Comment « l’arc républicain » pave la voie de Marine Le Pen au pouvoir, par Michel Feher
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Politique migratoire, retour des pesticides, présomption de légitime défense des policiers… La droite et le macronisme font tout pour que nul ne constate de changement notable entre la fin de la mandature d’Emmanuel Macron et les éventuels premiers mois d’une présidence Le Pen, estime le philosophe.
Du sommet de l’Etat aux formations centristes et conservatrices, le comité d’accueil est fin prêt et ne laisse rien au hasard. Loin de se borner à dédiaboliser le Rassemblement national, parti cofondé par des anciens Waffen-SS et un tortionnaire de la guerre d’Algérie, ses membres anticipent son arrivée au pouvoir et s’affairent pour que le passage de témoin s’effectue sans heurt. Mieux encore, le défi qu’ils se proposent de relever consiste à faire en sorte que nul ne décèle la différence entre l’avant et l’après.
A défaut d’avoir fait reculer l’#extrême_droite, comme il l’avait promis au début de son premier mandat, Emmanuel Macron est parvenu à la rendre indiscernable de ce qui lui tenait naguère lieu de majorité. Pour qu’une formation politique jusque-là infréquentable cesse de détonner, ne suffit-il pas que d’autres épousent ses priorités et ses phobies ?
Qu’on en juge : de la présomption de légitime défense accordée aux forces de l’ordre au grand retour des pesticides dans nos campagnes, en passant par le vote sur les « hubs de retour » au Parlement européen, tout est mis en œuvre pour que les parlementaires du RN se sentent pleinement chez eux au sein de ce que leurs futurs compères de la droite et du centre appellent déjà l’« #arc_républicain ».
Cerise sur le gâteau : Sébastien Lecornu, le discret et obligeant Premier ministre, fait actuellement diligence pour que des banques accordent à Marine Le Pen le prêt nécessaire au financement de sa future campagne, en dépit de sa condamnation pour détournement de fonds publics. Si les créanciers se montrent assez généreux, peut-être pourra-t-elle s’offrir un bracelet électronique assorti aux dorures de l’Elysée ?
Du « Front » à l’« arc » républicain
Il faut dire que la démarche entamée par le chef du gouvernement n’aurait pas été possible si la cour d’appel n’avait préparé le terrain en réduisant la peine d’inéligibilité de la députée européenne délinquante. Usant de l’argument, cher à Bruno Retailleau, selon lequel l’Etat de droit n’est « ni intangible ni sacré », le juge s’était prononcé pour que les tribunaux n’abusent pas de leur indépendance en privant l’électorat lepéniste de sa candidate préférée. Bien que formellement maintenue, la séparation des pouvoirs ne devrait plus empêcher l’exécutif de renforcer ses prérogatives.
Pour assurer la parfaite continuité de l’arc républicain, il importe encore de lever un obstacle rhétorique important. Car même si le président de la République l’a usée jusqu’à la corde, la litanie du « refus des extrêmes » demeure un élément structurant dans le discours des politiques qui briguent le monopole du raisonnable. Or, force est d’admettre que le renvoi dos à dos est une pratique discursive dont le RN est fondé à prendre ombrage : ne le range-t-il pas parmi les formations politiques que l’arc républicain a vocation à ostraciser ?
L’urgence est donc de remiser le haro sur les extrêmes au bénéfice d’une union sacrée contre l’apologie du terrorisme. Celle-ci, on le sait, commence par l’usage du mot génocide pour décrire ce qui se passe à Gaza, mais peut rapidement s’étendre à la dénonciation des violences policières en France, voire à l’opposition aux mégabassines ou à un traitement autre que sécuritaire des incendies qui ravagent la Gironde, en cherchant par exemple à mettre l’accent sur l’arrestation d’éventuels pyromanes pour mieux occulter l’inaction de l’Etat en matière de prévention des feux. En contrepartie, et c’est bien normal, il appartiendra aux dirigeants lepénistes de renoncer à s’en prendre aux partis du système, comme ils avaient coutume de le faire à l’époque où le « front » républicain ne s’était pas encore mué en « arc ».
D’où viendra la résistance
Peut-on imaginer que le changement de régime en cours produise une vague de démissions parmi les salariés de la fonction publique ? Comparaison n’est pas raison, dit l’adage, mais on rappellera quand même qu’en 1940, les hauts fonctionnaires sont massivement restés à leur poste – pour servir la nation et nourrir leur famille, expliqueront-ils après la guerre. Pourquoi en irait-il autrement aujourd’hui, alors que tout est fait pour qu’à l’exception des populations racisées et des obsédés de l’intangibilité de l’Etat de droit, nul ne constate de changement notable entre la fin de la mandature d’Emmanuel Macron et les premiers mois d’une présidence Le Pen ?
La transition sera même d’autant plus facile à opérer qu’à la différence des fondateurs du Front national, leurs héritiers ne rêvent ni à un Reich de mille ans ni à la restauration de l’Empire colonial français – et n’appellent même plus à rompre avec les institutions de Bruxelles. A l’instar de leurs futurs partenaires de la droite et du centre, leur seule ambition consiste à faire de l’Europe une maison de retraite fortifiée pour épargnants de souche.
Faute de retrouver leur lustre et leur vigueur d’antan, les pensionnaires y jouiront du privilège de vieillir ensemble, les yeux dans les rides, à l’abri des regards indiscrets. Une fois les frontières fermées et les services livrés aux fournisseurs privés d’intelligence artificielle, il ne leur restera qu’à attendre patiemment la fin, en regardant les flammes dévorer les forêts et en écoutant les jérémiades des derniers éditorialistes atrabilaires.
Longtemps, arrogance, hypocrisie, lâcheté ont été les devises du macronisme. Toutefois, à mesure que l’échéance de 2027 approche, le temps semble venu pour un choc de simplification : #collaboration, collaboration, collaboration sont les nouveaux mots d’ordre. D’où viendra la résistance ? De la jeunesse au premier chef, même si l’actuel président de la République et le potentiel Premier ministre de Marine le Pen ont déjà fait la preuve qu’il ne suffisait pas d’être jeune pour ne pas être vieux.
Mais surtout, la démographie de la France étant ce qu’elle est, les tranches d’âge les plus menacées par le programme de l’union des droites ne sont pas assez nombreuses pour conjurer l’arrivée au pouvoir de ses maîtres d’œuvre. Aussi faut-il espérer que le pays compte assez de parents résolus à préserver leurs enfants du destin funeste que les enquêtes d’opinions leur promettent.
Michel Feher est l’auteur de : Producteurs et Parasites aux éditions la Découverte (2024).
