• Il y a quelques jours, le Sameer Project, initiative de Palestinien·nes de la diaspora qui récoltent des fonds pour venir en aide aux Gazaoui·es, a alerté sur la baisse alarmante des donations qu’il reçoit. On peut le suivre et voir son extraordinaire travail ici :

    https://www.instagram.com/thesameerproject

    https://thesameerproject.org

    Au même moment, à l’occasion de la fête des pères, Miramar Abusaleem raconte dans un article la genèse du projet, baptisé ainsi en hommage à son propre père, Sameer Abusaleem.

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    Retrouver mon "Baba" : l’héritage d’un père palestinien qui a inspiré le Sameer Project

    Par Miramar Abusaleem - Mondoweiss / Palestine Square, 20 juin 2026

    L’un de mes souvenirs d’enfance préférés est celui où j’attendais près de la porte d’entrée que mon père rentre du travail.

    Je guettais son arrivée chaque après-midi, impatiente de le voir franchir le seuil. Il ne rentrait jamais les mains vides. Il rapportait toujours quelque chose pour la maison et, le plus souvent, du chocolat pour nous, les enfants. Dès qu’il arrivait, je courais lui apporter ses chaussons et je m’asseyais à ses côtés pendant qu’il mangeait. Même si j’avais déjà dîné avant son retour, la nourriture avait une autre saveur quand Baba était là.

    Le vendredi était notre journée privilégiée. Il me coupait les ongles, cirait mes chaussures d’école et prêtait attention à des détails que la plupart des gens auraient jugés insignifiants. Il venait régulièrement à mon école, non pas parce que j’avais fait des bêtises, mais parce qu’il voulait savoir si quelque chose me préoccupait. Il tenait à s’assurer que j’étais heureuse. Il me faisait me sentir importante. Il me faisait me sentir en sécurité. Comme le disaient souvent nos proches en plaisantant, il me traitait comme une princesse.

    En grandissant, notre relation a évolué, mais ses fondements sont restés intacts. Chaque fois que je sortais, il m’appelait sans cesse, simplement pour s’assurer que tout allait bien. Chaque appel se terminait de la même façon : il me demandait de lui rapporter de la namoura, un gâteau de semoule imbibé de sirop.

    « Baba, c’est trop sucré », protestais-je.

    « Ce n’est pas à toi de décider », répondait-il. « Je veux de la namoura. »

    Vers la fin de sa vie, alors que le diabète l’avait affaibli et qu’un accident vasculaire cérébral avait paralysé une moitié de son corps, quelque chose de magnifique s’est noué entre nous. Le père qui avait passé sa vie à prendre soin de moi est peu à peu devenu quelqu’un dont je prenais soin en retour. L’homme qui semblait autrefois plus grand que nature est devenu, à bien des égards, mon enfant gâté. Pourtant, son regard n’a jamais changé. Lorsqu’il me regardait, ses yeux étaient emplis d’amour et de fierté. Il me donnait le sentiment d’être la fille la plus forte du monde, simplement parce que j’étais sa fille.

    C’est à cet homme-là que je pense lorsque je lis les gros titres sur Gaza.

    À l’approche de la fête des Pères aux États-Unis, les réseaux sociaux se remplissent d’hommages à la paternité. Je vois des photos de pères faisant griller de la viande dans leur jardin, serrant leurs enfants dans leurs bras, assistant à des remises de diplômes et recevant des témoignages de gratitude de la part de leur famille. Ces images reflètent une réalité universelle de la paternité : les pères comme figures bienveillantes ; comme protecteurs, compagnons et sources d’amour et de sécurité.

    Pourtant, lorsque les Palestiniens apparaissent dans la majeure partie de la couverture médiatique américaine, la figure du père s’efface.

    Depuis près de trois ans, les souffrances de Gaza sont décrites à travers des expressions apparemment anodines. L’une d’elles est « femmes et enfants ». L’intention est compréhensible : cette expression signale la vulnérabilité des civils et souligne l’horreur du génocide. Mais elle entraîne aussi une conséquence troublante : les femmes et les enfants palestiniens deviennent des victimes visibles dont l’innocence est reconnue, tandis que les hommes palestiniens deviennent des victimes invisibles dont l’innocence doit être prouvée.

    Des études sur la couverture médiatique occidentale ont révélé que les décès de Palestiniens sont souvent présentés sous la catégorie « femmes et enfants », alors que les hommes adultes ont plus de chances de se fondre dans des chiffres globaux de victimes ou d’être évoqués sous l’angle de la sécurité. De plus, les hommes adultes sont souvent perçus principalement à travers le prisme de la sécurité, de la violence ou du statut de combattant. Cette manière de présenter les choses peut rendre les hommes civils moins visibles en tant que victimes et moins dignes de l’empathie du public. Dans le contexte de Gaza, où des milliers d’hommes ont été tués, blessés, déplacés ou séparés de leur famille, les conséquences de ce récit sont d’une cruauté profonde.

    Pour moi, cette discussion n’a rien de théorique. Il s’agit de mon père.

    J’écris ces lignes pour faire vivre la mémoire de mon « Baba », Sameer Abusaleem. Son nom perdure aujourd’hui grâce au Sameer Project, une initiative d’entraide que j’ai lancée en sa mémoire avec une équipe brillante de cofondateurs, afin d’apporter des abris, de l’eau et des soins médicaux vitaux aux familles déplacées de Gaza.

    En arabe, « Baba » est bien plus qu’un simple mot pour désigner un père. C’est un terme empreint d’affection, de protection et du sentiment d’être chez soi. Lorsque je prononce le mot « Baba », je n’évoque pas une figure abstraite. Je me souviens d’un homme qui a consacré sa vie à prendre soin de ceux qui l’entouraient.

    Avant de devenir une statistique, avant d’être une victime de plus de la destruction de Gaza par Israël, et avant que le discours ambiant ne fasse de lui un Palestinien invisible de plus, il était un père, un époux et un pilier de notre communauté ; sa mort violente et sa sépulture solitaire témoignent de la cruauté de ce génocide.

    Connaître mon père, c’est connaître la terre.

    Mon père était un agriculteur de la région, respecté et profondément aimé. Pour lui, la terre représentait bien plus qu’une simple propriété ; elle était aussi essentielle à son existence que l’air qu’il respirait. Il a consacré sa vie à ses vergers, cultivant agrumes et oliviers avec une tendresse qui rappelait la manière dont il a élevé ses neuf enfants. Nous plaisantions souvent en disant qu’il traitait ses oliviers et ses agrumes comme ses propres enfants.

    Aujourd’hui encore, lorsque je pense à lui, je le revois se déplacer dans ses vergers. Il en connaissait les moindres recoins. Il parlait de la récolte comme d’autres évoquent les grands moments d’une vie de famille. Prendre soin de la terre et prendre soin des gens était pour lui indissociable ; c’était, à ses yeux, une seule et même chose.

    Ses vergers constituaient un véritable sanctuaire pour tout notre voisinage. Au fil des décennies, il a employé des dizaines de travailleurs locaux, leur assurant des moyens de subsistance et favorisant une communauté fondée sur le travail partagé et un profond respect mutuel. Dans une bande de Gaza étouffée par un blocus qui dure depuis des décennies, ses terres et les fruits qu’elles produisaient incarnaient une forme de résilience silencieuse et défiante : une manière de nourrir la population et de l’ancrer à sa terre ancestrale.

    Ce même dévouement et ce même engagement qui le guidaient dans les champs guidaient également sa vie de famille.

    Lorsque ma mère a perdu la vue, il s’est consacré à prendre soin d’elle. Baba a pénétré dans l’obscurité à ses côtés, réorganisant toute sa vie pour garantir sa dignité et son confort. Même lorsqu’un accident vasculaire cérébral dévastateur l’a laissé paralysé d’un côté, cloué dans un fauteuil roulant, il a continué d’être le soleil autour duquel gravitait notre famille. Il ne pouvait plus arpenter les champs qu’il aimait tant, mais il demeurait le pilier de notre famille. Cette réalité apparaît rarement dans les récits médiatiques américains consacrés aux familles palestiniennes.

    L’expression « femmes et enfants » suggère un monde où la vulnérabilité serait l’apanage des femmes et la force celui des hommes. Or, les familles palestiniennes sont bien plus complexes que cela. Lorsque Baba s’est retrouvé paralysé à la suite de son AVC, ma mère, malgré sa cécité, est devenue ses mains ; lui était ses yeux et sa voix pour la guider. Ensemble, ils ont affronté l’épreuve de la survie.

    L’amour et la survie empruntent des chemins multiples. C’est ce que mon père m’a appris.

    Lorsque Israël a bombardé la maison familiale, mon père ne pouvait pas courir. Il ne pouvait pas chercher refuge ailleurs. Il était alité. Il a fini par succomber aux blessures qu’il avait subies.

    Ce qu’il y a eu de plus cruel dans la mort de Baba, c’est l’isolement total de ses derniers instants. Aucun de ses neuf enfants n’était à ses côtés. Nous étions déplacés, séparés et pris au piège par des circonstances qui nous échappaient. Nous n’avons pas pu lui tenir la main. Nous n’avons pas pu nous asseoir à ses côtés. Nous n’avons pas pu lui murmurer un dernier adieu ou une ultime prière.

    Aucun d’entre nous n’a pu assister à ses funérailles. Il n’y a eu ni cortège digne dans les rues qu’il parcourait, ni hommage de la communauté qu’il chérissait et soutenait par sa générosité, ni rassemblement des voisins qu’il avait employés dans ses vergers, ni larmes versées par ses enfants sur sa dernière demeure. Il a été inhumé à la hâte, dans un paysage remodelé par la violence, par des inconnus qui lui ont offert la grâce d’une sépulture alors que sa propre chair et son propre sang ne le pouvaient pas.

    L’homme qui avait passé sa vie à prendre soin des autres a été enterré sans la présence des enfants qu’il avait élevés. L’une des expériences humaines les plus sacrées — être aux côtés d’un être cher au moment de sa mort — nous a été refusée.

    Cette perte continue de me hanter.

    Lorsque j’entends parler du bilan des victimes, je pense à tout ce que ces chiffres ne parviennent pas à traduire. La mort d’un père n’est jamais la mort d’une seule personne. Cela transforme des familles entières. Cela laisse des chaises vides autour de la table, des appels sans réponse, des conversations inachevées et un chagrin qui s’installe dans le quotidien.

    J’ai refusé de laisser l’histoire de mon père s’arrêter là.

    La vie de mon père a été marquée par le souci constant de sa famille, de ses employés, de ses voisins et de sa terre. Je voulais que son héritage inspire l’action de The Sameer Project.

    À travers l’hébergement d’urgence, l’accès à l’eau potable, le soutien médical, l’aide au transport et d’autres formes d’assistance humanitaire, The Sameer Project incarne les valeurs qui guidaient la vie de mon père.

    Chaque famille que nous soutenons perpétue une part de son héritage.

    Cet homme, qui a consacré sa vie à prendre soin de sa famille et de sa communauté, continue de veiller sur les autres grâce au travail accompli en son nom. Cet agriculteur, qui cultivait ses vergers avec amour, inspire désormais des initiatives visant à préserver la vie au milieu de la dévastation.

    En cette fête des Pères, j’espère que les lecteur-ices iront au-delà des formules toutes faites qui dominent si souvent les conversations sur Gaza. Derrière chaque bilan chiffré des victimes masculines palestiniennes se trouve un homme qui s’inquiétait pour ses enfants, prenait soin de sa compagne, œuvrait pour sa communauté et rêvait de vieillir entouré de ceux qu’il aimait.

    Mon père était l’un de ces hommes.

    Il rapportait du chocolat à ses enfants. Il cirait leurs chaussures d’école. Il téléphonait pour s’assurer que j’étais bien arrivée. Il adorait la namoura. Il me donnait le sentiment d’être la fille la plus forte du monde, simplement parce que j’étais sa fille.

    C’était mon « Baba ». Il s’appelait Sameer Abusaleem."

    https://www.palestine-studies.org/en/node/1659175

    https://mondoweiss.net/2026/06/reclaiming-my-baba-the-legacy-of-a-palestinian-father-who-inspired-the-s