Monolecte đŸ˜·đŸ€Ź

Fauteuse de merde 🐘 @Monolecte@framapiaf.org

  • Mourir mal - AOC media
    ▻https://aoc.media/opinion/2026/05/10/mourir-mal

    « Quand le tour de ma mĂšre est venu, je ne me suis pas mĂ©fiĂ©. Personne Ă©videmment ne m’a prĂ©venu que ses deux derniers mois allaient mal se passer, que ma mĂšre ne se trouverait jamais au bon endroit, que j’aurais Ă  affronter une absence absolue de compassion. L’hĂŽpital ne m’a pas dit : attention, je suis au bout du rouleau et contrairement Ă  ce qu’indique mon nom, je vais ĂȘtre inhospitalier, voire hostile. »

    • avertissement : barbarie.

      Deux semaines aprĂšs sa mort, ma mĂšre reçoit un mail de SFR : « B***, Vous souhaitez donner une seconde vie Ă  votre matĂ©riel non utilisĂ©. » L’objet indique : « Le service client toujours Ă  vos cĂŽtĂ©s. » C’est moi qui reçois ce mail, bien sĂ»r, puisque je gĂšre son compte.

      J’ai pourtant joint le certificat de dĂ©cĂšs Ă  ma demande de rĂ©siliation. Qu’on adresse les mots « seconde vie » Ă  une dĂ©funte ne m’étonne pas outre mesure, puisqu’au dĂ©cĂšs de mon frĂšre, le syndic de copropriĂ©tĂ© avait mandatĂ© un huissier pour trois mois d’impayĂ©s – aprĂšs les avoir informĂ©s de la disparition de celui-ci, et leur avoir fourni les coordonnĂ©es du notaire en charge de la succession. L’huissier s’était prĂ©sentĂ© chez le mort et avait facturĂ© son dĂ©placement.

      Le mail de SFR me semble une bonne conclusion aux deux mois durant lesquels j’ai accompagnĂ© ma mĂšre dans son agonie, d’abord Ă  l’hĂŽpital puis en Soins de Suite et RĂ©adaptation (SSR). Il porte Ă  un point d’indĂ©cence instructif le dĂ©ni que j’ai eu Ă  affronter tout du long, et qui s’énonce ainsi : en France, la mort n’existe pas. On pourra toujours dĂ©battre sur la « fin de vie » : tant qu’on n’aura pas admis que la mort fait absolument partie de celle-ci, rien ne changera. Ni la loi sur « l’aide Ă  mourir », ni le manque de lits, ni le sort des agonisants qui n’ont plus de #consentement_Ă©clairĂ©.

      Ma mĂšre n’était apparemment pas assez vive et pas assez mourante Ă  la fois, elle ne correspondait Ă  rien de prĂ©vu par les institutions : elle est rapidement devenue une patate chaude pour l’hĂŽpital public. Sa « fin de vie » s’est transformĂ©e en long cauchemar filandreux, prise entre la gloriole des chirurgiens et le manque de temps et de compassion des #soignants, le tout aggravĂ© par le manque d’argent.

      J’avais lu le tĂ©moignage d’une journaliste sur la fin de vie de sa propre mĂšre, et comment il lui avait Ă©tĂ© impossible de trouver une Ă©quipe de #soins_palliatifs Ă  domicile. J’avais lu des articles sur le naufrage de la #gĂ©riatrie, de l’hĂŽpital, mais je ne l’avais pas expĂ©rimentĂ©. Mon frĂšre Ă©tait mort d’un cancer dans un endroit laid avec un mĂ©decin dĂ©sagrĂ©able mais, du moins, il avait eu droit Ă  la sĂ©dation profonde et continue prĂ©vue par la loi Claeys-Leonetti.

      Quand le tour de ma mĂšre est venu, il y a deux ans, je ne me suis en quelque sorte pas mĂ©fiĂ©. Personne Ă©videmment ne m’a prĂ©venu que ses deux derniers mois allaient mal se passer, que ma mĂšre ne se trouverait jamais au bon endroit, que j’aurais par consĂ©quent Ă  affronter une absence absolue de compassion. L’hĂŽpital ne m’a pas dit : attention, je suis au bout du rouleau et contrairement Ă  ce qu’indique mon nom, je vais ĂȘtre inhospitalier, voire hostile.

      Je n’avais pas lu Ann d’Angleterre de Julia Deck (Seuil, 2024) qui n’était pas encore sorti, et je n’aurais sans doute pas cru alors ce qu’elle raconte sur la façon dont l’hĂŽpital a traitĂ© sa mĂšre, puisque je ne l’avais pas vĂ©cu. Ce livre m’a beaucoup fait rire, j’en ai gardĂ© plusieurs passages en mĂ©moire, dont celui-ci : « Je nous imagine propulsĂ©es dans un film apocalyptique oĂč une administration bananiĂšre prononcerait de beaux discours pendant qu’elle achĂšverait ses vieux dans des zones de non-droit. Ce n’est pas une hallucination, c’est une tactique. »

      Le cas de ma mĂšre n’est pas unique. Je pense au contraire qu’il est trĂšs banal et que c’est pour cela qu’il faut raconter, encore et encore. Parce que beaucoup d’entre nous vont ĂȘtre confronté·es Ă  cette rĂ©alitĂ© dĂ©sormais : il n’y a pas de place pour les #mourants. J’ai bien conscience Ă©videmment que ce n’est qu’un sous-cas de la faillite gĂ©nĂ©ralisĂ©e du service public : France Travail ne peut pas vous indemniser parce qu’il n’a aucune case pour votre prĂ©caritĂ©, l’hĂŽpital psychiatrique ne peut soigner les schizophrĂšnes armĂ©s qui se croient musulmans et vous ne pouvez pas mourir en paix parce qu’on a ĂŽtĂ© de sous votre corps les lits et les structures, fussent-elles privĂ©es, adaptĂ©es Ă  votre Ă©tat.

      Pour ma mĂšre, cela commence comme ça : un samedi matin, son infirmier m’appelle, elle est encore tombĂ©e. Il l’a retrouvĂ©e au matin chez elle, mais que je ne m’inquiĂšte pas : les pompiers l’ont emmenĂ©e aux urgences de l’hĂŽpital de M., « et elle peut remuer ses orteils ». L’infirmier a donnĂ© mes coordonnĂ©es aux pompiers, transmis les ordonnances. Puis il a appelĂ© l’hĂŽpital. Ils vont sans doute l’opĂ©rer, me dit-il, pour consolider sa colonne vertĂ©brale, une cimentoplastie : une sorte d’injection de colle, trois fois rien, ce sera idĂ©al pour son cas. Ma mĂšre a 90 ans, donc je m’inquiĂšte quand mĂȘme. Je vis Ă  800 km, je ne peux pas me rendre sur place en un clin d’Ɠil. Et Ă  quoi servirai-je si on est en train de l’opĂ©rer ? Mais je suis aussi son dernier proche : tout le reste de la famille est mort, ses amies sont sĂ©niles, son armĂ©e d’#aides_Ă _domicile est, par dĂ©finition, cantonnĂ©e au domicile. Ses capacitĂ©s cognitives sont en outre diminuĂ©es depuis quelques mois et le transport dans un lieu Ă©tranger ne va rien arranger, je le sais d’expĂ©rience : je dois y aller, je ne peux pas la laisser seule dans cet endroit – je serai son point de repĂšre.

      AussitĂŽt raccrochĂ© avec l’infirmier, j’appelle l’hĂŽpital. Un automate propose d’énoncer le nom de la patiente : « Je n’ai pas compris votre demande. » Au bout de plusieurs heures, l’accueil rĂ©pond enfin. On ne peut pas me passer le service, c’est le week-end. Ma mĂšre doit ĂȘtre opĂ©rĂ©e, je dis que je vais laisser mes coordonnĂ©es pour qu’on me rappelle, mais mon interlocutrice refuse. Aimable jusque-lĂ , je me raidis : je vais laisser mes coordonnĂ©es, insistai-je, car je suis non seulement son fils mais son tuteur lĂ©gal, « et si elle meurt sur la table d’opĂ©ration, cela vous Ă©vitera de prĂ©venir la police pour retrouver ma trace ». Sensible Ă  cet argument, la rĂ©ceptionniste me passe le service. Au bout du fil, une femme semble soulagĂ©e de mon appel : ils ne savaient pas comment me joindre ni quel Ă©tait son traitement mĂ©dical. Je ne fais pas remarquer que l’infirmer a communiquĂ© tout cela aux pompiers. Je transmets la derniĂšre ordonnance que j’ai en ma possession par email. La femme ne sait pas comment va ma mĂšre, sauf qu’elle ne peut pas rĂ©pondre au tĂ©lĂ©phone, et l’opĂ©ration ne se fera pas ce week-end. Il faudra attendre lundi pour parler au mĂ©decin.

      Autre rĂ©currence mĂ©dicale : mieux vaut agir que d’accepter que le rĂ©el rĂ©siste.
      (VoilĂ  une constante remarquable de ces huit semaines qui s’ouvrent : les infirmiĂšres ne savent pas comment vont les malades, elles ne sont pas habilitĂ©es Ă  le savoir. Les infirmiĂšres du soir ne savent pas quels sont les traitements du matin, elles n’étaient pas lĂ , elles se contentent de donner ceux du soir, mĂȘme si la malade, quand elle ne pourra presque plus dĂ©glutir, les rend, s’étouffe avec – ou les deux Ă  la fois. Autre constante : le matin, on ne peut pas visiter les malades. En rĂ©alitĂ©, on peut par dĂ©rogation, si votre proche est gravement atteint, ce qui va se rĂ©vĂ©ler le cas, mais en pratique on peut difficilement puisque, quand vous vous prĂ©sentez, on vous intime de dĂ©guerpir par Ă©gard pour les autres malades, auxquels on prodigue des #soins toutes portes ouvertes. La double injonction contradictoire rĂšgne. L’une vous dit d’un air de reproche : « Les mĂ©decins Ă©taient Ă©tonnĂ©s de ne pas vous voir ce matin. » À quelle heure passent-ils ? Vers 10 heures. Le lendemain Ă  9h30, on commence par vous demander de sortir : les visites, c’est Ă  partir de midi. On vous explique la pudeur comme si vous aviez cinq ans. Vous justifiez votre cas. Vous avez tort quand mĂȘme : les mĂ©decins passent Ă  9 heures, ne le savez-vous donc pas ?)

      Le lundi, le mĂ©decin m’appelle. La cimentoplastie ne suffira pas mais il a une solution pour ma mĂšre. L’arthrodĂšse. Une opĂ©ration complexe, il la dĂ©crit. Car c’est plus grave qu’on ne pensait. « Ă€ la radio, y a plus de colonne vertĂ©brale
 Avec son ostĂ©oporose, la pauvre, j’ai jamais vu ça, je vous montrerai si vous voulez. » Je le crois sur parole, pas besoin de me montrer, et je ne sais pas lire les radios. Il ajoute qu’elle est « hyperalgique » (traduction : elle souffre atrocement), et donc intransportable. Mais elle a trouvĂ© une position supportable, me dit-il, elle est immobile. « Bon, l’arthrodĂšse, je vous cache pas qu’à son Ăąge, 90 ans, c’est une opĂ©ration hyper lourde, on fixe des plaques. Je vais essayer mais c’est pas sĂ»r que les vis tiennent, et alors lĂ , aprĂšs, on pourra pas rĂ©opĂ©rer et alors sa qualitĂ© de vie
 » Les anesthĂ©sistes n’étaient pas chauds, ajoute-t-il, mais il a bon espoir de pouvoir opĂ©rer quand mĂȘme, il attend un second avis collĂ©gial.

      Ce type doit ĂȘtre fou. Je rĂ©sume dans ma tĂȘte : elle risque au pire de mourir durant l’opĂ©ration ou au moins d’avoir des suites post-opĂ©ratoires affreuses pour un retour Ă  la case dĂ©part, c’est-Ă -dire en l’occurrence la case fin. « Si l’opĂ©ration rate, est-ce qu’elle souffrira davantage aprĂšs ? » Il n’en sait rien. Je suppose surtout que ça ne l’intĂ©resse pas de savoir, puisqu’il devrait pour cela envisager le ratage.

      (Autre rĂ©currence mĂ©dicale : mieux vaut agir que d’accepter que le rĂ©el rĂ©siste. Dix-sept ans plus tĂŽt, quand le cancer de mon pĂšre Ă©tait en phase terminale, irrĂ©cupĂ©rable, l’oncologue m’a expliquĂ© qu’on allait commencer une chimiothĂ©rapie plus agressive. J’ai fait remarquer que cela allait le tuer plus vite. « C’est sĂ»r, mais si on ne l’avait pas transfusĂ© hier, il serait dĂ©jĂ  mort. » Je sais surtout que cela va le faire souffrir davantage, mais par une politesse imbĂ©cile, je ne dis rien. C’est le protocole, argumente le mĂ©decin, et il y a une chance infinitĂ©simale, miraculeuse, pour que ce traitement ait un effet. Dix jours aprĂšs sa chimio, mon pĂšre meurt en effet, son Ă©tat s’étant, comme prĂ©vu, brusquement dĂ©gradĂ©.)

      Le second avis des anesthĂ©sistes arrive le lendemain. Une femme me tĂ©lĂ©phone : elle et ses collĂšgues refusent l’opĂ©ration, trop longue et trop lourde vu l’état de la patiente. Ce sera la seule personne, en deux mois, Ă  m’avouer que, oui, ma mĂšre est condamnĂ©e Ă  brĂšve Ă©chĂ©ance par grabatisation puisqu’elle ne peut plus bouger. Les fonctions vitales vont se dĂ©traquer jusqu’à ce que mort s’en suive. Je parle de « soins palliatifs », elle renchĂ©rit, promet qu’elle fera tout ce qu’elle peut pour la soulager, je suis lĂ©gĂšrement rassurĂ©. Mais je ne reverrai ni n’entendrai plus jamais cette mĂ©decin. La mĂȘme semaine, au dĂ©tour d’un couloir, une infirmiĂšre dĂ©signera ma mĂšre comme « la petite mamie en fin de vie ». MalgrĂ© cela, je n’aurai dĂ©sormais plus qu’une seule rĂ©ponse, extravagante, de personnes s’occupant de mourants : « Nous, vous savez, on s’occupe de la vie. » On traitera toujours ma mĂšre comme une malade appelĂ©e Ă  guĂ©rir – et moi comme un importun.

      Je dĂ©barque Ă  l’hĂŽpital le mardi. Trois heures de TGV, quarante-cinq minutes d’attente avant une heure de bus intercitĂ©s, puis encore vingt minutes de bus. Je me prĂ©sente dans le service. Une infirmiĂšre m’engueule en guise de bienvenue : oĂč sont les serviettes de toilettes de ma mĂšre ? Le gel douche ? Le shampoing ? Je vois qu’il n’y a qu’un gobelet en carton pour boire et que, ne pouvant bouger, elle se renverse systĂ©matiquement le liquide sur elle. Plus tard, en SSR, une aide-soignante me dira : « Ah bon, ils vous ont demandĂ© des serviettes de toilette Ă  l’hĂŽpital ? Ils sont gonflĂ©s, ils en ont. »

      Ma mĂšre demande en me voyant « Mais qui es-tu ? » d’un air presque joyeux. Je le lui explique, elle a l’air satisfaite. Cette dĂ©sorientation ne va pas s’amĂ©liorer dans les deux mois qui viennent. Elle ne parle presque plus, se contente de rĂ©pondre par « oui » ou par « non » Ă  des questions de bien-ĂȘtre (froid, chaud, mal, faim, etc.). Elle se plaint de l’eau : « C’est pas bon ». Sans doute un symptĂŽme de dĂ©litement physiologique. Aucune boisson ne sera plus jamais bonne. Parfois des phrases sortent toutes armĂ©es de la confusion gĂ©nĂ©rale : « Remets ton col, il est de travers » (et c’est vrai).

      Ce premier jour, je vais donc acheter les serviettes de toilette dans un hypermarchĂ© de ZAC, Ă  vingt minutes Ă  pied de l’hĂŽpital. Je prends les produits d’hygiĂšne dans une pharmacie. On n’y vend pas de « verre anti-fausse route » (un gobelet plastique avec une anse et une paille intĂ©grĂ©e dans le couvercle). J’irai dans un magasin spĂ©cialisĂ© en matĂ©riel mĂ©dical le lendemain. Le gobelet fait merveille, ma mĂšre peut enfin boire. Mais il disparaĂźtra quand on la transfĂ©rera un mois plus tard de l’hĂŽpital aux Soins de Suite et de RĂ©adaptation. J’en rachĂšterai un autre. HĂ©las, chaque fois qu’un soin de nursing est prodiguĂ© Ă  ma mĂšre, sa tablette est Ă©cartĂ©e du lit et jamais remise en place, son verre systĂ©matiquement hors de portĂ©e. Je suis lĂ  tous les aprĂšs-midi, j’ai louĂ© une chambre en ville, je remets le verre prĂšs de sa main dĂšs que je reviens dans sa chambre.

      Assez vite, une infirmiĂšre me demande si je veux donner ses mĂ©dicaments Ă  ma mĂšre Ă  la fin du dĂźner, elle les a broyĂ©s dans un peu de compote. Je le fais volontiers, puisque le soir je la nourris Ă  la cuiller. Le lendemain, une autre que je ne connais pas pose les mĂ©dicaments sur le plateau sans rien dire et repart. Je sors de la chambre et demande si je dois les lui administrer. La question Ă©tonne : oui bien sĂ»r. Je les broie, je les mets dans la compote. Un jour, le broyeur (un petit pot en plastique) a disparu. Je pars dans les couloirs Ă  la recherche d’un autre broyeur. Soupir, grimace : visiblement, j’agace. Un autre soir encore, j’ose demander pourquoi il y a autant de mĂ©dicaments et si l’on ne peut pas en supprimer, ma mĂšre n’arrive jamais Ă  tout avaler, elle en laisse ; le Tanganil, par exemple, recommandĂ© lors des crises de vertige. Un infirmier tĂ©mĂ©raire abonde : « C’est sĂ»r que ça ne va pas lui servir Ă  grand-chose, elle est allongĂ©e en permanence. » C’est le seul que j’aurais entendu, durant ce sĂ©jour, dire une chose de bon sens. Personne apparemment n’avait remis en question l’ordonnance que j’avais transmise.

      On ne peut pas garder ma mĂšre en chirurgie orthopĂ©dique ni mĂȘme Ă  l’hĂŽpital si on ne lui fait rien. Car elle occupe un lit qui serait plus utile Ă  soigner d’autres vies : personne ne le dit mais c’est une Ă©vidence et je suis d’accord. Malheureusement, on ne peut pas la redresser ni l’asseoir, et la transporter est dangereux. Le chirurgien dĂ©cide donc de faire quelque chose. Il a une idĂ©e. On va essayer un corset. Il en profite pour me raconter la technique de l’arthrodĂšse une deuxiĂšme fois. Une orthoprothĂ©siste vient prendre des mesures. Il lui faut aller chercher quelqu’un pour « mobiliser » comme on dit ma mĂšre, sinon elle ne peut pas passer le mĂštre-ruban. Ma mĂšre souffre, elle crie. Le lendemain, on me dit que la jeune femme a refusĂ© de faire le corset. Je suppose qu’elle n’est pas lĂ  pour torturer les gens. Qu’à cela ne tienne, on convoque un deuxiĂšme orthoprothĂ©siste, un homme jeune, cette fois-ci. Les mesures sont prises de nouveau dans les cris, le corset fabriquĂ©. Je rentre trois jours Ă  Paris, je dois absolument travailler « en prĂ©sentiel ».

      Mais maintenant qu’on soigne si bien les gens, les femmes finissent par pĂ©rir irrĂ©parables, avec le squelette en miettes.
      Quand je reviens, c’est le soir, le corset est posĂ©, ma mĂšre implore en continu, de sa voix faible, « Mon Dieu, au secours, arrĂȘtez, au secours ». Elle souffre visiblement. Les soignants et aide-soignants sont gĂȘnĂ©s de me voir. Je leur montre que ma mĂšre a mal, ils sont obligĂ©s d’acquiescer. Je demande qu’on enlĂšve le corset. Les infirmiĂšres disent qu’elles vont demander au mĂ©decin. Je demande Ă  voir le mĂ©decin. Il n’est pas lĂ . Je suis lĂąche et je n’en peux plus, je dis « Au moins donnez-lui un antalgique » et je m’en vais, il est vingt heures, ce spectacle est insoutenable. Le lendemain matin le chirurgien me reçoit (il me raconte Ă  nouveau l’arthrodĂšse avec dĂ©lectation, ça doit ĂȘtre son opĂ©ration-signature) et me dit qu’il a constatĂ© que le corset ne convenait pas et qu’il a donc prĂ©conisĂ© de l’enlever – comme une preuve brillante de sa perspicacitĂ©. On finit par mettre ma mĂšre sous morphine. Personne ne m’en informe alors que je viens tous les jours, mais je sais lire les Ă©tiquettes et je reconnais les hallucinations : j’ai dĂ©jĂ  vu mon pĂšre et mon frĂšre avec ce mĂ©dicament.

      Chaque fois que je la quitte deux ou trois jours, ma mĂšre met du temps Ă  me reconnaĂźtre comme « son fils ». AprĂšs le « Mais qui es-tu ? » de la premiĂšre fois, la suivante est pire, elle me vouvoie, me regarde comme un inconnu non invitĂ©. « — Tu ne me reconnais pas ? — Non. » Puis les liens rentrent dans l’ordre si je passe tous les aprĂšs-midis avec elle. Vers le milieu de l’agonie, une soignante confirme : « Elle vous attend. – Je ne sais pas si elle me reconnaĂźt vraiment. – Si, elle a dit que son fils allait venir ». Mais en gĂ©nĂ©ral elle dort quand j’arrive.

      La derniĂšre fois que je croise le chirurgien orthopĂ©diste, il raisonne : on voit de plus en plus de cas comme ma mĂšre, m’explique-t-il devant ses collĂšgues des « soins palliatifs », deux femmes souriantes et mutiques que je verrai deux fois et qui ne pallient volontairement rien, car l’agonie de ma mĂšre, discrĂšte pendant leurs deux minutes de visite quotidienne, leur convient. Il existe des anxiolytiques pour personnes ĂągĂ©es, mais elles ne jugent pas utile de lui en prescrire, puisque je suis le seul tĂ©moin de son angoisse quotidienne. À son Ăąge, il y a quelques annĂ©es, continue le chirurgien, ma mĂšre serait dĂ©jĂ  morte d’autre chose. Mais maintenant qu’on soigne si bien les gens, les femmes finissent par pĂ©rir irrĂ©parables, avec le squelette en miettes. Le roi de l’arthrodĂšse a cependant un dernier espoir : « que ça se recolle tout seul ». On lui fera une radio dans un mois pour savoir. Un miracle est si vite arrivĂ©.

      En attendant la radio, on va donc envoyer ma mĂšre en soins de suite et de rĂ©adaptation Ă  un kilomĂštre de lĂ . Un jour, il est prĂ©vu de la transfĂ©rer : on l’emmĂšne, mais les SSR se sont trompĂ©s, aucune chambre n’est libre. On la ramĂšne, on la remet dans sa chambre d’hĂŽpital. On lui a supprimĂ© la morphine par la mĂȘme occasion, j’ignore pourquoi, j’assiste en direct Ă  sa descente et Ă  son manque, elle ne comprend pas oĂč elle est, son dĂ©lire prend, comme souvent dans ce cas, la forme d’une logorrhĂ©e. Depuis qu’elle est hospitalisĂ©e, nous n’avons jamais autant parlĂ©. Les chambres sont devenues doubles, des saumons japonais remontent des fleuves. Ce n’est pas Ă  la tĂ©lĂ© qu’elle a vu ça, elle ne l’a pas. Elle me fait signe qu’elle l’a entendu. Mon pĂšre avait un dragon sous son lit qui faisait cuire des pommes de terre en crachant le feu. À chacun son animal.

      LĂ  encore, personne ne m’a prĂ©venu de rien, je suis venu Ă  l’hĂŽpital Ă  l’heure dite du transfert pour l’accompagner, et elle Ă©tait dĂ©jĂ  revenue. Sans doute que je me laisse trop faire, sans doute qu’il faudrait gueuler, en imposer, avoir de mauvaises pensĂ©es et rudoyer cette humanitĂ© amorphe pour ce qu’elle est. Mais ce n’est pas de leur faute, me dis-je, c’est la loi de la jungle : pas d’argent pour l’hĂŽpital, pas de pitiĂ© pour les mourants ni les proches. Ce doit donc ĂȘtre ma faute : je ne connais aucun mĂ©decin, nous sommes des prolĂ©taires sans relations ni passe-droit, et l’infirmiĂšre-cadre m’assure que ce sera pareil dans une clinique privĂ©e. Il n’y a que certaines aides-soignantes et les femmes de mĂ©nage pour montrer un peu d’humanitĂ©.

      Quand je demande un point sur l’état de ma mĂšre, deux fois par semaine, peut-ĂȘtre, pour connaĂźtre l’état de ses escarres, de son sommeil, de sa nutrition matinale, au moment d’un « nursing » ou de la prise des mĂ©dicaments, l’infirmiĂšre va chercher son binĂŽme et lui lance bien fort, d’un air narquois : « Y a le fils de Mme Loret qui voudrait des informations », comme elle dirait : « DĂ©merde-toi ma petite. » Cela doit ĂȘtre un jeu entre elles. L’autre souffle ostensiblement, s’acquitte du pensum en rĂ©sumant que « les constantes » vitales sont constantes. Personne ne veut affronter le fait qu’une patiente ou un patient va mourir, je le comprends bien. C’est l’impensable Ă©chec mĂ©dical. Les gens qui ne peuvent pas guĂ©rir les emmerdent, ils en ont peur ou les Ă©vitent, et leurs familles avec. Personne ne peut dire « Oui, elle va mourir et nous allons vous accompagner tous les deux ».

      Finalement, au deuxiĂšme mois, il y a une place en SSR. Contraste frappant. Les aides-soignantes sont sympathiques, les infirmiĂšres toutes trĂšs jeunes et souriantes. Y a-t-il une distribution gĂ©nĂ©rale de Prozac ici ? MĂȘme s’il s’agit d’un service destinĂ© Ă  rĂ©adapter les accidentĂ©s, leur rendre leur autonomie, il y a d’autres cas dĂ©sespĂ©rĂ©s de personnes qu’on ne peut plus « mobiliser ». Je m’attends donc Ă  un peu d’intelligence de la part du gĂ©rontologue qui est assignĂ© Ă  ma mĂšre. HĂ©las, celui-ci non plus n’arrive pas Ă  me regarder dans les yeux. « Ici, on ne garde pas les gens plus de trois semaines », prĂ©vient-il. Il n’a pas l’air de croire Ă  la consolidation spontanĂ©e qui permettrait d’échapper Ă  la mort par grabatisation. « On va voir Ă  la radio si on peut la mobiliser. — Et si on ne peut pas ? » Mais il faut la mobiliser : c’est la raison d’ĂȘtre des SSR.

      Au bout d’une semaine, un jour que je propose une Ă©niĂšme compote Ă  ma mĂšre, elle rĂ©pond « Je prĂ©fĂ©rerais mourir ». Depuis le dĂ©but, son visage est sans expression. Puis elle dit « Tu n’en as pas marre de moi ? » Je rĂ©ponds « Non. Et toi, tu en as marre de moi ? — Non. » Dix jours plus tard, elle arrĂȘte dĂ©finitivement de manger. Encore quinze jours, elle arrĂȘtera de boire. Il n’y a que l’assistante sociale pour parler franchement : « Bon, elle nous fait un syndrome de glissement, on ne va pas se mentir. – Oui, je vois bien. Est-ce qu’on peut la transfĂ©rer en soins palliatifs ? » Eh bien non, car elle ne souffre pas encore assez.

      C’est vrai qu’on n’est pas lĂ  pour achever les gens, suis-je bĂȘte : « on s’occupe de la vie », fĂ»t-elle invivable. Ce sera donc l’EHPAD. « Elle sera aussi bien soignĂ©e qu’ici. — Mais enfin, ça n’a aucun sens, elle va bientĂŽt mourir, elle ne mange plus depuis deux semaines ». Je souhaite ramener ma mĂšre chez elle. L’assistante sociale m’en dissuade. « Vous savez, ça peut durer trĂšs longtemps, on a eu une patiente qui est restĂ©e deux mois comme ça avant de mourir, vous vous imaginez seul avec elle ? » Car il est impossible de trouver du personnel assurant une garde 24 heures sur 24. Moi-mĂȘme, je ne suis pas sĂ»r que ma mĂšre reconnaĂźtra sa maison – un ami me parle de son pĂšre hospitalisĂ© Ă  domicile qui disait « C’est bizarre, on dirait chez moi ». J’appelle son mĂ©decin traitant, son infirmier, personne ne connaĂźt de service qui pourrait m’aider.

      Puisqu’elle va plutĂŽt mourir que ressusciter, arguai-je auprĂšs du gĂ©rontologue, ne peut-on lui procurer des soins palliatifs, puisqu’elle est de toute Ă©vidence en dĂ©tresse ? J’ai apportĂ© ses directives anticipĂ©es, rĂ©digĂ©es il y a vingt ans : pas de souffrance inutile. Je rĂ©pĂšte ce qu’elle m’a dit : elle « prĂ©fĂ©rerait mourir ». Évidemment, j’ajoute que j’ai bien conscience qu’elle est mentalement confuse. Peut-ĂȘtre prĂ©fĂ©rait-elle mourir que de manger encore de la compote. « Je n’attends aucun miracle, je demande juste qu’elle ne souffre ni mentalement ni physiquement. » Le mĂ©decin fait une rĂ©ponse minimale : « Donc nous sommes d’accord, si elle fait une crise cardiaque, nous ne la rĂ©animerons pas. »

      L’assistante sociale trouve un EHPAD privĂ© de luxe, me demande d’aller le visiter pour choisir une chambre, elle a transmis le dossier de ma mĂšre. Le mĂ©decin de l’EHPAD est d’accord, on me demande un Ă©tat prĂ©cis de ses finances : le relevĂ© en ligne de ses comptes ne suffit pas, il faut un papier tamponnĂ© par la banquiĂšre. À l’EHPAD, l’assistante sociale, qui est aussi apparemment directrice commerciale, me fait l’article : « Ici, quand ils ont un souci, les rĂ©sidents sonnent et on leur parle via ces terminaux Ă©lectroniques derniĂšre gĂ©nĂ©ration, ça les rassure et ça Ă©vite de dĂ©ranger le personnel pour rien. » GĂ©nial, ils ont inventĂ© la tĂ©lĂ©assistance. « Ă‡a fait longtemps que ma mĂšre ne peut plus appuyer sur une sonnette », cinglai-je. Vont-ils la laisser crever si elle ne peut se manifester ? Je croyais qu’ils avaient lu son dossier. Je ne gifle pas la commerciale sociale : mais ĂȘtre aussi dĂ©connectĂ©e du mourir me semble, Ă  ce tarif-lĂ , impardonnable.

      J’ai le choix entre une chambre assez grande, ensoleillĂ©e avec balcon, et une autre cĂŽtĂ© nord, avec vue sur un parking : « Non je ne vais pas prendre celle-ci, lui dis-je, sinon c’est moi qui saute par la fenĂȘtre. »

      Dans un de ses rares moments de luciditĂ©, ma mĂšre me dit que le gĂ©rontologue lui a annoncĂ© son transfert dans « une maison ». Elle n’a pas compris le but. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle ne veut pas ĂȘtre transportĂ©e, cela lui fait trop mal, je vois que c’est une angoisse insupportable. Je lui dis qu’elle n’ira pas, je lui dis que je viendrai avec elle, je dis n’importe quoi. C’est un chemin de croix pour elle comme pour moi, il n’y a que du malheur et de la douleur depuis des semaines, on n’en peut plus. J’écris Ă  un ami : « Rester Ă  ses cĂŽtĂ©s, croire la retenir Ă  bout de souffle et des “Ă  demain” Ă©changĂ©s jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de demain ou plus d’échange, est Ă©puisant. » Un soir, vers la fin, une aide-soignante ukrainienne me ramasse en pleurs Ă  l’arrĂȘt de bus et me raccompagne en voiture au centre-ville. Elle me conseille de parler Ă  un autre gĂ©rontologue du service, selon elle moins bornĂ©. Mais je n’aurai pas le temps.

      Parfois, il y a des moments drĂŽles dans l’horreur. Un soir, avant qu’elle cesse de manger, comme je suis Ă©puisĂ©, je dĂ©cide de m’éclipser, rentrer dans mon Airbnb et laisser l’aide-soignante la nourrir. Je soulĂšve nĂ©anmoins la cloche en plastique, ma mĂšre commence Ă  faire le geste de porter une cuiller imaginaire Ă  sa bouche, comme elle le fait depuis un moment. Mais le plat est fumant. Je lui crie : « Ouh lĂ  lĂ , c’est trĂšs chaud ! Il faut attendre un peu ». J’ajoute : « Bon, je vais y aller, je vais rentrer. D’accord ? Tu me fais un bisou ? » Je lui tends la joue et elle mord dedans Ă  belles dents qu’elle n’a plus, aussi bien que je ne sens rien. « Mais maman, ce n’est pas de la nourriture, c’est ma joue ! – Ah ben c’est malin, ça », me rĂ©pond une autre rĂ©gion de son cerveau qui fonctionne encore, et qui croit que je lui ai fait une blague. Elle a une sorte de petit rire.

      Dans le mĂȘme service de Soins de Suite et de RĂ©adaptation, il y a une madame G. qui gueule en permanence, parle mal au personnel et a des exigences. J’apprendrai un peu plus tard qu’elle a Ă©tĂ© cheffe de quelque chose, habituĂ©e Ă  commander. Elle a mordu jusqu’au sang une aide-soignante. Le premier dimanche oĂč je l’entends, elle hurle en continu pendant presque une heure « J’ai mal, ma piqĂ»re ! Viiite ! » Parfois, entre deux redites, elle menace de souiller ses draps, ou elle croit qu’elle l’a fait (une aide lui explique que ce n’est pas possible, vu qu’elle a, comme la plupart des vieillard·es ici, une sonde urinaire et une couche). Au bout d’un moment quelqu’un vient. Peut-ĂȘtre a-t-elle sa piqĂ»re. Elle se tait.

      Trente minutes aprĂšs, ça recommence, autre disque rayĂ©, une longue plainte : « Je n’ai pas mangĂ©, j’ai faim ! » Ses cris sont insupportables. Cela dure encore un moment et, au bout d’une Ă©niĂšme rĂ©pĂ©tition, elle ajoute Ă  son « Je n’ai pas mangĂ©, j’ai faim ! », en guise d’argument supplĂ©mentaire, d’un ton presque informatif et quelques dĂ©cibels plus bas : « Et la dame Ă  cĂŽtĂ©, elle a mal Ă  la tĂȘte. » Je ris nerveusement.

      Le moment de la radio qui doit montrer si la colonne vertĂ©brale s’est rĂ©parĂ©e approche. On me promet qu’on lui donnera un « bolus » de morphine, un supplĂ©ment. Le jour J, l’examen est reportĂ© ou annulĂ©, ce n’est pas clair. Je dois repartir une seconde fois Ă  Paris travailler, c’est obligatoire. Je reviendrai pour le jour du transfert Ă  l’EHPAD, le mercredi suivant. Mais le dimanche soir, une infirmiĂšre appelle. L’état de ma mĂšre s’est dĂ©gradĂ©. « Vous voulez dire que c’est mieux si je viens le plus vite possible ? — Oui. » Et en effet, le lundi, je la retrouve inconsciente, il y a cinq moniteurs et pompes divers accrochĂ©s Ă  son corps. « Vous la mettez toujours Ă  l’EHPAD ? » Plus que jamais, apparemment. Le mardi, veille du transfert prĂ©vu, on m’informe qu’on va finalement l’emmener en soins palliatifs Ă  50 km de lĂ , dans une clinique religieuse privĂ©e. Je change de ville et d’appartement, je me retrouve Ă  la clinique Ă  dix heures du matin, l’ambulance de ma mĂšre est encore dans la cour.

      LĂ , un mĂ©decin en soutane m’apprend qu’on l’a transportĂ©e d’abord Ă  l’hĂŽpital de T. pour la radio promise : les vertĂšbres se sont bien ressoudĂ©es, mais avec des atteintes neurologiques dĂ©finitives. Je la vois, on l’a dĂ©branchĂ©e, elle est consciente et ne peut presque plus articuler, on dirait un cadavre. Ici, ils ont une autre approche du traitement de la douleur, explique le mĂ©decin. Mais la comĂ©die de la rĂ©surrection continue : on me demande d’aller acheter gel douche et shampoing (les SSR les ont gardĂ©s), du dentifrice et une toute petite brosse Ă  dents chirurgicale pour masser ses chicots. Si je peux apporter des vĂȘtements aussi. « Vous allez l’habiller ? — Oui bien sĂ»r, on habille les patients ici, c’est une question de dignitĂ©. » Un infirmier me montre comment hydrater sa bouche avec un Ă©couvillon Ă  bout de mousse, puisque la dĂ©glutition ne fonctionne plus. Elle suce l’eau bicarbonatĂ©e et manque de s’étouffer.

      Il y a une psychologue aussi, qui est trĂšs prĂ©sente. Trois fois, elle essaie de faire prononcer Ă  ma mĂšre les prĂ©noms de ses fils. Une bouillie incomprĂ©hensible sort. Elle me dit : « Rentrez, vous ĂȘtes Ă©puisĂ©, c’est vous qui allez mourir si vous continuez. » Elle articule trĂšs fort Ă  ma mĂšre : « Votre fils est fatiguĂ©, il va rentrer. Vous aussi, vous ĂȘtes trĂšs fatiguĂ©e, je le vois, vous allez dormir. » Et Ă  moi : « Reposez-vous, et demain revenez le plus tard possible, vous en avez assez fait. » VoilĂ  qui me semble raisonnable. Je retourne Ă  ma location.

      À zĂ©ro heure dix, la clinique m’appelle pour me dire que ma mĂšre est dĂ©cĂ©dĂ©e. Depuis sa chute deux mois plus tĂŽt, elle aura passĂ© moins de vingt-quatre heures dans un service adaptĂ©.

      #HĂŽpital #mĂ©decins #directives_anticipĂ©es #maltraitance #violence_mĂ©dicale #mourir #mort #Éric_Loret #rĂ©cit