• « USA | Privatopia »
    http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.fr/2013/05/usa-privatopia.html

    Extraits de Du Minnesota à l’Arizona. Le rêve américain d’une ville sans ville par Marco d’Eramo (2007)

    Tout dans le mall est destiné à rassurer. Les ascenseurs aux parois de verre sont conçus pour éviter le “viol en ascenseur”, topus mythique de la culture américaine. Dans le mall, les parkings ont des plafonds surélevés et sont éclairés pendant la journée pour conjurer l’autre grande légende métropolitaine : l’agression dans le parking. La police privée, parfois à cheval dans les couloirs, coopère avec le commissariat local de la police publique, auquelle elle est reliée par radio. Les caméras de vidéosurveillance vérifient que les adolescents font bien ce qu’ils sont censés faire – dépenser tout ce qu’ils ont en poche (la dépense moyenne est de 68,1 $ par visiteur) – et rien d’autre. Mike Davis a forgé l’expression efficace de “Panopticon Mall” pour décrire cette institution où le consommateur est constamment visible (et contrôlable), aux toilettes comme dans les cabines d’essayage, selon le modèle d’exposition continue à la surveillance imaginée au début du 19e siècle par Jeremy Bentham pour sa prison “panoptique” rendue célèbre par Michel Foucault dans Surveiller et punir.

    Mais comme nous le verrons également dans le cas des villes privées, l’obsession sécuritaire n’est qu’un facteur parmi d’autres qui ont contribué à la naissance et au succès des malls. La principale raison, c’est que, contrairement aux anciens centres commerciaux qui ne remplissaient qu’une des fonctions traditionnelles des centres-villes – la fonction commerciale – le mall aspire à les remplir toutes : lie de loisir (cinéma théâtre), de socialisation (restaurants, boîtes de nuit, bars), de promenade (le long des allées couvertes et chauffées). Les malls les plus importants abritent un ou deux grands hôtels. Dans les allées couvertes du mall, on croise même des gens qui font leur jogging au petit matin, avant l’ouverture des magasins. Le mall fonctionne à la fois comme une avenue et comme une place. On assiste ici à un processus qui s’est répété souvent au cours de la modernité : une configuration préexistante, spontanée, est détruite avant d’être reconstruite artificiellement une fois que le manque de ce qui a été détruit ou vidé se fait sentir assez fortement. Au 19e siècle, les rivières qui traversaient les villes furent enterrées parce qu’on y déversait trop de déchets toxiques, trop de purins nauséabonds. Mais par la suite, pour reconstituer un semblant de nature à la place des cours d’’eau désormais enterrés, on commença à creuser des rivières et des lacs artificiels dans les parcs urbains comme Central Park, le Bois de Boulogne ou Hyde Park. L’exemple le plus spectaculaire est celui des Buttes Chaumont à Paris, qui était une décharge d’ordures en 1860 ; en à peine trois ans, les paysagistes du baron Haussmann transformèrent cette zone malfamée « en une sorte de Suisse romantique, avec des corniches, ses bois, sa cascade haute d’une trentaine de mètres, sa rivière, ses lacs, sa gorge enjambée par un pont et ses rochers. »

    Egalement republication avec photos supplémentaire de Fantasmagories du capital. L’invention de la ville-marchandise de Marc Berdet (La Découverte, Zones, 2013)
    http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=lyberplayer&id_article=166
    http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.fr/2013/05/mall-centre-commercial.html

    Les premiers centres commerciaux modernes américains étaient-ils "socialistes", s’interroge Marc Berdet, auteur des Fantasmagories du capital.

    En effet, en 1954, 74 % de la population de USA réside dans les banlieues [suburbs], vastes océans de lotissements de résidences et de gated communities, conséquences de l’avidité des entrepreneurs, des spéculateurs, et du système automobile - réfrigérateur - téléphone - télévision. Les edge-cities, outer-cities et autres exurbs, se forment, villes - territoires sous-équipées n’ayant aucun lien organique avec les lointains centres-villes. L’architecte américain Victor Gruen et son associé Larry Smith inventeront alors les malls modernes, une concentration de magasins mais également d’équipements publics, censée offrir aux habitants des immensités résidentielles, un centre de vie, un « condensateur social », mis en valeur par une architecture de qualité.

    Le texte de Marc Berdet, que nous publions ici, n’indique pas que Gruen a été également le concepteur, et le plus fervent adepte des rues piétonnes aux USA, principal instrument d’embourgeoisement de quartiers pauvre ou populaire, sous l’égide de l’Urban Reneval ; et qu’il joua un rôle considérable, avec son associé Larry Smith [une succursale est ouverte à Paris], au sein de l’administration française des années 1960, pour la conception des premiers centres commerciaux régionaux (notamment des villes nouvelles) [Parly 2, Evry, etc.]. Ici, le socialisme de Gruen peine à nous convaincre, même si en 1978, dans un article intitulé « La triste histoire des centres commerciaux » il critiqua vivement les transformations - dont le gigantisme mercantile [le mal des malls...] - des premiers malls "sociaux".

    #urbanisme #centre_commercial #gigantisme #surveillance #consumérisme #livre