François Isabel

Ni dieu, ni maître, nicotine & nirvana

  • Chez 70 % des enfants étudiés, des cellules de la mère se cachent dans le cerveau parfois 19 ans après la naissance
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    (...) Quand une part de la mère continue de vivre dans le cerveau de son enfant

    L’idée peut sembler sortie d’un roman de science-fiction, et pourtant elle repose sur un mécanisme biologique bien réel appelé microchimérisme. Derrière ce terme un peu barbare se cache un échange discret de cellules entre la mère et le fœtus pendant la grossesse. Autrement dit, une partie de la mère traverse la barrière du placenta pour aller s’installer dans le corps de son enfant, et parfois même dans les recoins les plus protégés de son organisme.

    Ce qui rend cette découverte particulièrement saisissante, c’est la localisation de ces cellules voyageuses. On ne parle pas ici du sang ou de la peau, mais bel et bien du cerveau, cet organe que l’on croyait jalousement isolé du reste du monde. Ces cellules maternelles, porteuses de l’ADN de la mère, ne se contentent pas d’y faire une brève escale : elles peuvent y demeurer très longtemps, comme des passagères clandestines devenues résidentes permanentes.
    37 cerveaux passés au crible : ce que les chercheurs ont vraiment trouvé

    Pour percer ce mystère, les chercheurs ont analysé des tissus cérébraux prélevés chirurgicalement chez des dizaines d’enfants atteints d’une épilepsie sévère. Ces jeunes patients, âgés de seulement 28 jours à 19 ans au moment de l’opération, offraient une occasion rare d’observer directement le cerveau humain, et non un simple échantillon sanguin. L’ADN de la mère était quant à lui identifié grâce à un banal prélèvement buccal, un frottis de joue.

    Le verdict est frappant. Sur 37 paires mère-enfant étudiées, 26 enfants, soit environ 70 %, présentaient des cellules maternelles nichées dans leur cerveau. Seuls 11 d’entre eux en étaient totalement dépourvus. Ces cellules ne s’agglutinaient pas dans un coin isolé : on les retrouvait disséminées dans plusieurs régions, des lobes frontal, temporal et pariétal jusqu’à l’hippocampe, cette zone essentielle à la mémoire. En moyenne, on comptait environ 2,2 cellules maternelles pour 100 000, mais un échantillon d’hippocampe grimpait jusqu’à un vertigineux 459 cellules pour 100 000.
    Premiers-nés, hippocampe, allaitement : les indices d’un transfert bien orchestré

    Au-delà des chiffres, un détail intrigue particulièrement : le rang de naissance semble jouer un rôle. Parmi les enfants porteurs de ces cellules maternelles, on comptait 14 premiers-nés et 12 enfants venus plus tard. À l’inverse, chez ceux qui n’en avaient aucune, un seul était un premier-né contre 10 nés ensuite. Être l’aîné de la fratrie augmenterait donc les chances d’héberger ces précieuses cellules, comme si le premier voyage laissait une empreinte plus marquée.

    D’où viennent exactement ces cellules ? Selon les observations, elles seraient probablement à l’origine des leucocytes, ces globules blancs du système immunitaire, ainsi que des cellules souches. Transférées via le placenta pendant la grossesse ou plus tard au cours de l’allaitement, elles auraient ensuite fait preuve d’une étonnante capacité d’adaptation : une fois installées, elles se sont transformées en plusieurs types de cellules cérébrales, épousant en quelque sorte leur nouvel environnement.
    Le microchimérisme, cette étrange normalité que la science commence à peine à comprendre

    Faut-il s’en inquiéter ? Rien ne le laisse penser. Au contraire, ces travaux renforcent l’idée que le microchimérisme n’a rien d’une anomalie : il s’agirait d’un processus tout à fait normal de la biologie humaine. Ce qui rend ces données précieuses, c’est justement qu’elles proviennent de tissus réels et non de simples analyses sanguines, avec des méthodes de pointe capables de traquer des cellules extrêmement rares.

    Et il est probable que l’on sous-estime encore l’ampleur du phénomène. Détecter des cellules aussi peu nombreuses reste un véritable défi technique, ce qui signifie que la proportion réelle d’enfants concernés pourrait être plus élevée encore. Ces résultats, issus d’une recherche encore préliminaire, demandent naturellement à être confirmés, mais ils ouvrent une porte fascinante. (...)