Pierre Coutil

de celles et ceux qui marchent avec… (enfin qu’essayent).

  • L’école, les filles et les garçons, tout ça

    Ce message est un peu particulier puisqu’il s’agit d’un appel aux bonnes volontés qui s’intéressent à la question des stéréotypes de genre, de l’égalité femmes/hommes, etc.

    Depuis 3 ans, nous menons dans mon école un projet autour des relations filles/garçons. Ce n’est pas un projet révolutionnaire et ce n’est pas dans une école à 3 classes qu’on pense changer la société. Mais nous avons touché à la question du respect du corps, à celle des stéréotypes de genre, à celle des sentiments, qui ne sont pas des questions évidentes en milieu scolaire, surtout qu’en 2010 quand on a commencé c’était moins « tendance » que maintenant. On l’a fait en essayant, sans toujours réussir, on l’a fait modestement, on l’a fait à hauteur d’enfant, en s’appuyant sur des compétences de proximité, des affinités électives, on a fait comme on a pu, toujours avec précaution, avec un grand respect des enfants, avec l’envie de travailler sur des sujets importants et trop peu traités… souvent par peur.
    J’ai essayé de produire un document qui rend compte de ma démarche et de nos actions dans le but que des initiatives de ce type puissent essaimer. Dans une démarche coopérative, pour que d’autres puissent s’en saisir à l’endroit où ils sont, puissent essayer d’autres actions en s’appuyant sur notre expérience. Bref j’aimerais partager les pistes qu’on a explorées.
    Mais dans le contexte actuel, ça peut devenir vite des sujets sensibles. Je suis instit donc pédagogiquement/institutionnellement je sais ce que j’ai fait et je l’assume. Mais j’ai une formation qui fait que je n’ai jamais touché à la sociologie ni aux sciences humaines et donc c’est là que j’ai besoin d’aide. J’aimerais que vous m’aidiez à valider ce document pour vérifier que le vocabulaire et les références aux travaux scientifiques sur ces questions sont correctes. Afin que si ce document tombe dans des mains inamicales ou grincheuses, tout ne soit pas discrédité par des références inadéquates ou des tournures malheureuses ou des contresens de ma part.
    Voilà, @monolecte m’a conseillé de faire appel aux compétences collectives de Seenthis, où des contributrices(-teurs) seraient féru(e)s de ces questions. Je tente donc le coup. Si vous le sentez, merci de lire le pdf indiqué ci-dessous, de me faire part de vos corrections/remarques en commentaire, de me dire si ce type de document peut avoir un intérêt. (Vous pouvez aussi me joindre en MP, mon adresse mail est dans le document.)
    Le document est « ma » rédaction/responsabilité, il n’a été validé ni par mes collègues ni par les partenaires : c’est une « version de travail » donc merci de ne pas le diffuser davantage. Lorsque la version finale sera prête je la mettrai en ligne pour diffusion et effacerai cette version du document.
    Merci d’avance de votre aide et de vos retours…

    • On ne peut que saluer l’initiative, bravo !

      Personnellement je n’ai pas vu de contresens ou de référence inadéquate, je trouve ce travail respectueux et distancié par rapport aux enfants qui tend à leur permettre leur propre expression.
      Je m’intéresserai plus aux types d’appui pédagogique trouvé par les enseignants et sur leurs interrogations concernant leurs rôles stéréotypés et ce qu’ils véhiculent. (page 6/25)

      J’ajoute quelques réflexions éparses :
      – Près de 10% des enfants subissent des violences, mais quelles sont les formations des enseignants pour reconnaitre les signes de souffrance des enfants ? Quand deux enfants se retrouvent aux toilettes pour s’observer mutuellement il parait sain que les adultes ne s’en mêlent pas, mais en quoi l’espionnage aux toilettes fait-il parti d’une construction d’identité ? (page 2/25)
      – Quel peut être le sentiment d’un enfant quand de nouveaux schémas collectifs sont énoncés (ce qui fait humm et ce qui fait beurk) mais qu’il ne ressentirait pas comme siens ?
      – Lorsque le rôle de reproductrice de la femme est évoqué systématiquement, ne peut-on insister sur la différence entre parents de naissance et parents d’élévation pour revaloriser les rôles non genrés ?
      – Comprendre avec les enfants en quoi l’inégalité est un problème.

    • Merci pour ta lecture @touti.
      Le fait que l’enseignant "fait partie du problème" dans le cadre d’un projet Égalité filles-garçons est un point important et qui n’a été traité dans ce projet que par défaut (sans dispositif pédagogique ou réflexif spécifique). C’est compliqué à traiter pour différentes raisons : il n’y a aucune culture dans l’EN d’un regard réflexif ou partagé ; l’enseignant(e) ne se voit pas comme un individu "à psychologiser" mais comme une Institution et l’enseignant(e) accepte rarement qu’on vienne lui titiller l’intime (et pourtant…) ; concrètement, pour sortir des simples réflexions personnelles, il faut un dispositif extérieur, un regard tiers, et nous n’avons aucune ressource pour avancer dans cette direction. Nous avons mené ces actions sans appui, et c’est forcément compliqué lorsqu’il y aurait besoin d’un "regard sur soi". Par exemple, je serai curieux de savoir comment je "genre" la répartition de la parole dans ma classe, ou mes interventions pédagogiques individualisées, mais je ne peux le faire seul.

      Près de 10% des enfants subissent des violences, mais quelles sont les formations des enseignants pour reconnaitre les signes de souffrance des enfants ?

      Je suis enseignant depuis 10 ans. Je n’en ai eu aucune. À l’IUFM, à l’époque, on m’a juste donner quelques conseils pour "ouvrir le parapluie". Au quotidien, c’est très compliqué et souvent à pleurer, pour résumer les situations demandent souvent du dialogue, de la nuance, de l’accompagnement, et les réactions possibles sont souvent binaires : ne rien faire ou déclencher un signalement potentiellement lourd de conséquences. L’Éducation Nationale et les services sociaux sont très forts pour dysfonctionner en interne sur ces sujets, alors lorsqu’ils doivent collaborer c’est très souvent, selon mon expérience, d’immenses gâchis. Pour revenir à notre sujet, l’intervenant du MFPF m’a cité le cas d’une directrice d’école qui a refusé une intervention du Planning Familial parce qu’elle avait peur de ce qu’elle pourrait apprendre et de ce qu’il faudrait faire ensuite… :(

      mais en quoi l’espionnage aux toilettes fait-il parti d’une construction d’identité ?

      Merci d’avoir noter ce point, je me suis mal exprimé, je vais corriger. C’est de la curiosité (du corps) de l’autre dont je voulais parler, et non de "l’espionnage" dans sa dimension intrusive.

      Quel peut être le sentiment d’un enfant quand de nouveaux schémas collectifs sont énoncés

      Là aussi, il faut en effet que je précise et rappeler la vigilance nécessaire à ce que l’enfant ne se sente pas pris au piège d’une parole d’adulte ou d’une norme collective. Dans les faits, à ce moment-là, les enfants ont échangé des ressentis subjectifs (comme lorsqu’on revient d’une séance de ciné et que certains ont aimé et d’autres non, sans qu’il y ait de réponses attendues). L’animatrice a d’ailleurs conclu ce moment en posant cette subjectivité « Il n’y a que vous qui savez au fond de vous ce qui vous fait du bien ou du mal ». Le temps, disons, de synthèse normative n’a concerné que les interdits incontournables.

      parents d’élévation

      i.e. pas les parents géniteurs comme dans le cas d’une adoption, par exemple ?

      en quoi l’inégalité est un problème

      Tu veux dire d’un point de vue moral ?

    • @heautontimoroumenos, je comprends bien la situation cloisonnée de l’EN et son incapacité à envisager une dimension humaine complète pour cet encadrement : avec formation, suivi, aide.

      À l’IUFM, à l’époque, on m’a juste donner quelques conseils pour « ouvrir le parapluie ».

      Je me souviens d’une maternelle où 3 garçons avaient agressé une fillette derrière une cabane dans la cour.
      La directrice avait fait immédiatement le tour des classes pour dire que seuls les parents et le médecin avait le droit de les voir nus et de les toucher. C’était terrible d’ignorance (la plupart des agressions sexuelles ont lieu dans les familles) et d’un manque de psychologie total, ignorant même les parents de la fillette qui n’ont pas été prévenu. La direction de l’établissement comme la FCPE ont tout fait pour étouffer l’affaire, riant au nez des parents lorsqu’ils ont demandé que les agresseurs soient pris en charge.
      Il n’y avait en fait aucun service compétent, et ces garçons étaient en dysfonctionnement complet. Ils attrapaient les fillettes pour mimer une sodomie lorsqu’elles arrivaient en classe le matin, oui, vraiment ils avaient besoin d’être suivis, mais rien n’a été mis en place.

      Hors l’émotion de cette histoire, on voit aussi (heureusement pas dans toutes les maternelles) que les enfants sont obligés de déféquer ensemble, de dormir sur des matelas côte à côte posés à même le sol de la classe, d’obéir à des consignes stupides comme l’interdiction de se brosser les dents et qu’une fois leur intimité bien niée on leur demande le respect du corps de l’autre ? justement ce que l’encadrement de l’EN ne leur accorde pas, parce qu’il seraient trop petits.

      « Il n’y a que vous qui savez au fond de vous ce qui vous fait du bien ou du mal »

      je trouve formidable de travailler sur le ressenti des enfants, de leur apprendre à avoir confiance en ce qu’ils perçoivent.

      i.e. pas les parents géniteurs comme dans le cas d’une adoption, par exemple ?

      Oui, effectivement ces rôles sont soulignés entre le parent biologique et le parent d’adoption mais je dis « parents d’élévation » parce que je trouve ça différent et beau de porter plus haut quelqu’un.
      Il y a des femmes isolées dans leur rôle de mère (avec ou sans le père de leur enfant d’ailleurs) des adultes qui sont investis auprès des enfants d’un nouveau conjoint, et le véritable rôle du père ou de la mère est celui d’accompagner dans la vie, d’aider à grandir et pas juste d’être ou d’avoir été un ventre, du sperme ou de l’argent. La symbolique freudienne de rigueur n’aide pas cependant à donner leurs places concrètes aux parents. La valorisation des hommes qui s’occupent des enfants n’est pas socialement accepté, alors à l’école… elle devrait l’être au même titre que celle de l’activité des femmes qui possèdent ces élans protecteurs.

      « en quoi l’inégalité est un problème »
      Tu veux dire d’un point de vue moral ?

      Je ne sais pas, il faudrait poser la question aux enfants, ils tombent justes quand on leur laisse le temps. Par exemple, sur les questions de racisme, de différence, avec des handicapés, ils comprennent assez vite l’importance de la richesse de l’échange. Et on ne peut pas échanger quand on dit à quelqu’un de se taire comme il est fait encore avec les femmes un peu partout dans le monde.

    • Enfin pris le temps de tout lire précisément. Je ne me sentirais pas particulièrement compétente pour juger de la question des références sociologiques, comme tu nous le demandais, mais voilà quand même un retour, brut de décoffrage.

      Tout d’abord : chapeau, très beau projet et très complet. Une fois le document finalisé, comptes-tu le mettre à disposition sur un site dédié ?

      Le choix des partenaires est particulièrement intéressant, notamment le travail sur le sexisme dans les contes, porté par des lycéen-ne-s, qui permet de travailler les stéréotypes dans les deux classes d’âge. Et effectivement, faire rencontrer aux enfants des personnes dont le parcours et les choix ne correspondent pas à ces stéréotypes (sage-hommes, camionneuses, et pourquoi pas, en dehors des métiers, hommes en jupe, femmes qui ne veulent pas avoir d’enfants...) est d’autant plus pertinent que l’Education nationale pratique volontiers ce genre de rencontres, mais avec, bien souvent, des représentant-e-s de parcours/métiers plutôt standards.

      Je me suis pas mal interrogée, au fil de la lecture, sur la confrontation entre ces projets et ce que les enfants pouvaient vivre à la maison ou dans d’autres situations sociales. Autrement dit sur le fait qu’on se heurte régulièrement à un mur d’incompréhension / minimisation / ridiculisation lorsqu’on aborde ces questions avec des personnes, adultes ou enfants, qui ne les ont pas du tout déconstruites. Et donc sur le fait que l’enfant va être, peut-être pas toujours mais souvent, confronté à des discours et des comportements qui seront en opposition avec ce projet. La capacité à ne pas abdiquer devant la première objection, et à résister sur le long terme aux stéréotypes, est cruciale. Comment aborder cela ? En associant les parents au travail dans un des sous-projets (peut-être compliqué s’il y a des résistances) ? Lors des séances de bilan avec les enfants ? A travers un module spécial, avec des jeux de rôle ?

    • comptes-tu le mettre à disposition sur un site dédié ?

      Oui, j’espère finaliser d’ici début décembre, il sera mis en ligne sur un « site ami » sous licence cc, et je le signalerai bien sûr sur Seenthis. Vu l’ambiance très agitée et sensible de la réacosphère en ce moment, j’imagine que c’est un risque potentiel… mais je suis fier des moments vécus avec les élèves. Et je suis persuadé d’avoir été respectueux de leur âge et de leur culture familiale et personnelle…

      porté par des lycéen-ne-s, qui permet de travailler les stéréotypes dans les deux classes d’âge.

      D’autant que les lycéens avaient travaillé sur le genre l’année précédente.

      Je me suis pas mal interrogée, au fil de la lecture, sur la confrontation entre ces projets et ce que les enfants pouvaient vivre à la maison ou dans d’autres situations sociales.

      C’est là que le projet ne peut que rester modeste. Sur ce sujet comme pour le reste d’ailleurs, l’école ne peut pas tout. Tout ce qu’on peut faire sur le « vivre ensemble » se heurte aux autres lieux où l’enfant se construit, si tant est que l’école lui fasse vivre un autre modèle ce qui est loin d’être le cas en général.
      Faute de tout pouvoir maîtriser/traiter, je garde l’espoir que le fait d’avoir fait vivre des moments différents (de respect ou de parole mis en acte par exemple) ou d’avoir, grâce au collectif-classe, fait un pas de côté ou verbalisé un questionnement, pourra juste mettre un grain de sable, voire une graine, qui à un moment ou à un autre rappellera que d’autres chemins sont possibles. C’est sans doute très utopique.
      Après, il faut de la contagion, d’où ce document, d’où les rallyes-lecture-non-sexiste pour partager ces albums avec d’autres classes.
      Concernant les familles, c’est compliqué. Pour moi, c’est important pour ce projet comme pour toute action pédagogique de partir de là où en est l’enfant. C’est très important pour moi aussi de ne pas tomber dans du prosélytisme de missionnaires, ce qui est toujours le risque lorsqu’une institution s’approprie ce genre de thématiques : « je suis celui qui sait, la circulaire n°X nous dit où est le Bien, je vais vous expliquer comment penser et vivre », on connaît les dérives de certaines postures pro-égalité des droits ou laïcistes qui finissent par tomber dans des sillons post-colonialistes. J’enseigne dans un quartier populaire où il y a une diversité des cultures, j’ai essayé d’être très attentif à ne pas tomber là-dedans. En particulier, c’était très important pour moi que les enfants ne se sentent pas pris dans des injonctions paradoxales école/famille. Non : on ouvre l’horizon de réflexion, on permet le questionnement, on montre les autres possibles dans le temps ou autour d’eux, et c’est tout. Par ailleurs, les parents ne sont pas présents sur l’école, c’est d’ailleurs un autre axe d’actions important dans nos réflexions. Et en dépit d’articles dans la presse dont les accroches journalistiques auraient pu générer des questions voire des protestations (par exemple : http://www.ladepeche.fr/article/2012/03/02/1295743-des-garcons-amis-ou-amoureux.html), nous n’avons eu aucune réaction jusqu’à présent.

    • http://seenthis.net/messages/214153

      Merci à toutes celles sur #seenthis ou ailleurs qui ont participé à la relecture de ce document et qui par leurs commentaires, suggestions et corrections ont permis à cette rédaction d’aller à son terme…
      En espérant, dans ma rédaction, mes formulations et descriptions, avoir respecté l’esprit et l’intention qui nous ont guidés tout au long de ce projet.

    • Lecture des commentaires sous l’article de Sud Ouest. Alors il y a vraiment des adultes inquiets parce qu’on enseignerait à leurs enfants à ne pas être des « vrais » hommes et des « vraies » femmes ? Il y en aurait même assez pour faire admettre au Ministère de l’Intérieur qu’il peut y avoir plus de 80000 manifestants dans les rues de Paris ?... Surprenant. Je ne vis pas sur la même planète.

    • Merci pour vos messages.
      Ce qui m’interpelle c’est l’absence de réponse « organisée » autre que « tous aux abris »… s’il en est de même pour tous les sujets autant laisser les clefs à la partie la plus réactionnaire de la Droite.
      Je ne souhaite pas mettre le feu à mon école, je ne suis pas irresponsable, je mène depuis 3 ans des actions sur ce thème sans aucun problème du côté des familles qui auraient pourtant pu réagir à la lecture de la presse locale qui s’est faite l’écho de nos projets (cf. pour le plus « polémique » : http://www.ladepeche.fr/article/2012/03/02/1295743-des-garcons-amis-ou-amoureux.html).
      Que l’Institution souhaite protéger les élèves, écoles et enseignants des extrémistes, ok. Que l’on ne soit ni soutenu, ni couvert, ni autorisé à expliquer sereinement ce qui est fait en classe, là, ça me dépasse et j’hésite entre l’abattement et la colère. J’ai dû renoncer à participer à une table ronde organisée par une radio locale en mars prochain, refuser que mes élèves soient interviewés, refuser de répondre à la presse locale qui souhaitait que j’explique concrètement ce qui est fait en classe…
      Qu’est qu’il y a de choquant à :
      – connaître son propre corps ? (c’est au programme comme la digestion)
      – faire de la prévention contre la maltraitance et les violences sexuelles ? (ce serait interdit au nom du « respect de l’enfant », on rêve…)
      – ouvrir les possibles pour filles et garçons ? (et donc lutter contre les stéréotypes de genre qui empêchent)
      J’ai contacté les sections locales du MFPF, d’un syndicat enseignant impliqué sur ce thème, d’une organisation d’éducation populaire, pour proposer qu’on réagisse a minima pour réaffirmer nos valeurs, nos objectifs et nos démarches. Sans réponse pour l’instant. Je n’arrive pas à croire qu’on va juste faire le gros dos…
      En tout cas dans ma classe, ça continue : travail sur la littérature jeunesse non-sexiste tout au long de l’année et interventions du MFPF (la première a eu lieu la semaine dernière).
      Pour en savoir plus : http://www.cqma.info/article164.html
      Groumf…