• hypathie - Blog féministe et anti-spéciste : La part du lion - Consommation différentielle en Patriarcat - Partie 1
    http://hypathie.blogspot.fr/2014/10/la-part-du-lion-consommation.html
    Description criante de réalité... puisque j’ai connu ça !

    Dans la famille rurale traditionnelle (du 19è siècle) et aujourd’hui encore dans les exploitations familiales marginales comme celles qui prédominent dans le Sud-Ouest de la France, la consommation de nourriture est extrêmement diversifiée selon le statut de l’individu dans la famille.
    Cette diversification porte sur la quantité de nourriture et oppose d’abord enfants et adultes, femmes à hommes. Mais parmi les adultes, les vieux mangent moins que les gens d’âge mûr, les membres subalternes moins que le chef de famille. Celui-ci prend les plus gros morceaux. Il prend aussi les meilleurs : la diversification porte autant sur la qualité que sur la quantité.
    Les enfants sont nourris jusqu’à deux ou trois ans de lait, de farine et de sucre exclusivement. Les vieux, particulièrement les vieillards impotents retrouvent le même régime à base de céréales et de lait, les panades et les bouillies.
    La viande est rarement au menu, et encore plus rarement au menu de tous. Souvent, elle n’apparaît sur la table que pour être consommée par le seul chef de famille, surtout s’il s’agit de viande de boucherie. Les viandes moins chères -les volailles élevées à la ferme, les conserves faites maison- ne sont pas l’objet d’un privilège aussi exclusif. Cependant, jamais les femmes et les enfants n’auront le morceau de choix réservé au père (ou dans les occasions sociales, aux invités de marque : ainsi les morceaux nobles de jambon, aliment noble en soi, échoient au futur gendre, dit Jean-Jacques Cazaurang -1968) et les nourrissons et les vieux n’y toucheront pas. L’alcool est un autre aliment dont la consommation est fortement différentiée. Elle est le fait des hommes adultes, à l’exclusion des femmes et des enfants.
    Le respect des interdictions alimentaires est obtenu à la fois par la coercition et par l’intériorisation de ces interdictions.

    • Une fois, j’ai vu le pater familias se servir la moitié du plat de purée qui n’était déjà pas grand pour 12... il s’est tout goinfré sans un regard pour les autres. Je l’aurais butté avec plaisir, à ce moment-là. Et c’est probablement un de ces moments qui a fait de moi ce que je suis.
      Les garçons étaient toujours servis en premier et il n’y avait que les filles qui débarrassaient la table et donc les assiettes pleines de restes dégueulasses et figés des hommes, alors qu’elles avaient dû bien lécher leur micro-portion.
      Et on n’était pas dans les années 50.

    • Bizarre que ces traditions restent. Dans ma maison, comme celle de ma grande-mère du côté de ma mère, tout le monde était servi pareil. Les grands d’abord et les enfants après avec des portions plus petites.
      Du côté de mon père, ceux qui travaillaient dans les champs mangeaient à 11h-11h30 car réveillés depuis 4h30. Mes tantes mangeaient après à midi avec nous. Les enfants étaient servis d’abord avec l’impérieuse obligation de tout manger. Les femmes et les hommes « citadins » mangeaient avec les enfants avec moins de nourriture car ils travaillaient moins, du point de vue physique.
      Il s’agit de la campagne et la ville au Costa Rica.

    • Je n’ai pas connu ce genre de pratiques dans ma famille, à l’exception de mon grand-père maternel qui était le seul à avoir le droit de remplir son assiette de crème au delà du rebord, empiétant donc largement sur le marli…

      Ma première rencontre avec ce privilège masculin a été chez les parents d’une de mes copines, où le prends, les garçons, ça mange plus ne souffrait pas la contestation (ils n’avaient que des filles). Ça m’avait choqué et, plus encore, le fait que cela était complètement intériorisé par la copine.

    • Chez mes parents la question ne se posait pas, on est que des filles et nous étions copieusement servies en viande au moins une fois par jour avec obligation de finir son assiette. Quand les petits copains ont commencé à débouler, il n’y pas eu non plus de discrimination de ce type, tout le monde était servi équitablement. Ça faisait d’ailleurs l’objet d’un jeu : on menaçait de sortir la balance si une personne avait une part plus grosse que les autres. Mon père avait un rapport maladif à l’alimentation, sans doute du aux privations pendant l’occupation, et à la viande en particulier. Du côté de mon oncle et ma tante, pareil, il n’y a que des filles. Et ma grand-mère n’était pas du genre à se laisser entortillée par ce genre de considération qui voudrait que les garçons soient mieux nourris que les filles, et plus largement mieux soignés.

    • Je continue ici, même si c’est ton billet là http://seenthis.net/messages/305324 qui m’a fait penser à ce morceau d’anthologie

      Jean-Christophe, t. 1 L’aube , Romain Rolland

      Il y avait des moments de gêne très étroite à là maison. Ils étaient de plus en plus fréquents. On faisait maigre chère, ces jours-là. Nul ne s’en apercevait mieux que Christophe. Le père ne voyait rien ; il se servait le premier, et il avait toujours assez pour lui. Il causait bruyamment, riait aux éclats de ce qu’il disait ; et il ne remarquait pas le regard de sa femme, qui riait d’un air forcé, en le surveillant, tandis qu’il se servait. Le plat, quand il passait, était à moitié vide. Louisa servait les petits : deux pommes de terre à chacun. Lorsque venait le tour de Christophe, souvent il n’en restait que trois sur l’assiette, et sa mère n’était pas servie. Il le savait d’avance, il les avait comptées, avant qu’elles arrivassent à lui. Alors il rassemblait son courage, et il disait d’un air dégagé :
      -- Rien qu’une, maman.
      Elle s’inquiétait un peu.
      -- Deux, comme les autres.
      -- Non, je t’en prie, une seule.
      -- Est-ce que tu n’as pas faim ?
      -- Non, je n’ai pas très faim.
      Mais elle n’en prenait qu’une aussi, et ils la pelaient avec soin, ils la partageaient en tout petits morceaux, ils tâchaient de la manger le plus lentement possible. Sa mère le surveillait. Quand il avait fini :
      -- Allons, prends-la donc !
      -- Non, maman.
      -- Mais tu es malade, alors ?
      -- Je ne suis pas malade, mais j’ai assez mangé.
      Il arrivait que son père lui reprochât de faire le difficile, et qu’il s’adjugeât la dernière pomme de terre. Mais Christophe se méfiait maintenant ; et il la réservait sur son assiette pour Ernst, le petit frère, toujours vorace, qui la guettait du coin de l’œil depuis le commencement du dîner, et qui finissait par lui demander :
      -- Tu ne la manges pas ? Donne-la moi, dis, Christophe.
      Ah ! comme Christophe détestait son père, comme il lui en voulait de ne pas penser à eux, de ne même pas se douter qu’il leur mangeait leur part ! Il avait si faim, qu’il le haïssait, et qu’il aurait voulu le lui dire ; mais il pensait, dans son orgueil, qu’il n’en avait pas le droit, tant qu’il ne gagnerait pas sa vie. Ce pain que son père lui prenait, son père l’avait gagné. Lui n’était bon à rien ; il était une charge pour tous ; il n’avait pas le droit de parler. Plus tard, il parlerait, — s’il arrivait à plus tard. Oh ! il mourrait de faim avant !…