• Loin des hommes (2015). Le lourd fardeau de l’homme blanc | Le cinéma est politique
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    Écrire (sur) l’histoire…

    L’émancipation finale de Mohamed est présentée comme un « cadeau » fait par un homme blanc éclairé à un arabe en position de faiblesse. Et non comme une prise de conscience interne où Mohamed, « l’Arabe », « l’Autre », aurait joué un rôle actif. Loin des hommes n’est pas un film sur l’empowerment d’un homme et de manière plus large d’un pays mais un récit sur un homme blanc, endossant les valeurs supposément universelles du monde occidental, qui va libérer un arabe et le mettre sur la bonne voie (ici au sens propre, sur le bon chemin).

    Fait symptomatique, le premier geste de Daru envers Mohamed est de le libérer de la corde qui lui entrave les mains…

    Dans un article du New-York Time (8), l’historienne Kate Masur questionnait le traitement par Spielberg dans son récent Lincoln du mouvement de libération des esclaves dans l’Amérique du XIX° siècle.

    L’article analyse et critique :

    “The film’s determination to see emancipation as a gift from white people to black people, not as a social transformation in which African-Americans themselves played a role.”

    « La détermination du film (cad Lincoln) à voir l’émancipation comme un cadeau des blancs aux noirs et non comme une transformation sociale dans laquelle les afro-américains eux-mêmes ont joué un rôle. »

    Et avec l’historienne, on pourrait se questionner sur la volonté de Loin des hommes de se focaliser sur la figure d’un sauveur blanc sans donner à un algérien de rôle actif… Plus de 50 ans après l’indépendance de l’Algérie, le cinéma français continuerait-il à essayer de redorer le blason d’un homme blanc remis en question ?

    Rudyard Kipling (1865-1936), écrivain britannique rendu célèbre par son Livre de la jungle (1894), fut également un des plus fervents défenseurs de la colonisation. Dans son poème “Le fardeau de l’homme blanc”, Kipling reprend l’idée répandue que les indigènes n’ont pas de civilisation et qu’on ne peut les considérer comme des hommes évolués ; selon lui, l’homme blanc a le devoir et la charge de les civiliser en s’exposant à de nombreux périls (le fardeau).

    « O Blanc, reprends ton lourd fardeau :
    Envoie au loin ta plus forte race,
    Jette tes fils dans l’exil
    Pour servir les besoins de tes captifs ;
    Pour - lourdement équipé - veiller
    Sur les races sauvages et agitées,
    Sur vos peuples récemment conquis,
    Mi-diables, mi-enfants.
    O Blanc, reprends ton lourd fardeau :
    Non pas quelque oeuvre royale,
    Mais un travail de serf, de tâcheron,
    Un labeur commun et banal.
    les ports où nul ne t’invite,
    La route où nul ne t’assiste,
    Va, construis-les avec ta vie,
    Marque-les de tes morts !
    O Blanc, reprends ton lourd fardeau ;
    Tes récompenses sont dérisoires :
    Le blâme de celui qui veut ton cadeau,
    La haine de ceux-là que tu surveilles.
    La foule des grondements funèbres
    Que tu guides vers la lumière :
    “Pourquoi dissiper nos ténèbres,
    Nous offrir la liberté ?”. »
    Rudyard KIPLING
    The White Man’s Burden , Poème, 1899

    #film #cinéma_post_colonial #kipling #racialisation