Reka

géographe cartographe information designer - rêveur utopiste et partageur de savoirs

  • La Norvège, le pays aux mille langues...

    Aujourd’hui, petit voyage au coeur des langues norvégiennes. Il y a - officiellement - deux langues en Norvège, mais en réalité beaucoup, beaucoup, plus... Il y a les langues sami, au Nord, et des centaines de dialectes quotidiennement utilisés : le parler "populaire" domine très largement. On a coutume de dire ici, que chacun parle un peu comme il veut ! Je suis arrivé et Norvège en 1996 et j’ai appris ce que je croyais être "le Norvégien" (en fait un subtil mélange du dialecte d’Arendal - sur la côte sud-est - et du Norvégien littéraire). Après quelques années, on me demandait en rigolant, lorsqu’on m’entendait parler, de quelle vallée j’étais originaire... avant de me dire que je parlais un Norvégien sans mettre "ni les dièses ni les bémols", comme dans certaines régions reculée du pays.

    Quand je voyage à l’étranger et que je rencontre des Norvégiens, à Genève ou à New York, ils sont tous capables de me dire - malgré mon accent français - que "je viens d’Arendal ou des environs". Parce qu’il y a des dialectes avec des variantes : Dans la commune même d’Arendal, les parlers diffèrent sensiblement entre "Froland" (10 kilomètres à l’Ouest) et "Eydehavn" (13 kilomètres au Nord).

    En général, les Norvégiens se comprennent bien entre eux, à quelques exceptions près : Il y a quelques années, En déplacement dans le district de Setesdal, je me plaignais de ne pas comprendre un seul mot de ce que les gens disaient malgré mes dix ans de pratique, et mes accompagnateurs norvégiens de me rassurer en me disant : « ne t’inquiètes pas, nous non plus ! ».

    Tout au sud, dans la région de Kristiansand, les dialectes et les accents ressemblent à s’y méprendre au danois, ou les "k" sont souvent remplacés par des "g". On dira "Sandvigen" (forme danoise) au lieu de "sandvika" (forme norvégienne). C’est une langue beaucoup plus douce, plus fluide que le Norvégien qui lui est plutôt plus rugueux. Ces parlers du sud sont une survivance de ce qu’on appelait le "Riksmål" (littéralement "la langue du royaume") imposée à l’époque par le colonisateur dominateur danois...

    Deux langues "officielles", donc, aujourd’hui : Le "Bokmål" (la langue des livres) qui est une profonde "norvégisation" du "Riksmål" et le "Nynorsk" (littéralement "nouveau Norvégien") qui est une sorte de synthèse des principaux dialectes que l’on doit à un intellectuel du XIXe siècle, Ivar Åsen, qui souhaitait "créer" une langue inspirée des dialectes norvégiens et "épurée" des influences danoises et suédoises en particulier (les deux pays colonisateurs de la Norvège).

    La question linguistique reste aujourd’hui un point sensible, disctricts et communes peuvent choisir librement leur "première langue" administrative, si on peut dire, soit le Ny norsk, soit le Bokmål (ils peuvent aussi choisir d’être "neutre" c’est à dire d’utiliser indifféremment l’une ou l’autre des langues). Ce qui provoque quelques surprises lors des longs voyages en voiture : en roulant depuis Arendal vers Hovden, dans la montagne, les panneaux, les indications changent subitement d’une langue à l’autre.

    Le Nynorsk ou le Norvégien dialectal (ou encore néo-norvégien) est beaucoup plus chantant et poétique que le Bokmål, c’est aussi une langue plus "flexible", avec laquelle on peut "jouer" plus facilement. Kari Bremnes, une chanteuse très populaire ici, qui vient du nord du pays, a l’habitude de "mélanger" les langues norvégiennes (y compris l’anglais) et qui dans cette chanson - « En sang til en man » (une chanson pour un homme) donne un merveilleux exemple d’un des plus beaux dialectes parlé dans le pays, avec ici un texte très fort et très subtil (Entre crochet, la forme Bokmål). Qui a dit que les Norvégiens n’étaient pas romantiques ? :) :

    https://www.dropbox.com/s/2tkedd28hgapsyc/11%20Sang%20Til%20En%20Mann.mp3?dl=0

    Æ [jeg] ville gjerne gi dæ [deg] en sang
    Ikkje [ikke] av den sorten
    "Du må ikkje gå ifra mæ [meg]" og
    "I hate to see you go"
    ikkje av den sorten
    "You don´t treat me right and still I love you so"

    Kanskje heller ikkje den
    om sterke arma nu igjen,
    men æ kunne sagt nå om din flotte nakke
    Det e [er] vanskelig med ord
    de e liksom alle brukt opp fra i fjor
    en gang
    Men æ ville altså gi dæ en sang

    Æ ville gjerne gi dæ en sang
    ikkje om at
    "Baby you must take me to the sea"
    æ veit [vet] da sjøl [selv] kor havet finns
    ikkje den om at mitt hjerte
    "oh ! belongs to daddy"
    det e du som e min prins
    Kanskje heller sønge [singe] om
    at du gir mæ store rom
    at du e der – sånn som du è der når du è der
    Det e vanskelig med to
    Det e fjære, det e flo og tang
    Men æ ville altså gi dæ en sang

    –---

    Traduction française

    Je voudrai bien volontiers te dédier une chanson [te dire quelque chose d’important]
    mais pas te dire vraiment [mais pas de cette sorte :] :
    "ne m’abandonne pas [ne t’éloigne pas de moi]"
    et "je ne voudrai pas te voir partir"
    mais pas te dire vraiment [mais pas de cette sorte :] :
    "tu me maltraites et malgré tout, je t’aime quand même"

    Peut-être, ou peut-être pas
    Bien enfouie dans le creux de ton bras
    Pourrai-je encore parler de ton cou si doux
    C’est dur avec les mots [je ne sais plus comment le dire]
    En quelque sorte, je les ai tous utilisés, déjà, depuis l’année dernière
    Une fois
    Mais je voulais quand-même t’offrir une chanson

    Je voudrai bien volontiers te dédier une chanson [te dire quelque chose d’important]
    Mais pas du genre
    "Baby you must take me to the sea"
    Je sais bien moi-même où trouver l’océan
    Ou encore celle qui te dit que
    "mon coeur appartient toujours à papa"
    Non, c’est toi qui est mon prince
    Peut-être devrai-je chanter combien
    je compte pour toi
    Et que tu es, quand tu es là, comme tu es
    C’est dur d’être deux
    Ça va et ça vient comme les marée et les algues
    Mais malgré tout, je voudrai toujours
    T’offrir cette chanson

    On peut trouver les paroles et la discographie de la chanteuse ici :
    http://www.karibremnes.no/lyrics.html

    Pour finir, une spécificité de la langue norvégienne particulièrement populaire : les Norvégiens adorent jouer avec les mots et créer des mots composés... Parfois trèèèèèès long, mais rien ne leur fait peur.

    exemple : innpakningspapiret [Papier pour emballer (quelque chose) à l’intérieur] soit "papier demballage".

    Et le problème est toujours de savoir s’il faut ou non mettre des espaces entre les mots ou pas. Et ce simple détail peut changer la signification de la phrase du tout au tout. Une initiative très originale a été lancé en avril 2013 pour prévenir les erreurs : "lutter par les images contre les fautes d’espacement" est déjà très populaire (127 000 membres sur la page facebook en moins de trois semaines... http://www.facebook.com/ettord) :

    Quelques exemples - avec et sans espace :


    « Etes-vous vraiment sur qu’il faille un espace ? »


    « L’Ananas téléphone - Rondelle d’ananas »


    « L’Ananas mord - morceaux d’ananas »


    « Le poulet est vivant - Foi de poulet »


    « Manger des couverts - Couverts [pour manger] »


    « Aspirer un tuyau - Paille [pour boire] »


    « Cuire des livres - Livres de cuisine »


    « Manger la table - Table à manger »

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    #norvège #norvégien #langue #linguistique

    • J’ai oublié de dire deux choses :

      D’une part que mes enfants ne parlent pas le Norvégien littéraire mais bien le bon vieux dialecte d’Arendal voir de Froland puisqu’une des puéricultrices du jardin d’enfants en est originaire...

      « Ho e snill » au lieu de « Hun er snill » (elle est gentille)
      « mi har badet » au lieu de « vi har badet » (nous nous sommes baignés

      D’autre part, l’usage du dialecte ou du Ny norsk est pour certains une action, un choix politique : j’ai des amis qui écrirons et parlerons exclusivement en Ny norsk pour « lutter » en quelque sorte contre la prédominance supposée du Bokmål, langue de la capitale... Il y a eu, il n’y a pas si longtemps, une compagne pour « supprimer » quelques formes dialectales (dire « klokken » au lieu de « klokka » par exemple) en supprimant les formes en « a »... C’est relativement mal passé, et comme toujours en Norvège, pays du consensus, quand une question fâche, on la met de côté en attendant des jours meilleurs...