• Ci-dessous la postface de la réédition de l’Impasse industrielle (2011)

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    C’est maintenant un constat historique, les années 1970 ont constitué un tournant dans la perception que la civilisation industrielle entrait dans une phase de son expansion qui lui serait fatale. Nombreux sont les chroniqueurs de l’époque qui ont rapproché les manifestations de plus en plus explicites d’une dégradation de notre environnement par l’usage démesuré de ses ressources, d’une part, et les premiers revers sérieux d’un modèle de développement qui avait imprimé le rythme depuis la fin de la seconde guerre mondiale, d’autre part. C’est pourtant un fait tout aussi bien établi que ces alertes n’ont produit aucun infléchissement dans la trajectoire adoptée jusque là et que celle-ci s’est même vue renforcée par l’inclusion toujours plus massive des populations encore à l’écart du mouvement. Un retour critique sur ce paradoxe, s’il ne se contente pas de pointer une défaillance du volontarisme, est une part importante du travail nécessaire pour comprendre ce qui nous entrave encore aujourd’hui.
    Les thèses du complot sont bien sûr invoquées comme explications récurrentes de cette impossibilité pour l’humanité de maîtriser collectivement les chemins qu’elle emprunte, y compris lorsque ceux-ci semblent se prolonger en impasse. La perpétuation des dominations serait le moteur occulte d’une histoire qui se déploierait au profit d’une minorité toujours plus irresponsable d’en ignorer les conséquences. Outre que ces thèses accordent une efficacité improbable au mélange ad hoc de lucidité et d’aveuglement dont sont affublées des élites plus ou moins bien identifiées, on peut surtout leur reprocher de chercher uniquement une cohérence superficielle à des phénomènes épars plutôt qu’une perspective émancipatrice à partir d’une analyse radicale de notre situation.
    Parmi les réflexions beaucoup moins paresseuses qui ont émergées dans les années 1970, le présent ouvrage, dont la première édition date de 1980, offre l’exposé de certains concepts forgés notamment par Ivan Illich, ainsi que les éclairages qui peuvent en être tirés sur certains phénomènes typiques de la société industrielle contemporaine. Le point de départ de l’analyse illichienne, que reprend Ingmar Granstedt, se situe dans la distinction entre deux modes de production qui peuvent être caractérisés par le type d’outillage qu’ils requièrent : l’un, autonome, est fondé sur des outils simples, personnels et ajustés à des capacités et des besoins directement appréhendés par leurs utilisateurs ; l’autre, intégré, est fondé sur le déploiement d’une puissance et d’une complexité organisationnelle qui dépassent largement l’horizon de chacun de ses agents. Ces deux modes ont cohabité de tout temps dans des rapports croisés, souvent antagonistes et parfois fertiles, mais l’ère industrielle est marquée par le déséquilibre introduit par la multiplication des outils intégrés qui mène de fait au monopole de ce mode de production. Or, la structure des outils détermine le type de relations que les hommes peuvent engager entre eux et le niveau de liberté dont ils disposent pour les réaménager. La société industrielle est donc celle où se combinent puissance des outils et impuissance des hommes, formant les ressorts d’un piège catastrophique.
    Après trente ans de prolongation (mais aussi de restructuration, sous la poussée notamment des techniques numériques) du modèle de civilisation décrié à juste titre, la nouvelle publication du présent ouvrage est aussi l’occasion d’interroger ses fondements théoriques. Au regard des recherches approfondies entre-temps pour caractériser plus finement les facteurs déterminants qui peuvent expliquer notre situation présente, mais aussi surtout notre trajectoire historique depuis l’aube de la révolution industrielle, le résultat le plus probant des arguments avancés par Ingmar Granstedt à la suite d’Ivan Illich est plus sûrement dans le catalogue raisonné des phénomènes que dans les prémisses conceptuels. En effet, c’est bien du coté de l’analyse de nos interdépendances qu’il faut chercher à mettre en évidence le fait que nous subissons en simples spectateurs le déferlement industriel. Mais les catégories proposées pour expliquer ces interdépendances et leurs dysfonctionnements laissent de nombreuses questions fondamentales en suspens (ou dépendantes de facteurs ad hoc) lorsqu’il s’agit d’en déployer toutes les facettes. Si les outils intégrés présentent quelques avantages dans certaines situations, notamment en terme de productivité ou de capacité, comment expliquer que les situations où cette option paraissait incontournable aient pu se multiplier au point d’envahir la sphère de la production ? Si l’on ne veut pas régresser dans le domaine des théories du complot, ni se contenter d’une vision contingente ou, au contraire, téléologique des innovations techniques, il faut bien se mettre à chercher un ressort à ce changement de perspective sur le monde, en gardant à l’esprit que ce ressort doit pouvoir lui-même expliquer comment un monde en particulier peut être historiquement sélectionné parmi toutes les possibilités dont il est issu.
    A ce stade, la thèse illichienne du déséquilibre entre deux modes de production distingués par le type d’outils employés n’offre pas les caractéristiques recherchées, même si elle permet par ailleurs de dénoncer de façon convaincante de nombreux aspects de notre civilisation, comme Ingmar Granstedt l’illustre d’une manière particulièrement fouillée dans ce livre. Cette position au milieu du gué résulte d’une réduction de la dimension productive des sociétés à ses moyens de production au sens technique du terme. Or, un mode de production n’est pas qu’un empilement de moyens techniques, c’est aussi – et avec des effets délétères, en ce qui concerne la société industrielle – une certaine façon d’induire la cohésion a priori des producteurs avant même que ne s’engagent concrètement leurs activités, au point de déterminer le contenu et l’orientation que prennent justement ces activités, y compris dans la sélection des outils. Sur ce point, des traits fondamentaux de notre civilisation sont encore acceptés comme des évidences sans mystères plutôt que d’être considérés comme des catégories problématiques. Ainsi en est-il par exemple du travail, qui s’inscrit au cœur de nos interdépendances sans susciter de propositions alternatives à cette place centrale autre que l’adjonction d’illusoires contrepoids ou la fuite dans l’automatisation, à tel point qu’il nous devient quasiment impossible d’envisager qu’une société puisse fonctionner sans déployer au préalable ces catégories par un moyen ou par un autre, sous une forme ou sous une autre.
    Reste que pour accomplir la tâche de déconstruire la vision naturaliste du travail que produisent inconsciemment nos organisations sociales fondées sur des formes historiquement spécifiques de l’activité productive, il n’est pas inutile de réaliser en chemin la déconstruction de la vision positive de l’outillage industriel dont nous héritons après plus de deux siècles de progrès sans répits. La lecture de l’Impasse industrielle est une des possibilités offertes pour atteindre ce jalon. Je ne saurais que la conseiller à ceux qui tiennent à ne pas se laisser bercer par la petite musique de la résignation au monde tel qu’il va.