• La race existe et n’existe pas

    « L’étape actuelle, de réfutation de la pertinence de la notion de #race dans le domaine des sciences naturelles de l’homme, impose d’abord son poids de raison scientifique et d’honnêteté intellectuelle, et pourquoi pas également, de sens logique et de bon sens. C’est un événement, et une nouveauté dans le champ de ces sciences. Mais cette prise de position a peu de chances d’avoir la vertu qu’on lui souhaiterait : faire disparaître l’idée que les humains sont « naturellement » différents et que les grands clivages sociaux (nationaux, religieux, politiques, etc.) expriment des divisions « naturelles ». Car nos processus inconscients ne connaissent pas la négation. Un fait affirmé ou un fait nié ont, de ce point de vue, exactement le même degré d’existence, nos systèmes perceptifs inconscients ne font pas la différence, et le nié comme l’affirmé sont présents de la même façon dans notre réseau affectivo-intellectuel.

    Parlez de race, il en restera toujours quelque chose ... La « race » est une notion aussi peu conceptuelle, abstraite et froide que possible, elle est donc concernée au premier point par la part inconsciente de nos mécanismes de connaissance et de relation avec les autres êtres humains. Les idéologues racistes l’ont toujours parfaitement su, et c’est pourquoi aujourd’hui ils réitèrent leur propos.

    En d’autres termes, montrer l’inconsistance d’une telle catégorie dans le domaine scientifique est insuffisant pour la faire disparaître des catégories mentales, non seulement de la majorité des gens mais aussi bien de ceux-là mêmes qui sont intellectuellement persuadés de son inexistence en tant que fait « naturel ». Démarche nécessaire, mais non suffisante.

    Les sciences humaines d’abord ont dit : la « race » relève des sciences naturelles, nous n’en avons que faire, elle est sans influence sur les phénomènes culturels et sociaux ... Aujourd’hui les sciences naturelles répondent : la « race » n’existe pas, elle n’est pas un critère classificatoire pertinent. Partiellement exactes, ces propositions en cachent une troisième qui approche de plus près la réalité des faits. Et si un train, une révolution ou une proposition peuvent en cacher d’autres, tel est bien le cas ici. Que la race soit un « fait de nature » ou pas, qu’elle soit un « fait mental » ou pas, elle est aujourd’hui, au XXe siècle, une réalité juridique, politique, historiquement inscrite dans les faits, ce qui joue un rôle effectif et contraignant dans les sociétés concernées.

    a) C’est pour cela que tout appel à la race (même sous le prétexte de l’amour des cultures particulières, ou de la recherche des « racines » etc.) est une orientation politique, n’est pas et ne peut être anodin, étant donné les faits. Car il s’agit de faits, et non d’intentions ou d’opinions, comme on voudrait de nouveau nous le faire croire.

    b) C’est pour cela que limité à lui-même, le rejet de la notion de race peut jouer le rôle de simple dénégation. Nier son existence, comme tentent de le faire les sciences de l’homme, sociales puis naturelles, nier son existence de catégorie empiriquement valide est une chose - vraie - qui ne supprime en rien la réalité étatique et la réalité sociale de cette catégorie, qui ne supprime en rien le fait que si elle n’est pas empiriquement valide, elle est pourtant empiriquement effective. Affirmer qu’une notion présente dans le vocabulaire d’une société c’est-à-dire dans sa façon d’organiser le réel ET dans son histoire politique et humaine, n’existe pas, est une position paradoxale puisque ce qui est désigné existe de fait. Peut-être aussi est-ce une tentative d’effacer l’horreur de cette réalité, sa brutalité insoutenable : cela ne peut pas exister. Et précisément parce que l’existence en est insupportable.

    Or, si la réalité de la « race » n’est en effet pas bio-naturelle, n’est en effet pas psychologique (quelque tendance innée de l’esprit humain à désigner en l’autre un être de nature .. .), elle est cependant. Car il n’est pas soutenable de prétendre qu’une catégorie qui organise des Etats (le Troisième Reich, la République sud-africaine, etc.), qui entre dans la Loi, n’existe pas. Il n’est pas soutenable de prétendre que la catégorie qui est la cause directe, le moyen premier du meurtre de millions d’êtres humains, n’existe pas.

    Mais ce lent trajet de la connaissance intellectuelle que manifestent les efforts successifs et cumulés d’élucidation, permet de distinguer qu’elle est une catégorie sociale d’ exclusion, et de meurtre. Elle est peu à peu dévoilée de ce qui la cachait. Ce n’est pas un processus simple : comment ne pas croire que « la race n’existe pas ». alors que son existence de catégorie « naturelle » est démontrée pour fausse (et en effet elle est fausse), alors que cette acception était en même temps l’ultime point où l’avaient repoussée les sciences humaines par leur patiente critique. Alors que, surtout, cette fameuse définition « naturelle » était celle-là même qui « légitimait » dans les régimes racistes l’inscription légale de la « race ».

    Cependant l’inscription juridique et les pratiques qui l’accompagnent existent, elles. C’est très exactement la réalité de la « race ». Cela n’existe pas. Cela pourtant produit des morts. Produit des morts et continue à assurer l’armature de systèmes de domination féroces. Et, ici, aujourd’hui, cela resurgit. Non dans les interstices honteux de notre société, mais sous l’honorable masque des « opinions » et des « idées ». Entendons-nous. L’idée de race, cette notion, est un engin de meurtre, un engin technique de meurtre. Et son efficacité est prouvée. Elle est un moyen de rationaliser et d’organiser la violence meurtrière et la domination de groupes sociaux puissants sur d’autres groupes sociaux réduits à l’impuissance. A moins que l’on en vienne à dire que, la race n’existant pas, personne n’a pu et ne peut être contraint ou tué à cause de sa race. Et personne ne peut dire cela parce que des millions d’êtres humains en sont morts, et que des millions d’êtres humains sont dominés, exclus et contraints à cause de cela.

    Non, la race n’existe pas. Si, la race existe. Non certes, elle n’est pas ce qu’on dit qu’elle est, mais elle est néanmoins la plus tangible, réelle, brutale, des réalités. »

    [ #ColetteGuillaumin , Sexe, race et pratique du pouvoir ]

    #Race
    #Racisme
    #ColetteGuillaumin