est grave maltraitée, dans cet établissement : alors qu’elle demandait seulement à une stagiaire de bien vouloir lui peinturlurer en rouge les ongles des orteils du pied gauche et en vert ceux du pied droit — c’est une astuce qu’elle a trouvée pour ne pas se tromper de côté en enfilant ses pieds le matin, quand elle habitait encore chez elle elle faisait ça toute seule mais depuis qu’elle est ici primo elle n’a pas de peinture et secundo sa rigidité cadavérique croissante l’empêche de se pencher suffisamment bas —, la jeune effrontée lui a répondu en substance que « tout le personnel commence à en avoir sa claque de vos délires madame Garreau, on n’a pas que ça à faire puisqu’il y a dans le bâtiment d’autres subclaquant·e·s qui subclaquent de manière autrement plus critique qu’une zinzin qui ne fraye jamais avec personne, qui passe son temps à faire des trucs chelous sur son ordinateur et ne sait plus quoi inventer pour enquiquiner le monde ».
Non mais vous imaginez un peu l’outrecuidance ? Comme si cela ne suffisait pas que la vieille Garreau soit contrainte de se déplacer arc-boutée sur un déambulateur (son « youpala », comme elle dit), voilà qu’on lui ajoute délibérément un handicap en l’obligeant à prendre le risque de devoir le faire avec le pied gauche à la place du droit et inversement !
Vous voyez bien que quand elle répète ad libitum que personne ne l’aime ce n’est ni de l’exagération ni de la paranoïa : c’est seulement la vérité vraie.
