Hugues Duffau : « Le cerveau se répare lui-même » - L’Express
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Les tumeurs du cerveau sont-elles toutes opérables par votre technique [de chirurgie éveillée] ?
Oui, le plus grand nombre. J’interviens surtout sur les tumeurs qui naissent à partir de la glie, le tissu qui soutient et nourrit les neurones, d’où leur nom de gliomes. L’intervention donne de bons résultats pour ceux qui se développent lentement, dits « de bas grade ». Ils laissent en effet le temps au cerveau de se réorganiser, de sorte qu’au moment où on les enlève les fonctions menacées - par exemple la parole ou le mouvement - se sont déjà déplacées ailleurs. Le cerveau se répare lui-même, dans une certaine mesure. La difficulté, pour le chirurgien, c’est que cet organe s’organise de manière différente chez chaque patient. Pour ne pas provoquer de séquelles, il doit donc trouver par quels chemins circulent les fonctions essentielles et les préserver de son bistouri.
Comment peut-on réaliser une opération à cerveau ouvert sur un patient sans l’endormir ?
Cet organe a la particularité de ne pas ressentir la douleur. J’ouvre d’abord la boîte crânienne à l’aplomb de la tumeur, sous anesthésie générale. Puis l’anesthésiste réveille le patient et, deux heures durant, l’orthophoniste lui demande de nommer des objets, de compter, de bouger son bras. Pendant ce temps, je sonde la surface du cerveau avec un stimulateur électrique. Une légère décharge perturbe la zone en regard. Si le patient continue à parler et à bouger normalement, je sais alors que je peux intervenir sans dommage à cet endroit avec un bistouri à ultrasons. En revanche, si le patient confond les mots ou reste coi, je dépose un repère à l’emplacement testé pour me garder d’y toucher par la suite. Tel un géomètre-topographe, je dresse un relevé sur le terrain des fonctions présentes dans cette partie découverte du cerveau.
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Par exemple, j’ai reçu une pianiste russe qui parlait cinq langues. Impossible de les conserver toutes ! On ne pouvait pas multiplier par cinq la durée de l’opération pour que l’orthophoniste réalise les tests dans chaque langue... La patiente a décidé que les plus importantes, pour elle, étaient le russe, le français et l’anglais. Elle est restée polyglotte et n’a perdu, comme prévu, que l’italien et l’espagnol.
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Il y a deux ans, une femme d’une quarantaine d’années, une magistrate, est venue me voir. Elle hésitait à choisir l’opération, craignant de commettre ensuite des erreurs de jugement. Je lui ai proposé de recourir aux derniers tests que j’ai mis au point avec un neuropsychologue, Guillaume Herbet, à l’Institut des neurosciences de Montpellier, pour préserver des fonctions complexes comme l’empathie ou la capacité à percevoir l’état d’esprit d’autrui et donc ses intentions - ce que les scientifiques nomment la « théorie de l’esprit ». Elle a accepté. Elle n’a rencontré aucune difficulté, depuis, dans l’exercice de son métier.
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Comme Penfield dans les années 1930, vous soignez des malades et, en même temps, vous explorez l’organe de la pensée. Qu’avez-vous appris en « cartographiant » le cerveau de 500 de vos concitoyens ?
J’ai constaté qu’il n’existait pas deux cerveaux semblables. Selon la localisation et la taille de la tumeur, des fonctions peuvent se déplacer ailleurs dans le même hémisphère, ou bien passer d’un hémisphère à l’autre. La plasticité du cerveau, c’est-à-dire sa capacité à réorganiser les connexions entre les neurones, est plus phénoménale encore qu’on ne l’imaginait.
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Le cerveau ne se découpe pas en zones géographiques qui commanderaient chacune une fonction. Cette conception simpliste est battue en brèche par les dernières découvertes des neurosciences. La parole dépend vraisemblablement d’un circuit constitué de fibres reliées entre elles par des noeuds. Le fonctionnement du cerveau repose sur des réseaux parallèles capables de se compenser les uns les autres en cas de problème, comme dans le métro parisien, lorsque les voyageurs empruntent des correspondances pour éviter des perturbations sur leur ligne habituelle. On ne parle donc plus de « zones », mais de « faisceaux ». Le nouveau modèle que nous proposons est « connexionniste ». L’ancien, l’hypothèse « localisationniste », a vécu.
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La plasticité de notre cerveau serait-elle infinie ?
Non. Nous nous sommes effectivement posé la question, à force de voir au bloc opératoire des cerveaux si différents. Existait-il entre eux un point commun ? Nous n’en avons pas trouvé à la surface, dans le cortex - l’écorce, en latin -, mais en profondeur, là où je repère, avec mon stimulateur électrique, les câbles que je dois impérativement éviter avec mon bistouri. Une seule structure ne varie pas d’une personne à l’autre : un bouquet de fibres serré à la base du cerveau, qui s’écarte en éventail au niveau du cortex. Nous l’avons baptisé le « cerveau minimal commun ».
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