• #Espagne et #Maroc : les exemples polémiques de #Frontex pour illustrer comment stopper les flux d’immigrés

    Feliciano Tisera @felitisera feliciano.tisera@bez.es 3 février 2016

    D’après l’Agence européenne de contrôle des frontières extérieures (Frontex), il est clair que pour arrêter l’immigration illégale, il faut emprunter la voie suivie par l’Espagne. Selon les données européennes, la réalité est incontestable : l’immigration irrégulière vers l’Espagne par la mer a atteint des niveaux très bas. En revanche, alors que #Frontex nomme cela coopération avec les pays émetteurs, les critiques de l’agence parlent plutôt de militarisation de la frontière et dénoncent de graves et systématiques violations des droits de l’homme.

    Selon Frontex, la route de l’Afrique de l’Ouest est fermée grâce aux efforts conjoints de l’Espagne, du Sénégal, du Maroc et de la Mauritanie. C’est la conclusion du Rapport conjoint de la Communauté Afrique-Frontex correspondant à l’année 2015. A cet égard, Frontex souligne également comme facteurs importants pour réduire les tentatives d’entrée à #Ceuta et #Melilla l’application d’un accord de réadmission entre le Maroc et l’Espagne, le renforcement des unités de gardes-frontières marocains aux barrières et le démantèlement de camps d’immigrés « sans-papiers ». De leurs côtés, les associations critiques nomment cela « militarisation de la frontière » et « sous-traitance du contrôle des frontières extérieures de l’UE à un pays qui ne respecte pas les droits de l’homme. »

    « C’est une sous-traitance du contrôle de la frontière sud de l’UE à un pays dans lequel l’Etat de droit et le respect des droits fondamentaux brillent par leur absence, ce qui nous paraît absolument condamnable, non pour des questions idéologiques, mais parce que cela a des effets directs et dévastateurs sur le respect des personnes qui se trouvent en transit vers l’Europe », a affirmé à bez.es Carlos Arce, coordinateur des questions d’immigration au sein de l’Association Pro-Droits Humains d’Andalousie (APDHA).

    Selon la Gendarmerie Royale Marocaine, 18 000 immigrés subsahariens ont tenté de franchir les barrières de Ceuta et Melilla à l’occasion de 90 tentatives groupées d’entrer sur le territoire européen en 2014 (derniers chiffres disponibles). En complément aux barrières espagnoles, les autorités marocaines ont creusé une fosse et érigé une barrière dans les zones les plus vulnérables du périmètre frontalier qui entoure les villes espagnoles en terre africaine.

    Faute de données connues pour l’année 2015, on peut tout de même relever que le Maroc a déclaré avoir évité en 2014 l’arrivée de 12 267 immigrés irréguliers par la mer (1 746 jusqu’en avril 2015, dernier chiffre disponible). Par nationalité, 41% étaient sénégalais, 33% maliens, 12% guinéens, 9% ivoiriens et respectivement 3% d’algériens, de ghanéens et de nigérians.

    En réponse aux politiques menées, certains migrants subsahariens cherchent à arriver en Espagne par la mer, même si ce phénomène demeure limité. Sur la route ouest-africaine qui relie le Sénégal, la Mauritanie et le Maroc aux Canaries, la quantité de personnes qui cherchent à arriver par la mer est « insignifiante » selon Frontex, mise à part une légère tendance à la hausse des départs depuis le Maroc en 2014.

    Plus aucun cayuco depuis le Sénagal et la Mauritanie

    Selon Frontex, grâce à l’efficacité des memoranda d’entente entre l’Espagne, le Sénégal et la Mauritanie, c’est en 2008 que le dernier cayuco (pirogue) est arrivé aux Canaries depuis le Sénégal et la dernière arrivée depuis la Mauritanie date de juin 2014 (selon les informations fournies par les délégués mauritaniens et sénégalais de la Communauté d’intelligence Afrique-Frontex).

    Frontex affirme qu’une autre manière de dissuader les migrants d’essayer d’entrer dans l’UE est de négocier avec les pays émetteurs un bon taux de réadmission des personnes expulsées. Selon l’agence, cela décourage les aventures migratoires par la mer et par conséquent, cela évite les accidents mortels.

    En fait, cela est notable dans le cas des Algériens. Si Frontex soutient que les citoyens d’Algérie ont continué à arriver en 2015 sur les côtes andalouses et du Levant espagnol, ce phénomène appelé « harga » (du verbe « brûler » en arabe) a diminué en 2013, principalement du fait de la collaboration entre l’Espagne et les autorités algériennes dans les procédures de rapatriement. Alors qu’en 2013 moins de 400 des quelques 1400 Algériens arrivés en Espagne avaient été rapatriés, en 2015 moins de 400 sont entrés et les autorités ont rapatrié un nombre de personnes encore plus important que celui des personnes entrées sur le territoire espagnol.

    « Si la proportion entre le franchissement illégal des frontières et le retour subséquent par les Etats membres de l’UE affectés étaient en ligne avec la Directive ’Retour’ de l’UE (2008/115/EC), moins de migrants seraient disposés à courir le risque, comme le démontrent clairement le cas des Tunisiens en Italie et celui des Algériens en Espagne », affirme le rapport de Frontex.

    Dans tous les cas, cela n’arrête pas les mafias qui trafiquent les personnes d’explorer de nouvelles voies. Ces dernières années par exemple, les autorités sénégalaises dénoncent l’utilisation de cargos amarrés dans le port de Dakar. Entre 2013 et 2014, des subsahariens ont utilisé pour pénéter sur le territoire européen trois embarcations de ce type qui étaient remorquées vers l’UE pour destruction. De plus, au moins 12 personnes sont mortes en mars 2015 ainsi que plusieurs dizaines d’autres en octobre de la même année, au cours d’incidents qui concernaient des embarcations parties depuis le Maroc.

    « Militarisation et violation systématique des droits de l’homme »

    Les critiques de cette politique européenne, en général des associations de défense des droits de l’homme qui travaillent dans la région, signalent qu’il existe une forte militarisation de la zone et que les droits de l’homme y sont systématiquement violés.

    « La coopération hispano-marocaine fait qu’aux frontières de Ceuta et Melilla, il y a un état de guerre injustifié contre les immigrés, mais en réalité il n’y a pas de guerre, ils ne viennent pas avec des armes ou pour envahir quoi que ce soit. L’emploi de la force militaire contre eux est une atrocité. Pour Frontex c’est bien, mais c’est une politique criminelle, difficilement compréhensible du point de vue des droits de l’homme », signale José Palazón de l’ONG Prodein, qui travaille pour le respect des droits des migrants dans les deux villes espagnoles qui partagent une frontière avec le Maroc.

    Prodein remarque également que les forces marocaines ne sont pas les seules à utiliser la force illégalement. « Le gouvernement espagnol continue d’employer ses forces de sécurité pour commettre des actes contraires à la légalité, même s’il est vrai que les actions les plus brutales sont commises par les forces marocaines », explique Palazón.

    L’Espagne et l’UE feraient-ils appel au gouvernement chérifien pour faire le sale travail qu’ils ne peuvent pas mener à bien sur leur territoire ? « Evidemment. Le Maroc est un pays colonisé par l’UE avec des gouvernants maintenus en place par l’UE, qui acceptent tout », ajoute Palazón.

    L’affaire « Velázquez », symptomatique de l’Espagne

    Le rapport de Frontex arrive dans un contexte de tensions, au moment même où les associations de défense des droits de l’homme dénoncent le refus d’entrée opposé par le Maroc au sacerdote jésuite Esteban Velázquez, à qui on a également retiré le permis de résidence. « Ce religieux catholique était le responsable à Nador de la Délégation des Migrations de l’Archevêché de Tanger depuis 3 ans, durant lesquels il s’est illustré par sa défense des droits fondamentaux et l’assistance humanitaire qu’il apportait aux personnes migrantes et réfugiées qui se trouvent en transit au nord du Maroc, étape finale de leur périple migratoire vers l’Europe », explique-t-on depuis Migreurop, une association d’organisations qui travaillent pour le respect des droits des migrants. Le ministre des Affaires étrangères espagnol José Manuel García-Margallo s’est abstenu de tout commentaire sur l’affaire. Selon lui, c’est à l’Etat du Vatican de dénoncer cette situation supposément arbitraire. « Nous trouvons inacceptable l’inaction absolue du gouvernement espagnol face au traitement injuste et si flagrant d’un de ses citoyens, et ce alors qu’il se targue d’entretenir une relation privilégiée avec le gouvernement marocain, qu’il félicite pour son implication dans le contrôle des flux migratoires par des moyens d’une douteuse régularité internationale », ont ajouté les membres de Migreurop.

    Reçu via la mailing-list de Migreurop
    #militarisation_frontalière #externalisation #frontières #contrôles_frontaliers #droits_humains