• « De chacun (volontairement) selon ses capacités à chacun (inconditionnellement) selon ses besoins »
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    Ce sont donc ces deux voies très différentes mais convergentes qui m’ont conduit à l’idée d’allocation universelle : une solution au problème du #chômage qui soit écologiquement défendable, et une alternative à la vision de la gauche qui voyait dans le #socialisme l’avenir du #capitalisme. En décembre 1982, j’ai écrit une petite note avec pour titre le néologisme « l’allocation universelle » et l’ai soumise à la discussion critique de quelques collègues et amis. Lorsqu’on a une idée qu’on trouve géniale mais à laquelle personne ne semble avoir pensé, de deux choses l’une. Soit on découvre assez rapidement que l’idée soulève des difficultés décisives que l’on n’avait pas perçues, soit on découvre que d’autres personnes avaient déjà eu la même idée auparavant. Au fil du temps, j’ai effectivement découvert beaucoup d’auteurs qui, en d’autres lieux, parfois du reste fort proches, ont proposé la même idée. Ainsi, un des premiers était un certain Joseph Charlier. En 1848, alors que Marx rédigeait à Bruxelles le Manifeste du Parti communiste, Joseph Charlier achevait à quelques centaines de mètres sa Solution du problème social défendant, sous le nom de « dividende territorial », une véritable allocation universelle. Si j’ai donc découvert de nombreux précurseurs, en revanche je n’ai toujours pas découvert de problème décisif qui m’aurait conduit à abandonner l’idée. Mais j’ai lu et entendu des milliers d’objections et rapidement acquis la conviction que l’objection la plus sérieuse n’était pas de nature technique, économique ou #politique, mais de nature #éthique[2].

    Ce constat s’est imposé à moi avec évidence en 1985, alors que j’étais chargé de cours invité à l’université d’Amsterdam. C’était un moment particulièrement intéressant pour l’allocation universelle aux Pays-Bas, car une commission d’experts très respectée et mandatée par le gouvernement (le WRR ou Conseil scientifique pour la politique gouvernementale) avait publié un rapport défendant un « revenu de base partiel », c’est-à-dire une véritable allocation universelle strictement individuelle mais d’un niveau insuffisant pour pouvoir remplacer intégralement le dispositif de revenu minimum conditionnel (de type RMI) qui existait aux Pays-Bas depuis les années 1960. Vers la fin de mon semestre à Amsterdam, on m’a demandé de modérer un débat sur la question confrontant entre autres un économiste marxiste, et Bart Tromp, un professeur de sociologie qui faisait partie de la direction du parti travailliste (PvdA), le grand parti de centre gauche néerlandais. La position du marxiste était, en substance, que l’idée était géniale, mais que dans une société capitaliste elle était irréalisable en raison de rapports de force qui permettent aux capitalistes de s’opposer efficacement à ce qui ne sert pas leurs intérêts. Autant oublier donc aussi longtemps que notre société est capitaliste. De son côté, le travailliste a commencé par ironiser : « les marxistes avaient dit qu’on ne pourrait jamais avoir un système d’assurance-maladie pour les travailleurs, un système de retraites, des allocations chômage, le suffrage universel. Tout ça pour les marxistes c’était impossible, et pourtant nous, les sociaux-démocrates, nous l’avons réalisé. Il en va de même de l’allocation universelle : on pourrait la réaliser si on le voulait. Mais on ne le veut à aucun prix. Parce que le droit à un revenu doit être subordonné à la prestation d’un #travail. Certes, ceux qui voudraient travailler mais en sont incapables doivent avoir droit à une allocation. Mais attribuer un revenu à des personnes qui choisissent de ne pas travailler, c’est moralement inadmissible. »

    #RDB