vais rentrer. Dâaccord ? Tu me fais un bisou ? » Je lui tends la joue et elle mord dedans Ă belles dents quâelle nâa plus, aussi bien que je ne sens rien. « Mais maman, ce nâest pas de la nourriture, câest ma joue ! â Ah ben câest malin, ça », me rĂ©pond une autre rĂ©gion de son cerveau qui fonctionne encore, et qui croit que je lui ai fait une blague. Elle a une sorte de petit rire.
Dans le mĂȘme service de Soins de Suite et de RĂ©adaptation, il y a une madame G. qui gueule en permanence, parle mal au personnel et a des exigences. Jâapprendrai un peu plus tard quâelle a Ă©tĂ© cheffe de quelque chose, habituĂ©e Ă commander. Elle a mordu jusquâau sang une aide-soignante. Le premier dimanche oĂč je lâentends, elle hurle en continu pendant presque une heure « Jâai mal, ma piqĂ»re ! Viiite ! » Parfois, entre deux redites, elle menace de souiller ses draps, ou elle croit quâelle lâa fait (une aide lui explique que ce nâest pas possible, vu quâelle a, comme la plupart des vieillard·es ici, une sonde urinaire et une couche). Au bout dâun moment quelquâun vient. Peut-ĂȘtre a-t-elle sa piqĂ»re. Elle se tait.
Trente minutes aprĂšs, ça recommence, autre disque rayĂ©, une longue plainte : « Je nâai pas mangĂ©, jâai faim ! » Ses cris sont insupportables. Cela dure encore un moment et, au bout dâune Ă©niĂšme rĂ©pĂ©tition, elle ajoute Ă son « Je nâai pas mangĂ©, jâai faim ! », en guise dâargument supplĂ©mentaire, dâun ton presque informatif et quelques dĂ©cibels plus bas : « Et la dame Ă cĂŽtĂ©, elle a mal Ă la tĂȘte. » Je ris nerveusement.
Le moment de la radio qui doit montrer si la colonne vertĂ©brale sâest rĂ©parĂ©e approche. On me promet quâon lui donnera un « bolus » de morphine, un supplĂ©ment. Le jour J, lâexamen est reportĂ© ou annulĂ©, ce nâest pas clair. Je dois repartir une seconde fois Ă Paris travailler, câest obligatoire. Je reviendrai pour le jour du transfert Ă lâEHPAD, le mercredi suivant. Mais le dimanche soir, une infirmiĂšre appelle. LâĂ©tat de ma mĂšre sâest dĂ©gradĂ©. « Vous voulez dire que câest mieux si je viens le plus vite possible ? — Oui. » Et en effet, le lundi, je la retrouve inconsciente, il y a cinq moniteurs et pompes divers accrochĂ©s Ă son corps. « Vous la mettez toujours Ă lâEHPAD ? » Plus que jamais, apparemment. Le mardi, veille du transfert prĂ©vu, on mâinforme quâon va finalement lâemmener en soins palliatifs Ă 50 km de lĂ , dans une clinique religieuse privĂ©e. Je change de ville et dâappartement, je me retrouve Ă la clinique Ă dix heures du matin, lâambulance de ma mĂšre est encore dans la cour.
LĂ , un mĂ©decin en soutane mâapprend quâon lâa transportĂ©e dâabord Ă lâhĂŽpital de T. pour la radio promise : les vertĂšbres se sont bien ressoudĂ©es, mais avec des atteintes neurologiques dĂ©finitives. Je la vois, on lâa dĂ©branchĂ©e, elle est consciente et ne peut presque plus articuler, on dirait un cadavre. Ici, ils ont une autre approche du traitement de la douleur, explique le mĂ©decin. Mais la comĂ©die de la rĂ©surrection continue : on me demande dâaller acheter gel douche et shampoing (les SSR les ont gardĂ©s), du dentifrice et une toute petite brosse Ă dents chirurgicale pour masser ses chicots. Si je peux apporter des vĂȘtements aussi. « Vous allez lâhabiller ? — Oui bien sĂ»r, on habille les patients ici, câest une question de dignitĂ©. » Un infirmier me montre comment hydrater sa bouche avec un Ă©couvillon Ă bout de mousse, puisque la dĂ©glutition ne fonctionne plus. Elle suce lâeau bicarbonatĂ©e et manque de sâĂ©touffer.
Il y a une psychologue aussi, qui est trĂšs prĂ©sente. Trois fois, elle essaie de faire prononcer Ă ma mĂšre les prĂ©noms de ses fils. Une bouillie incomprĂ©hensible sort. Elle me dit : « Rentrez, vous ĂȘtes Ă©puisĂ©, câest vous qui allez mourir si vous continuez. » Elle articule trĂšs fort Ă ma mĂšre : « Votre fils est fatiguĂ©, il va rentrer. Vous aussi, vous ĂȘtes trĂšs fatiguĂ©e, je le vois, vous allez dormir. » Et Ă moi : « Reposez-vous, et demain revenez le plus tard possible, vous en avez assez fait. » VoilĂ qui me semble raisonnable. Je retourne Ă ma location.
Ă zĂ©ro heure dix, la clinique mâappelle pour me dire que ma mĂšre est dĂ©cĂ©dĂ©e. Depuis sa chute deux mois plus tĂŽt, elle aura passĂ© moins de vingt-quatre heures dans un service adaptĂ©.