Philippe De Jonckheere

(1964 - 2064)

  • J’étais hyper sceptique. Tout ce que je lisais sur le sujet me laissait pantois, je pensais, comment peut-on faire un travail d’une telle taille et être aussi littéral, monosémique comme dirait quelqu’un.

    En revanche j’étais frappé aussi que les mêmes commentaires expliquaient que la tête du serpent de Huang Yong Ping était en fait une représentation d’un tête de dinosaure, allosaure ou tyranosaure, avec de nombreuses dents, quand, manifestement, je dois ce genre de connaissances à mon fils Nathan, passionné par les serpents, la tête de ce serpent de 256 mètres de long était on ne peut plus fidèle à ce qu’est effectivement un serpent de ce genre, avec, notamment la machoire inférieure, scinte en deux par le milieu, pour permettre une ouverture maximale de la gueule.

    Du coup je me suis dit, tiens cela pourrait intéresser Nathan, et ses soeurs, et nous y sommes donc allés en famille. Et c’est une chose de se représenter une oeuvre d’après de nombreuses photos qui toutes d’ailleurs luttent contre la gageure de représenter les quatre éléments principaux particulièrement épars de cette oeuvre (à savoir les huit collines de containers, le serpent en lui-même, et notamment sa gueule ouverte, le bicorne dans toute son incongruité et la rail-grue). C’en est une toute autre que de pénétrer dans cette exposition par le côté, faire face à un vrai mur de sept ou huit cntainers de haut, découvrir le serpent par les ombres portées au sol mêlées à celle de la structure de la coupole, puis de passer sous le bicorne, s’approcher de la tête et surtout, surtout, mesurer sa propre petite taille devant une telle représentation, précisément impériale.

    Bref, l’oeuvre est criticable uniquement en apparences sur la pauvreté monosémique supposée de son propos, en revanche elle est d’une très grande puissance quand on s’y confronte, garantie des discours réducteurs (qui sont souvent le propre de cette foutue médiation culturelle, un concept bien dextrogène) qui sont le pire service que l’on puisse rendre à cette oeuvre majestueuse de Huang Yong Ping

    • @l_l_de_mars C’est ce que je croyais avant d’y aller. Or, quand on est face à l’oeuvre sa monumentalité fait partie du discours, le spectateur devient insignifiant, pas du tout dans le même rapport d’échelle que l’oeuvre, ce que je trouve intéressant, dans l’ambivalence de ce que cela représente, des empires, un empire, et soi même, peu de chose, mais néanmoins face à l’oeuvre d’un semblable, il y a de vrais allers-retours de la pensée quand on est sans l’oeuvre. C’était le cas de façon plus réussie et différemment réussie avec le Leviathan de Kappoor et la Promenade de Serra qui avaient pour eux aussi la dimension monumentale.

      C’est très étonnant pour moi de voir que ce concept de Monumenta a tout pour faire fuir, à raison quand on considéère les réalisations de Buren, Boltanski et du couple Kabakov et dont la cité idéale était un ratage monumetal, mais que saisi par des artistes comme Serra, Kapoor, dans une moindre mesure, Kiefer (encore que ce n’était pas raté mais cela portrait trop la marque de ce qui avait été ambitionné et qui n’avait pas pu prendre place), cela produit des formes à mi chemin entre la sculpture et l’architecture, une manière de land art intramuros.

      Et pour ce qui est des artistes qui y produisent des oeuvres, il me semble que chaque fois une gageure immense leur est présentée, ne serait-ce que de trouver une texture qui soutienne de telles proportions (ce qui est partiellement réussi seulement dans le travail de Huang Yong Ping, la matière dans laquelle est sculpté et construit le squelette du serpent est franchement pas terrible, pire celle du bicorne, en revanche les containers en tant que matière, ça ça tient la route).

    • hm. Pas moyen pour moi d’aller voir sur place, mais ça me laisse circonspect...
      L’épreuve physique d’un certain régime de la terreur par la masse — comme ailleurs par la majusculisation dans un cadre verbal, ou par le volume sonore ou la force orchestrale dans un cadre musical — me paraissent difficilement pouvoir être retournés en objets critiques (critique du monumentalisme par le monumental, impossible récursion de l’entrisme) ou en objets réhabités (précisément, retrouvant une échelle humaine dans l’immensité des forces impliquées). Kapoor ne me semble pas avoir fait une oeuvre monumentale, mais une oeuvre de grande taille (là encore, je n’ai vu que des photos et je comprends bien toute la faiblesse qu’il y a à juger d’une réussite spatiale sur la foi de documents photographiques. Déjà que pour une peinture, je trouve ça à peine utilisable, alors une installation ou une sculpture...), ce qui est très différent.
      Les moyens expressifs utilisés, selon les cas, portent en eux des modes spectacularisant ou pas. Notion complexe à étayer, qui nécessiterait de nombreux exemples, mais je pense que tout le monde peut me suivre si je dis que la taille d’une oeuvre ne suffit pas à en déterminer le caractère monumental, pas plus que serait indifférente la nature du film projeté sur un écran géant pour qu’il devienne monumental ou pas (ce n’est pas tout-à fait la même chose de nous immerger dans un plan de Sokurov que de nous écrabouiller dans un plan de J.J. Abrams). J’ai du mal à voir ce qui, dans le cas présent joue sur des fibres plus fines que la stupéfaction et le barnum. Mais bon, comme on dit, « faut voir »... En l’occurence, non : « faut y être ».