• Du réductionisme européen

    « La Négritude, à mes yeux, n’est pas une philosophie.
    La Négritude n’est pas une prétentieuse conception de l’univers.
    C’est une manière de vivre l’histoire dans l’histoire : l’histoire d’une communauté dont l’expérience apparaît, à vrai dire singulière avec ses déportations de populations, ses transferts d’hommes d’un continent à l’autre, les souvenirs de croyances lointaines, ses débris de cultures assassinées.
    Comment ne pas croire que tout cela qui a sa cohérence constitue un patrimoine ?
    En faut-il davantage pour fonder une identité ?

    [...]

    C’est dire que la Négritude au premier degré peut se définir d’abord comme une prise de conscience de la différence, comme mémoire, comme fidélité et comme solidarité.
    Mais la Négritude n’est pas seulement passive. Elle n’est pas de l’ordre du pâtir et du subir.
    Ce n’est ni un pathétisme ni un dolorisme.
    La Négritude résulte d’une attitude active et offensive de l’esprit.
    Elle est sursaut et sursaut de dignité.
    Elle est refus, je veux dire refus de l’oppression.
    Elle est combat, c’est à dire combat contre l’inégalité.

    [...]

    Autrement dit, la Négritude a été une révolte contre ce que j’appellerai le réductionisme européen .
    Je veux parler de ce système de pensée ou plutôt de l’instinctive tendance d’une civilisation éminente et prestigieuse à abuser de son prestige même pour faire le vide autour d’elle en ramenant abusivement la notion d’universel, chère à Léopold Sédar Senghor, à ses propres dimensions, autrement dit, à penser l’universel à partir de ses seuls postulats et à travers ses catégories propres. On voit et on n’a que trop vu les conséquences que cela entraîne : couper l’homme de lui-même, couper l’homme de ses racines, couper l’homme de l’univers, couper l’homme de l’humain, et l’isoler, en définitive, dans un orgueil suicidaire sinon dans une forme rationnelle et scientifique de la barbarie. »

    [ Aimé Césaire , Discours sur la Négritude ]