• Comptes-rendus de voyage par Michèle Sibony - Juin 2015 - [UJFP]
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    JAMILA

    Samedi 13 juin 2015 - Nazareth

    Cet après-midi, à l’hôtel St Gabriel dans les jardins qui surplombent la ville, mon amie Khulood me présente Jamila une militante des droits humains à ACRI (association pour les droits civils en Israël) me dit-elle. Jamila m’explique qu’elle est enquêtrice de terrain en Cisjordanie, elle connaît toutes les routes, les check points, les villages... elle ajoute : j’ai un sérieux atout pour ce travail car je parle l’arabe .Je lui réponds : bien sûr c’est évident. Pas si sûr que çà dit-elle avec un petit sourire parce que je suis juive. Jamila ?? Je suis syrienne. Ah tiens… ça c’est original en effet. Sa famille est arrivée au début des années 80, elle est née en 58. Son prénom a immédiatement été traduit en hébreu par les services d’immigration : « yafit » mais dit-elle ça c’est sur le papier seulement, mon prénom c’est Jamila. Je lui demande comment elle est arrivée au militantisme ici :- Nous avions entendu les récits de nos voisins palestiniens qui vivaient près du quartier juif, les plus anciens nous racontaient la Naqba, d’autres la guerre de 67. Nous savions tout avant d’arriver. Une partie de ma famille est aux états unis. Nous nous sommes restés. Je me suis toujours considérée comme une juive arabe. Même si cela énerve pas mal de gens de ma famille aujourd’hui ajoute-elle en riant.

    Elle raconte qu’elle travaille depuis 26 ans dans le programme d’accompagnement bénévole de malades de Cisjordanie vers les hôpitaux israéliens. Elle a commencé comme bénévole avec sa voiture et a fait des années durant, ces trajets depuis les check points où elle attendait le passage des familles, jusque dans les hôpitaux et retour. Aujourd’hui elle « gère 150 bénévoles qui font ce travail chaque semaine. Elle explique que lorsque les familles n’ont pas obtenu d’autorisation, elle emmène seule les enfants malades et passe les check points avec eux. Parfois elle se fait passer pour leur grand-mère, parfois elle négocie leur passage avec les soldats, regarde-moi, je pourrais être ta mère ou ta grand-mère, c’est un enfant... Oui mais c’est un futur terroriste. Je leur fait honte. Un jour on sera pour ce pays une richesse, tous ceux qui auront montré un peu d’humanité pendant cette sombre période. Elle a accompagné de nombreux groupes étrangers à Jayyous notamment, et me parle d’un certain Marco Français avec qui elle a travaillé dans ces groupes. Elle a aussi accompagné les rabbins pour les droits humains.

    Je voudrais lui parler d’Ezra Nawi mais elle me devance et me demande si j’ai entendu parler de lui. Bien sûr le plombier irakien de Jérusalem, qui sillonne depuis des années les collines du sud Hébron où il se confronte constamment et violemment parfois avec les gardes-frontières. Lui aussi est arabophone et est reçu en frère dans les villages et à Hébron. Elle me dit Ezra c’est comme mon frère jumeau en Cisjordanie, il a pris le sud et moi le nord. Dans beaucoup de villages tu dis Jamila tout le monde me connaît, pour eux je suis une arabe d’abord. Elle voulait aussi partager son expérience : -ici ils ne voient rien de tout cela, alors je me suis fait une page web où je propose de faire visiter avec ma voiture la Cisjordanie à des touristes ou des gens qui voudraient voir « l’autre côté » ; j’ai souvent des gens indifférents juste curieux, ou plutôt peu sympathisants. Je leur montre simplement, je ne fais pas de commentaires, juste je leur fais voir, je leur dit que c’est bien de voir pour se faire une idée... je les emmène à Bil’in, ils voient la violence des soldats, dans les villages proches du mur, ils voient les villageois attendre devant le portail gardé par les soldats, pour pouvoir aller cultiver leurs terres, ils voient les colonies, souvent ils sont abasourdis, même les israéliens, ils ne connaissent pas ça. A la fin de la visite je leur dit, faites-vous votre propre opinion, mais sur la base de la réalité que vous avez découverte. Toutes ces colonies, tous ces colons, comment veux-tu qu’ils fassent deux Etats, c’est fini cette histoire, quand tu parcours l’espace tu vois bien que ce n’est plus possible. Mais il y a de la place pour tout le monde ici. Pourquoi se battre ? Moi je n’ai jamais voté dans ce pays, pour personne.