• Comment la mentalité Romaine antique imprègne encore profondément nos sociétés (textes de Simone Weil)

    #histoire
    #marchandisation #utilitarisme #culture_du_viol culte du gagnant, #autoritarisme #déshumanisation goût de la domination et de l’humiliation d’autrui, #cynisme indifférence, valorisation de comportements de #psychopathe ...

    Chez [les Romains] l’esclavage avait pénétré et dégradé toutes les relations humaines. Ils ont avili les plus belles choses. Ils ont déshonoré les suppliants en les forçant à mentir. Ils ont déshonoré la gratitude en la regardant comme un esclavage atténué ; dans leur conception, en recevant un bienfait, on aliénait en échange une partie de sa liberté. Si le bienfait était important, les mœurs courantes contraignaient à dire au bienfaiteur qu’on était son esclave. Ils ont déshonoré l’amour ; être amoureux, pour eux, c’était ou bien acquérir la personne aimée comme propriété, ou bien, si on ne le pouvait pas, se soumettre servilement à elle pour en obtenir des plaisirs charnels, dût-on accepter le partage avec dix autres. Ils ont déshonoré la patrie en concevant le patriotisme comme la volonté de réduire en esclavage tous les hommes qui ne sont pas des compatriotes. Mais il serait plus court d’énumérer ce qu’ils n’ont pas déshonoré. On ne trouverait probablement rien.
    [...]
    De même les Romains, regardant l’esclavage comme l’institution de base de la société, ne trouvaient rien dans leur cœur qui pût dire non à un homme qui affirmait avoir sur eux le droit d’un propriétaire, et avait victorieusement soutenu cette affirmation par les armes. Rien non plus qui pût dire non à ses héritiers, dont ils étaient la propriété par droit d’héritage. De là toutes les lâchetés dont l’énumération écœurait Tacite, d’autant plus qu’il y avait eu part. Ils se suicidaient dès qu’ils en recevaient l’ordre, non autrement ; un esclave ne se suicide pas, ce serait voler le maître. Caligula avait derrière lui, quand il mangeait, des sénateurs debout en tunique, ce qui était à Rome pour les esclaves la marque caractéristique de la dégradation. Aux banquets il s’absentait un quart d’heure pour emmener une femme noble dans son cabinet particulier, puis la ramenait rouge et décoiffée parmi les convives, au nombre desquels était son mari. Mais ces gens avaient toujours trouvé tout naturel de traiter ainsi non seulement leurs esclaves, mais les populations colonisées des provinces.

    Simone Weil, L’Enracinement (1943)

    On ne peut dépasser les Romains dans l’art d’être perfide. La perfidie a deux inconvénients : elle suscite l’indignation et empêche qu’on ne soit cru par la suite. Les Romains ont su éviter l’un et l’autre, parce qu’ils étaient perfides seulement quand ils pouvaient à ce prix anéantir leurs victimes. Ainsi aucune d’elles n’était en état de leur reprocher leur mauvaise foi. D’autre part, les spectateurs étaient frappés de terreur ; comme la terreur rend l’âme crédule, la perfidie même des Romains avait pour effet d’augmenter au lieu de diminuer autour d’eux l’inclination à les croire ; on croit volontiers ce qu’on désire vivement être vrai. En même temps les Romains louaient leur propre bonne foi avec une conviction contagieuse, et mettaient un soin extrême à sembler se défendre et non attaquer, à paraître respecter les traités et les conventions, sauf lorsqu’ils pouvaient frapper impunément, et parfois même en ce cas. Une de leurs coutumes était, quand un traité conclu par un de leurs consuls leur semblait trop modéré, de recommencer la guerre et de livrer ce consul nu et enchaîné aux ennemis en expiation du traité rompu ; ceux-ci, qui ignoraient cet usage et croyaient la paix établie, ne trouvaient dans ce corps nu qu’une faible consolation. Les exemples de perfidie et de foi violée sont si nombreux dans l’histoire romaine qu’ils seraient trop longs à tous citer ; ils ont tous un caractère commun, c’est qu’ils sont calculés et prémédités. C’est, ainsi que les Romains purent se donner une réputation de loyauté. Retz dit que lorsqu’on a froidement résolu de faire le mal, on peut garder les apparences, au lieu que si on ne veut pas le faire, et si néanmoins on s’y laisse aller, on provoque toujours un scandale. Les Romains ont appliqué ce principe à la violation de la parole donnée ; au lieu que les autres peuples qui, comme les Carthaginois, manquèrent à leur parole par besoin, par fureur, par désespoir, eurent une réputation de perfidie même auprès de la postérité, qui n’écoute jamais les vaincus.
    [...]
    Nul n’a jamais égalé les Romains dans l’habile usage de la cruauté. Quand la cruauté est l’effet d’un caprice, d’une sensibilité malade, d’une colère, d’une haine, elle a souvent des conséquences fatales à qui y cède ; la cruauté froide, calculée et qui constitue une méthode, la cruauté qu’aucune instabilité d’humeur, aucune considération de prudence, de respect ou de pitié ne peut tempérer, à laquelle on ne peut espérer échapper ni par le courage, la dignité et l’énergie, ni par la soumission, les supplications et les larmes, une telle cruauté est un instrument incomparable de domination. Car étant aveugle et sourde comme les forces de la nature, et pourtant clairvoyante et prévoyante comme l’intelligence humaine, par cet alliage monstrueux elle paralyse les esprits sous le sentiment d’une fatalité. On y résiste avec fureur, avec désespoir, avec le pressentiment du malheur, ou on y cède lâchement, ou on fait l’un et l’autre tour à tour ; de toutes manières l’esprit est aveuglé, incapable de calcul, de sang-froid et de prévision. Cet aveuglement apparaît chez tous les adversaires des Romains. De plus une cruauté de cette espèce fait naître des sentiments qui sembleraient n’être dus qu’à la clémence. Elle suscite la confiance, comme on le voit par l’histoire de Carthage, dans toutes les circonstances où il serait trop affreux de se défier ; car l’âme humaine répugne à regarder en face l’extrême malheur. Elle suscite la reconnaissance chez tous ceux qui auraient pu être anéantis et qui ne l’ont pas été ; car ils s’attendaient à l’être. Quant à ceux qui ont été anéantis, c’est-à-dire tués ou vendus comme esclaves, leur sentiment n’importe pas, puisqu’ils se taisent.

    Simone Weil, Écrits politiques et historiques (1943)

    Toutes les bases culturelles du #néolibéralisme comme du #fascisme faisaient partie de la société Romaine antique. Je trouve qu’elles imprègnent profondément l’#imaginaire dominant occidental.
    ça fait aussi voir encore plus nettement l’ineptie des discours réacs qui reviennent à la mode sous couvert de critique de la modernité qui marchandise et dissout les valeurs traditionnelles, et qui appellent au « retour de l’autorité ».