• La vieillesse est féminine – qui s’en soucie ? - Cairn.info
    https://www.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2004-1-page-31.htm

    De fait, les femmes âgées sont omniprésentes dans notre société ; cependant, leur apparition est marginale dans la science et dans le discours public. Les études genre ont elles aussi très longtemps négligé le sujet des « femmes âgées ». Ce thème n’est nulle part mentionné dans le plan d’action de la conférence mondiale de Pékin. Il n’y est fait référence aux femmes âgées que de manière indirecte, par exemple en lien avec les thèmes du commerce, de la santé ou de la pauvreté. Du point de vue des politiques d’égalité, il n’existe aucune mesure visant en propre les femmes âgées. Ce fait entre en contradiction flagrante avec le changement démographique de ces dernières décennies : au cours du siècle écoulé, l’espérance de vie des femmes est passée d’une moyenne de 48 ans à 82,5 ans aujourd’hui ; elle est significativement plus élevée que celle des hommes. Dans la tranche d’âge des 65-69 ans, les femmes sont déjà majoritaires, et plus l’âge avance plus ce phénomène de la « féminisation de la vieillesse » prend de l’ampleur. Les femmes représentent la grande majorité (84 %) des personnes de plus de 94 ans.
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    L’appartenance de genre influence notre vie de façon multiple de son commencement à son terme et les représentations de la manière dont les femmes et les hommes doivent se comporter sont un régulateur social important notre vie durant (Perrig-Chiello, 2001a). Ce constat devrait faire du thème des « femmes âgées » un objet brûlant des études genre, d’autant plus si l’on ajoute que la relation entre les hommes et les femmes devient tout à fait disproportionnée avec la vieillesse, en raison du fait que certaines différences se renforcent tandis que d’autres perdent de leur évidence, et du fait que les attentes en termes de rôles genrés sont tantôt diffuses, tantôt stéréotypées à l’extrême - étant donné l’ignorance des faits réels ou l’absence de volonté de les connaître.
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    Au vu de ce qui précède, on pourrait donc s’attendre à ce que les questions se rapportant aux femmes constituent, dans le champ de la gérontologie au moins, un élément essentiel de l’autodéfinition de cette discipline. Il n’en va cependant pas ainsi, même si l’on ne peut reprocher à la gérontologie d’être aveugle au genre. De fait, jusqu’aux années 80, la gérontologie s’est elle aussi orientée en fonction de critères masculins. Par la suite, on observe un effort croissant d’intégration de la catégorie du genre dans la recherche. Mais il s’agit avant tout d’un repérage ponctuel de biais masculins, d’un constat d’absence d’une perspective de genre ou de distorsion de cette dernière, plutôt que d’une confrontation méthodique et théorique avec une véritable perspective de genre au sein de la gérontologie.

    • Divers états des lieux scientifiques montrent que, dans de nombreuses cultures, les femmes âgées sont très souvent la cible du mépris et des moqueries de leur environnement en raison de leur âge. Dans le sens commun populaire aussi, la femme âgée est souvent laide et porte-malheur (Fooken, 1994). En histoire culturelle, des témoignages dressent un portrait très négatif des femmes âgées. Les arts figuratifs nous les montrent avant tout comme des êtres ayant perdu leurs charmes féminins et tout attrait sexuel. C’est ce que révèle par exemple l’examen par la gérontologue Insa Fooken (1994) de 100 000 images (photothèque Herziana à Rome), dont 1 % seulement représente des femmes âgées – la plupart du temps comme repoussoirs mettant en valeur des femmes jeunes et belles. En outre, l’image des femmes âgées est souvent associée à la thématique du pouvoir et du contrôle : sorcières, prophétesses, sibylles, entremetteuses, matrones, etc. La position traditionnelle des femmes âgées en tant que gardiennes et médiatrices d’un savoir spécifique, le plus souvent de la médecine populaire, a toujours été perçue comme menaçante. Selon Fooken, les attitudes misogynes et agressives envers les femmes âgées peuvent être interprétées comme le résultat de sentiments ambivalents (peur et admiration) face à leur « pouvoir inquiétant ».
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      La féministe Nett (1982) postule que le statut inférieur des personnes âgées s’explique par le fait que la plupart d’entre elles sont des femmes (agism as byproduct of sexism). Leur statut marginal est le résultat d’une socialisation qui assigne aux femmes le devoir existentiel de « plaire ». Certes, les femmes âgées représentent une majorité dans notre société, mais une majorité silencieuse et par conséquent inquiétante. Leur socialisation féminine leur a appris qu’elles n’ont pas leur place dans la sphère publique. Comme elles ne se profilent ni ne se sont profilées publiquement, elles ne sont en conséquence guère perçues de manière différenciée, elles font aux « autres » l’effet d’un groupe homogène, anonyme et menaçant. Autrement dit, un groupe qui offre une excellente surface de projection aux peurs et aux agressions de notre société.
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      On pourrait allonger à plaisir la liste des résultats de recherches documentant la discrimination multiforme frappant les femmes âgées : par exemple en abordant la question de la dynamique de l’identité de genre à un âge avancé (ceci en contradiction avec le stéréotype courant faisant des femmes âgées des êtres asexués) ou celle de savoir pourquoi les femmes âgées, contrairement aux hommes âgés, ne sont pas considérées comme sages ni comme particulièrement créatives (Cf. Perrig-Chiello, 2001b).

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