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Après des années de sécheresse forcée et de recul marqué du niveau des eaux, l’Euphrate, considéré comme l’un des principaux poumons hydriques de l’est syrien, connaît une remontée spectaculaire. Pour la première fois depuis 1988, les vannes du déversoir du barrage de l’Euphrate ont commencé à s’ouvrir progressivement, alors que le lac de retenue s’approche de son niveau de remplissage maximal.
Cette scène, absente du paysage syrien depuis près de 36 ans, ne traduit pas seulement un changement soudain de la situation hydrique dans la région. Elle place aussi l’administration technique du barrage devant une responsabilité majeure : gérer une abondance d’eau inattendue tout en limitant les risques d’inondation.
Pourquoi le lac du barrage de l’Euphrate s’est-il rempli soudainement ?
Le retour du flux à travers les vannes du barrage n’est pas le fruit du hasard. Il résulte d’une combinaison de facteurs climatiques et géographiques exceptionnels observés cette saison dans le bassin de l’Euphrate, après de longues années de baisse sévère des niveaux d’eau.
Selon l’expert en barrages et ressources hydriques Abdel Razzaq Al-Aliwi, cité par la plateforme « Syria Now », les pluies abondantes enregistrées cette année ont apporté environ 5 milliards de mètres cubes d’eau aux lacs du barrage de l’Euphrate. Cette hausse a porté le stock hydrique à près de 97% de la capacité du plus grand réservoir du fleuve.
Face à ce remplissage quasi complet, l’Institution générale du barrage de l’Euphrate a été contrainte d’augmenter les lâchers d’eau au-delà du niveau normalement prévu, estimé à 290 mètres cubes par seconde. Le débit libéré atteint actuellement 800 mètres cubes par seconde, avec des prévisions pouvant aller jusqu’au seuil critique de 1000 mètres cubes par seconde.
Cette situation explique l’ouverture de trois vannes du déversoir afin de maîtriser cette vague de crue inhabituelle.
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Un fleuve vital après des décennies de crise hydrique
L’importance exceptionnelle du remplissage actuel du lac du barrage de l’Euphrate ne peut être comprise sans rappeler le contexte historique et environnemental complexe que traverse ce fleuve.
L’Euphrate constitue la principale source d’eau douce en Syrie. Il répond historiquement à près de 85% des besoins en eau du secteur agricole, tout en jouant un rôle essentiel dans l’approvisionnement en eau potable et l’élevage.
Au cours des dernières décennies, le fleuve a subi de fortes pressions liées au changement climatique, à la sécheresse, aux conflits et aux tensions régionales sur le partage de l’eau.
Dans le nord-est de la Syrie, les températures ont augmenté d’environ un degré Celsius, tandis que les précipitations ont reculé de 18 millimètres par mois sur un siècle. Cette évolution a entraîné une baisse importante du débit des systèmes fluviaux de l’Euphrate et du Tigre pendant les années de sécheresse.
Certaines autorités régionales, dont le ministère irakien des Ressources en eau, avaient déjà alerté sur le risque d’assèchement du fleuve d’ici 2040. Dans le même temps, les rendements agricoles, notamment ceux du blé, ont chuté jusqu’à 75% depuis 2011.
Guerre, infrastructures fragilisées et partage de l’eau
Les longues années de conflit en Syrie ont également aggravé la crise hydrique. Les approvisionnements en eau potable ont reculé d’environ 40%, en raison des dégâts considérables subis par les infrastructures hydrauliques et électriques, ainsi que de la division des grands barrages entre différentes zones de contrôle.
Cette fragilité institutionnelle a freiné l’application de plusieurs plans et lois, notamment ceux liés au traitement de la pollution des eaux par les déchets industriels et domestiques, à la modernisation des systèmes d’irrigation et à l’instauration de redevances.
En conséquence, près de 47% de la population a dû recourir à des solutions alternatives et parfois non sécurisées pour accéder à l’eau, ce qui a contribué par le passé à la propagation d’épidémies, notamment le choléra, dans un contexte de stagnation des eaux et de baisse des niveaux du fleuve.
Une abondance à gérer avec prudence
L’accord signé en 1987 entre Damas et Ankara fixait le débit minimal de l’Euphrate à la frontière syro-turque à 500 mètres cubes par seconde. Pourtant, ces dernières années, les flux avaient fortement chuté, atteignant parfois environ 200 mètres cubes par seconde seulement.
Aujourd’hui, la brusque remontée du niveau d’eau constitue une opportunité majeure pour l’agriculture, l’approvisionnement et la production hydraulique. Mais elle impose aussi une gestion rigoureuse afin d’éviter que cette abondance, longtemps attendue, ne se transforme en menace pour les populations riveraines, les cultures et les infrastructures.

