marielle đŸš©đŸŒžđŸš©

« vivere vuol dire essere partigiani » Antonio Gramsci

  • Marc Bloch mĂ©rite mieux
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    La polĂ©mique suscitĂ©e par le refus de Patrick Boucheron, professeur au CollĂšge de France, de rĂ©pondre Ă  une question insistante de Guillaume Erner Ă  propos du regain de l’antisĂ©mitisme en France, le jour de la panthĂ©onisation de Marc Bloch, tĂ©moigne « d’une grande confusion des esprits et mĂȘme d’une inquiĂ©tante dĂ©raison », s’inquiĂštent plusieurs historiens.

    Depuis l’annonce de la panthĂ©onisation de Marc Bloch par le prĂ©sident de la RĂ©publique, le 24 novembre 2024, les historiens et les historiennes se sont trĂšs fortement mobilisĂ©s pour mieux comprendre et faire connaĂźtre cette figure exceptionnelle. Dans le prolongement des recherches menĂ©es par quelques pionniers depuis les annĂ©es 1980-2000, un travail approfondi au sujet de l’homme et de son Ɠuvre a Ă©tĂ© menĂ©. On connaĂźt mieux dĂ©sormais de nombreux aspects de sa vie, de son Ɠuvre et de son engagement. On a retrouvĂ© des archives inĂ©dites et des livres issus de sa bibliothĂšque spoliĂ©e par les nazis et que l’on croyait perdus.

    Des rencontres scientifiques, souvent accessibles en ligne, et de nombreuses publications portent tĂ©moignage de cet approfondissement de nos connaissances. La cĂ©rĂ©monie elle-mĂȘme, belle, juste et Ă©mouvante, et l’extraordinaire foisonnement d’activitĂ©s qui l’a prĂ©cĂ©dĂ©e, dans les universitĂ©s, les lycĂ©es, les collĂšges, les Ă©coles, mais aussi les institutions culturelles, les bibliothĂšques, les musĂ©es, les librairies et sur internet, en France mais Ă©galement Ă  l’étranger, en Allemagne, en Italie, au Portugal, au BrĂ©sil, ont Ă©tĂ© une magnifique rĂ©ussite collective. Toutes ces entreprises ont construit un rempart contre toutes les formes d’instrumentalisation Ă  des fins idĂ©ologiques dont la figure de Marc Bloch a pu faire l’objet dans un passĂ© rĂ©cent.

    Il est par consĂ©quent dĂ©solant de constater qu’en dĂ©pit de tout ce travail des contre-vĂ©ritĂ©s au sujet de Marc Bloch aient pu ĂȘtre Ă©noncĂ©es et diffusĂ©es sur une radio publique comme France Culture. Il est tout aussi dĂ©solant, et mĂȘme choquant, que Marc Bloch, que la plupart de ceux qui s’en revendiquent ne connaissent en rĂ©alitĂ© que fort peu, reste l’objet d’instrumentalisations partisanes venues de tout cĂŽtĂ©.

    Il est Ă©galement dĂ©solant que Marc Bloch soit parfois l’objet d’une rĂ©duction identitaire Ă  son judaĂŻsme dans lequel il disait ĂȘtre nĂ© sans en tirer ni honte ni orgueil particuliers, qu’il ne renia jamais tout en se disant athĂ©e, mais qu’il ne revendiquait, comme il l’énonce trĂšs clairement dans L’étrange dĂ©faite, que lorsqu’il Ă©tait confrontĂ© Ă  ceux qui mobilisaient cette identitĂ© Ă  des fins de discrimination et de persĂ©cution. Il faut l’accepter, mĂȘme si cela peut surprendre ou gĂȘner certains aujourd’hui, tout simplement parce que c’est vrai, par respect pour l’historien Marc Bloch qui « chĂ©rissait la vĂ©ritĂ© » au point de souhaiter que cette formule empruntĂ©e Ă  Ernest Renan soit gravĂ©e sur sa tombe. Et cela ne diminue en rien, alors que la France connaĂźt aujourd’hui une recrudescence de l’antisĂ©mitisme Ă  droite comme Ă  gauche, la leçon et l’avertissement que constituent encore pour nous tous et toutes sa persĂ©cution et son assassinat par un rĂ©gime, une police et des hommes qui avaient fait de l’antisĂ©mitisme leur raison d’ĂȘtre.

    Avant que Patrick Boucheron ne choisisse de garder le silence dans la partie de la Matinale consacrĂ©e aux invitĂ©s, Guillaume Erner avait, dans son billet d’humeur du matin, commis deux erreurs qui tĂ©moignent d’un rapport pour le moins contrariĂ© Ă  la rigueur historique : il avait assimilĂ© en passant sionisme et judaĂŻsme, et repris avec une ironie malvenue la lĂ©gende noire, dĂ©mentie par les travaux des historiens, d’un Lucien Febvre lĂąche et transigeant avec l’Occupant, ignorant apparemment les recherches menĂ©es sur l’amitiĂ© intellectuelle entre Lucien Febvre et Marc Bloch pendant la guerre et la poursuite de l’investissement de Marc Bloch dans les activitĂ©s des Annales (ou ce qu’il en restait) sous un pseudonyme tout Ă  fait transparent. Tout auditeur ayant un peu de respect pour les faits historiques se levait ainsi d’un mauvais pied.

    Au moment d’en venir aux questions Ă  ses invitĂ©s, Patrick Boucheron et Alya Aglan, Guillaume Erner commet un troisiĂšme faux-pas en cherchant Ă  faire de Marc Bloch, au prix d’un tour de passe-passe lexical et de maniĂšre anachronique, une victime de l’antisionisme, lequel ne serait, selon Guillaume Erner, qu’un faux-nez de l’antisĂ©mitisme. Dans l’Apologie pour l’histoire, Marc Bloch appelle Ă  la vigilance sur les relations complexes entre les mots et les choses et considĂšre l’anachronisme comme « le plus impardonnable » d’« entre tous les pĂ©chĂ©s, au regard d’une science du temps ».

    Patrick Boucheron essayait de rappeler cela, mais Guillaume Erner ne souhaitait pas l’entendre. Au fond, parler de Marc Bloch ce matin-lĂ , et des centaines d’initiatives historiennes dans les lycĂ©es et les universitĂ©s, semblait plus le gĂȘner qu’autre chose. On comprend que dans un environnement Ă  ce point frelatĂ©, Patrick Boucheron ait prĂ©fĂ©rĂ© garder le silence. Comment faire entendre sa voix lorsque tout est fait par avance pour la discrĂ©diter ou vous contraindre Ă  acquiescer ?

    La diffusion le lendemain, dans la mĂȘme Matinale, d’un montage audio fallacieux assimilant dans un commun antisĂ©mitisme Jean-Marie Le Pen et Jean-Luc MĂ©lenchon, est venue dĂ©montrer combien les prĂ©ventions de Patrick Boucheron Ă©taient justifiĂ©es. Par ce nouveau geste, Guillaume Erner venait Ă  la fois de diffuser une « fausse nouvelle » (de celles que Marc Bloch avait de maniĂšre pionniĂšre constituĂ© en objet d’étude au sortir de la PremiĂšre Guerre mondiale) et de relayer un mensonge, cette « lĂšpre de l’ñme » qu’abhorrait Marc Bloch, au grand bĂ©nĂ©fice de l’extrĂȘme-droite.

    La volontĂ© de Marc Bloch, singuliĂšre Ă  son Ă©poque et stimulante pour la recherche historique, de faire dialoguer le passĂ© et le prĂ©sent pour mieux comprendre l’un et l’autre, sert trop souvent de paravent Ă  toutes les manipulations et les instrumentalisations. Marc Bloch plaçait la recherche de la vĂ©ritĂ© et la sensibilitĂ© Ă  la complexitĂ© du monde au cƓur de sa dĂ©marche d’historien et de ses engagements civiques. Son legs intellectuel, sa rigueur, sa mĂ©thode peuvent ĂȘtre un puissant instrument de lutte contre l’antisĂ©mitisme et les antisĂ©mites. Cela suppose de chĂ©rir la vĂ©ritĂ© des faits, des mots, des actes. C’est ce que celles et ceux qui se sont mobilisĂ©s depuis plus d’un an pour le faire connaĂźtre ont cherchĂ© Ă  partager. Il s’agit Ă  l’évidence d’un chantier qui commence Ă  peine.