Depuis l’apparition d’Homo sapiens, les évolutions biologique et culturelle dialoguent et s’associent en ce que l’on nomme « évolution bioculturelle ». Un exemple célèbre est celui des conséquences de la consommation de céréales, riches en amidon, à partir de l’invention de l’#agriculture au Néolithique : des individus dotés d’une plus grande quantité d’#amylase salivaire, grâce à des duplications du gène de cette enzyme qui coupe l’amidon en glucose, ont été sélectionnés. Omer Gokcumen, de l’université de Buffalo, aux États-Unis, et ses collègues ont mis en évidence un tel phénomène dans des populations andines au Pérou, et les pommes de terre font ici office de céréales.
Ces régions de hautes altitudes avaient déjà la réputation d’être un creuset pour des adaptations particulières, telles que la résistance à de faibles teneurs en oxygène. Les chercheurs ont prélevé des échantillons d’habitants de Lima (au bord du Pacifique) et de Cerro de Pasco, au sommet de la cordillère des Andes, à 4 380 mètres d’altitude, et en ont séquencé le #génome pour le comparer à celui de 3 723 individus appartenant à 85 autres populations réparties à travers le monde. Résultat ? Les Péruviens ont 10 copies du gène AMY1 de l’amylase ! C’est un record, qui égale celui des Pimas, un peuple d’Amérindiens vivant entre l’Arizona, aux États-Unis, et les États de Sonora et du Chihuahua, au Mexique, sachant que la moyenne mondiale est de 7 copies (c’est le nombre de copies chez les Français).
Selon les chercheurs, le nombre de copies aurait commencé à augmenter il y a 6 000 à 10 000 ans, quand la #pomme_de_terre a été domestiquée. Les ancêtres des peuples andins venus s’installer dans les hautes terres pour y cultiver le tubercule avaient sans doute un nombre variable de copies d’AMY1, et Omer Gokcumen avait auparavant montré que la première duplication de ce gène date d’environ 800 000 ans. Cependant, les calculs montrent qu’avec 10 copies, l’avantage reproductif par génération s’élève à 1,24 %, aussi ce nombre s’est-il généralisé.
Des analyses plus fines ont également permis d’écarter l’hypothèse selon laquelle l’invasion par les Européens et la réduction drastique des populations andines auraient pu constituer un goulet d’étranglement : ceux qui ont réchappé aux massacres et aux maladies et dont descendent tous ceux vivants aujourd’hui auraient fortuitement eu 10 copies. Ce n’est pas le cas, ce génotype était déjà bien répandu avant la colonisation.
Et aujourd’hui, alors que sur tous les continents, tout le monde mange des frites, allons-nous voir le nombre de copies du gène AMY1 augmenter partout ?